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Comment reconstruire la gauche ?

Créé par le 09 juil 2007 | Dans : Débats autour de la refondation de la gauche

L’Humanité des débats

entretien croisé avec Marie-Noëlle Lienemann, députée socialiste européenne, Christophe Aguiton, militant antilibéral et Patrice Bessac, porte-parole du PCF.

Après les échecs de la gauche en 2002 et en 2007, quel état des lieux dressez-vous ? Glissement à droite de la société, inadaptation de l’offre politique aux besoins et aux attentes, mais encore ?

Marie-Noëlle Lienemann. Je ne crois pas à une droitisation de la société. Cette élection était gagnable. D’abord, parce que les aspirations principales des Français étaient de caractère social et économique, un terrain de la gauche. Ensuite, parce qu’après le vote du traité constitutionnel, on avait vu les couches populaires se réintéresser en partie à la politique, manifester leur refus de la mondialisation libérale, alors que les grands mouvements sociaux de la jeunesse contre le CPE ont révélé l’existence de nouvelles générations prêtes à s’engager en contestant l’ordre établi. Il aurait fallu capitaliser politiquement ce potentiel. Mais la nature même du choix de la candidate socialiste et plus encore sa campagne ont largement conduit à la défaite.

Patrice Bessac. La défaite de la gauche s’inscrit dans un contexte d’aspiration à un changement profond dans le pays, d’exaspération à l’égard de la situation économique et sociale. Sarkozy a su capter la volonté de changement. Il a, d’une certaine manière, revalorisé l’aspiration à ce que la politique soit un moteur du changement et de la décision. On a beaucoup critiqué le Sarkozy libéral, mais le discours, certes mensonger, qu’il a fait entendre, par exemple sur Alstom ou sur les grandes questions économiques, est celui du volontarisme politique, alors même que la gauche était en recul ou en recherche d’acceptation de la modernité, du libéralisme. La campagne de Sarkozy a mis la gauche dans l’incapacité de dégager du sens et de répondre à cette question : comment changer dans le cadre de la mondialisation et de l’Europe libérale ? Les Français ont finalement suivi celui qui proposait de tout faire pour s’en sortir. Cela dit, l’électorat de gauche ne me semble pas aussi défait qu’on le dit. En dépit de l’attitude de la candidate socialiste qui a brouillé tous les repères, ces 17 millions de voix recueillies témoignent de l’existence d’un terrain dans le pays pour reconstruire. Il faut prendre très au sérieux la situation et montrer qu’on est décidé à relever le défi.

Christophe Aguiton. Je pense aussi que cette élection n’a pas inversé le sens de la mobilisation sociale. Le taux d’inscription sur les listes électorales et le taux de participation à la présidentielle sont le signe d’une société qui veut se prendre en charge et qui se mobilise. Certes, des thématiques très présentes pendant la présidentielle sont marquées à droite : la sécurité, par exemple, qui peut être progressiste s’il s’agit de la Sécurité sociale, de la protection de l’emploi et du revenu, mais qui prend aussi des traits sécuritaires et autoritaires : c’est le cas pour l’école où existe une demande de renforcement de l’autorité, une remise en cause partielle de Mai 1968 dont Nicolas Sarkozy a pu naturellement jouer. Mais, depuis la grande grève de 1995, des mouvements sociaux de tous ordres ont vraiment transformé la société française : je pense aux sans-papiers, aux chômeurs, aux luttes sur le logement (du DAL aux Don Quichotte), à la reprise du combat des femmes, aux mobilisations du mouvement altermondialiste et aux luttes des paysans qui montrent des aspirations progressistes.

Comment expliquer que, dans ces conditions, la gauche ait perdu ?

Christophe Aguiton. Quand on ne croit pas à quelque chose, cela se sent. Les électeurs ont mesuré que toutes les phrases et les promesses de la candidate socialiste sur les 35 heures ou les 1 500 euros étaient surjouées, qu’elles n’étaient pas ancrées dans une problématique générale. En termes de volontarisme, Sarkozy apparaissait plus crédible. Cela dit, nous ne devons pas nous exonérer de critiques, nous qui étions à gauche du PS. La division de ce qu’on appelle le camp antilibéral a pesé aussi lourdement, non pas tant que l’unité ait été une garantie de succès, car il y a des alliances électorales qui se transforment parfois en soustraction. Mais le fait que les directions de la LCR et celle du PCF aient décidé, malgré tout, de présenter leurs candidats a bloqué toute possibilité de dynamique unitaire.

Mais pourquoi cette dérive du Parti socialiste, en dépit de ce que la société semble attendre de la vie politique ?

Marie-Noëlle Lienemann. D’une part, la direction du PS a beaucoup capitalisé sur le vote utile. D’autre part, l’effet catastrophique de la diversité des candidatures à la gauche du PS a favorisé par illusion d’optique la candidature Bayrou et renforcé le poids surjoué du Modem, qui constitue pour l’avenir un grand problème. Car la tentation de justifier la défaite du PS par l’émergence d’un centre n’est pas neutre, elle entretient la thèse de la droitisation de la société. Comment expliquer la désignation de Ségolène Royal ? Les raisons en sont diverses : l’idée poussée par les sondages qu’elle était la seule à pouvoir battre Sarkozy ; une profonde volonté de renouvellement du parti, de ses cadres et de son discours, mais qui s’opérait dans une espèce de renoncement culturel conduisant à ce que la forme soit privilégiée sur le fond. Cela dit, le problème vient de loin. Déjà, au moment du TCE, les militants socialistes s’étaient prononcés majoritairement pour le « oui », alors que l’électorat socialiste votait majoritairement pour le « non ». Par ailleurs, l’exercice du pouvoir a amené le PS à théoriser un certain nombre de contraintes, de renoncements pour se dédouaner de sa responsabilité collective dans la résistance à l’ordre dominant et au libéralisme : combien de fois on a entendu : « Ce n’est pas de notre faute », ou « on ne pouvait pas faire autrement… ».

Ne pas s’exonérer des responsabilités, comment l’entendez-vous pour votre part ?

Patrice Bessac. Nous avons nos propres responsabilités. Mais je trouve Christophe Aguiton un peu optimiste. S’il y a eu de réelles mobilisations sociales, nous sommes passés complètement à côté des grandes questions du travail, de ce qui se passe dans les entreprises, dans la classe ouvrière, de l’unité du salariat. Nous avons travaillé avec beaucoup d’acharnement sur des problèmes émergents, de solidarité internationale, en passant à côté du terrain naturel de la gauche : le salariat. On ne peut pas comprendre le succès de Sarkozy dans des terres ouvrières si on n’inclut pas dans l’analyse de nos propres responsabilités l’état de sidération intellectuelle dans lequel se trouve la gauche et le Parti communiste. Le mouvement antilibéral a réuni ses membres dans un positionnement de refus, mais pas autour d’idées anticipatrices. Le programme des collectifs antilibéraux se situait idéologiquement dans le prolongement des années 1970-1980 et du programme d’union de la gauche. Il n’a pas su formuler les réponses nécessaires pour le XXIe siècle. Il faut bien constater là une certaine impuissance théorique à penser le capitalisme actuel et les changements en cours, alors que nous sommes à un moment de l’histoire de la gauche où l’outil principal de la lutte politique devient le combat des idées. Les grandes luttes du XXe siècle ont modelé le paysage politique de notre pays. C’est l’exception française, mais rien n’est définitif et rien n’est joué.

Marie-Noëlle Lienemann. Pourquoi n’avons-nous pas su faire passer notre message sur l’augmentation des salaires, question pourtant majeure de l’affrontement capital-travail ? Un doute profond s’est insinué sur notre capacité gouvernementale à mettre en oeuvre ces messages. Or le rôle d’un parti gouvernemental comme le PS consiste à transformer une analyse, une revendication en une capacité puissante de réforme concrète. Sur la question salariale, cela implique par exemple de prendre un minimum de dispositions en France et en Europe de nature à construire la légitimité d’un nouvel équilibre capital-travail par l’augmentation des salaires, sans que les PME et les entreprises sous-traitantes ne se retrouvent prises en sandwich entre les groupes qui captent la rente et le capital et les salariés qui, à juste titre, revendiquent. Nous avons besoin de réfléchir à tout cela, en reprenant de la vigueur idéologique. C’est ce que nous essayons de promouvoir avec Gauche Avenir.

Christophe Aguiton. Deux débats sont liés et se télescopent. Le premier concerne l’analyse de la société française. Si la classe ouvrière au sens large, en y incluant les employés, constitue toujours un groupe central dans la société française, les transformations du salariat ont des effets imprévus, comme la percée du PS dans les grandes agglomérations. Le second porte sur les terrains et les formes prises par les mobilisations, et il est vrai que les effets de la mondialisation ont rendu plus difficiles les mobilisations ouvrières qui avaient joué un rôle central dans les décennies d’après-guerre. Malgré tout je ne pense pas qu’on puisse dire que les luttes de ces dernières années ont été surtout des luttes périphériques.

Patrice Bessac. Néanmoins nous sommes passés assez massivement à côté de ce qui se passait dans le salariat.

Christophe Aguiton. Les grèves à Peugeot-Citroën et à Airbus ou les mobilisations en défense du service public sont au coeur des préoccupations ouvrières. Mais je tire un bilan plutôt négatif de la capacité des partis à intégrer les aspirations de la société française. On lvu sur les questions salariales et l’emploi parce que la candidate socialiste n’y croyait pas et que nous étions trop divisés pour être crédibles, mais c’est aussi vrai sur des sujets émergents. La gauche reste peu crédible sur de grands défis du XXIe siècle. Prenons les multinationales dont le pouvoir ne cesse de croître et qui, pour les firmes françaises, réalisent la majorité de leurs profits en dehors du territoire français. On est souvent coincé entre ceux qui, à gauche, parlent de modernisation mais veulent simplement s’adapter au système, et ceux qui semblent se contenter des recettes des années 1970 aujourd’hui peu crédibles : nationalisations, planification démocratique, etc. Certes on a entendu des propositions pendant la campagne, comme la conditionnalité des subventions régionales ou l’interdiction des licenciements pour les entreprises qui feraient des bénéfices, mais rien au niveau global. On a vu pourtant le mouvement syndical international chercher à obliger les multinationales à contracter de vrais accords internationaux sur les droits et conditions de travail, voire sur les salaires. Ou des ONG mener campagne pour rendre les entreprises responsables devant l’ONU en matière d’atteintes à l’environnement, aux droits humains, aux questions démocratiques. Les partis de gauche ont été très discrets sur ces alternatives. Autre exemple : l’énergie alors que nous sommes à la veille d’une révolution énergétique comparable à celles qui ont accompagné les 1re et 2e révolutions industrielles. L’isolation des maisons ne suffira pas ! Il faut réfléchir à des sources d’énergie qui redonnent le pouvoir aux populations et pas aux technostructures, comme l’impose le recours au nucléaire, ou à des firmes multinationales qui s’apprêtent à étendre le schéma pétrolier aux productions de biocarburants dans la zone tropicale. La question des mégapoles urbaines est aussi une question centrale, parce qu’elle concentre les problèmes environnementaux et sociaux. Il faudrait qu’on s’y attelle bien davantage.

Marie-Noëlle Lienemann. Je ne suis pas d’accord pour dire qu’un certain nombre de concepts historiques de la gauche ne sont pas adaptés à la mondialisation. Je crois à l’économie mixte. Pourquoi renoncerait-on à une appropriation nationale, collective ou socialisée de tout ou partie du capital ? Je milite pour changer les conditions de travail dans le tiers-monde, mais la course de vitesse n’attend pas : la déstructuration de notre modèle social est en jeu. Ce ne sont pas les mobilisations en Chine ou en Inde qui vont changer tout de suite notre situation. Ne les sous-estimons pas, mais la priorité en France reste la perméabilité au capital étranger : on est en train de vendre Danone aux Américains. D’ici à trois ans des pans entiers de notre industrie agroalimentaire vont disparaître si on ne lance pas des stratégies de recaptation du capital par la puissance publique permettant de reprendre pied dans certains secteurs. L’effet de serre aussi repose la question du développement autocentré, de cette espèce de folie furieuse du transport à bas prix. Un monde géré par le marché qui serait naturellement en voie d’harmonisation ? Personne n’y croit. Partout les inégalités s’accroissent. L’alternative, c’est un monde multipolaire, mais organisé, où l’on négocie les équilibres des modèles sociaux à construire de part et d’autre. On a la chance en France d’être dans un pays historiquement matricé par l’idée républicaine. On s’est rarement montré à la hauteur de cette ambition. Or, il faut bien le dire, le camp progressiste qui a abandonné à Sarkozy le thème d’Alstom, de l’identité nationale (avec toute l’ambiguïté qu’il lui a donné) n’apparaît pas comme le meilleur garant d’une lutte contre la mondialisation libérale : c’est une des raisons de son échec dans le monde ouvrier et parmi les couches populaires.

Patrice Bessac. L’élection présidentielle confirme au moins une donnée : il n’y avait pas d’issue pour la gauche dans l’acceptation et l’accompagnement de ce libéralisme. Ensuite dans le rapport au changement à la gauche. Je suis en overdose de discours sur les valeurs et les bons sentiments. Nous devons affronter la contestation du capitalisme sur le terrain de l’efficacité et du pragmatisme. Par exemple, on nous sert en ce moment une théorie sur la baisse des prix de l’énergie, mais tout le monde sait que la libéralisation va entraîner à la fois une augmentation du coût pour les usagers et de moindres investissements pour affronter les mutations énergétiques. C’est la preuve de l’efficacité de la socialisation du service public. Il faut s’attaquer à la libre circulation des capitaux dans le monde.

Christophe Aguiton. Laisser à Sarkozy le monopole de la défense d’Alstom est complètement suicidaire. La gauche doit être capable d’intégrer trois niveaux de réponses. Le niveau national : je suis d’accord avec ce que vous avez dit. Un autre niveau, oublié par la gauche, est celui du socialisme de Marx, Proudhon ou Bakounine : les coopératives, avec l’idée de redonner du pouvoir aux salariés producteurs, mais aussi aux consommateurs. Le troisième niveau est contemporain à l’altermondialisme, c’est l’extension des domaines du bien commun pour l’humanité. Je pense au logiciel libre et à tout ce qui se joue autour de la propriété intellectuelle. C’est une question clé dans le capitalisme mondialisé ou, plus encore que le processus de fabrication, c’est la propriété intellectuelle qui fait la richesse des firmes.

Marie-Noëlle Lienemann. En effet, la question centrale est celle des ouvriers et employés qui pour une part avaient voté Le Pen et cette fois Sarkozy. La gauche n’a pas été capable de les capter. Ils doivent être pourtant son coeur de cible. Comment les reconquérir ? Si on s’autodénigre, on risque de ne pas les convaincre. J’ai des tas de critiques à faire sur les 35 heures. Et nombreux étaient ceux qui, au PC et au PS, ont vu le problème sans réussir à réorienter la politique de la gauche. Il faut une structure politique unitaire qui, au-delà des compromis de gouvernement, fasse régulièrement le point. Sinon, c’est la force dominante du parti dominant qui l’emporte. Sur le champ des biens communs mondiaux, certaines valeurs ne correspondent pas forcément à l’attente des salariés, mais sont fondamentales. Cela rejoint un combat comme celui de la gratuité de biens qui ne sont pas marchands. À qui appartiennent les brevets d’une entreprise ? Les salariés doivent avoir un droit de préemption en cas de coup dur. C’est une façon de se réapproprier les richesses créées. Il est terrible de voir que la gauche a reculé sur ce concept de gratuité. Ce qui est gratuit nous rendrait irresponsable ! Comme si l’argent était une responsabilisation… Enfin, il y a les droits fondamentaux de la personne humaine. J’ai été révoltée par le discours de Ségolène Royal sur le donnant-donnant. C’est l’importation du modèle anglo-saxon : un droit s’accompagne d’une compensation. Le modèle français, lui, considère qu’il y a des droits fondamentaux de la personne dans un pacte politique, un contrat social. La gauche a tous les ressorts pour être totalement moderne.

Reconstruire la gauche, cela passe par quoi ? Un programme ? Une coalition ? Revisiter des valeurs ?

Christophe Aguiton. Il faut apprendre des mouvements sociaux. Les partis n’ont pas l’habitude de le faire. C’est le revers de la médaille de la charte d’Amiens sur l’indépendance syndicale et associative que je ne remets absolument pas en cause. Ensuite, il faut refonder la gauche en recréant des cadres unitaires sans affaiblir et affadir la réflexion stratégique. Nous avons besoin d’unité, mais aussi de confrontation, c’est le seul moyen de reprendre le fil des grandes questions que se posent nos concitoyens, des grands défis pour l’humanité que nous venons d’évoquer : questions urbaines, énergétiques, sociales.

Marie-Noëlle Lienemann. Pour refonder la gauche, il faut prendre appui sur les mobilisations, nous opposer radicalement à ce que va faire Sarkozy. Et le faire en construisant des réponses unitaires. Je rêve d’un grand congrès d’unification. Mais cela ne sert à rien de décréter des formes organisationnelles. Aujourd’hui, nous devons donner du sens à nos perspectives à partir de nos valeurs. Et cette rénovation doit se faire en filiation avec l’identité républicaine française. Ce n’est pas un hasard si Sarkozy a cité Jaurès, Guy Môquet ou Blum. Sans nous fermer à ce que font les autres, copier ce qui se fait en Amérique latine ou dans les social-démocraties européennes me paraîtrait une erreur stratégique. La gauche française a des caractères particuliers.

Patrice Bessac. Des divisions issues du XXe siècle n’ont pas vocation à durer éternellement. Mais elles ne sont pas simplement des héritages. Elles sont ancrées dans des conceptions de l’avenir : est-il possible ou pas de dépasser le capitalisme ? L’unité est une des grandes questions à affronter. Mais sauter comme un cabri en disant : nouveau parti, nouveau parti, sans mesurer l’ampleur du débat d’idées et du besoin d’anticipation idéologique, c’est se condamner à rester englué dans les difficultés. Le plus important, c’est la reconstruction de la matrice idéologique du changement. Nous ne sommes pas des voyageurs sans bagage. De Marx en passant par Proudhon, à aujourd’hui, nous avons un héritage à faire fructifier. Celui de penseurs, d’intellectuels, du travail que nous avons réalisé. Mais il faut inventer. Le point de vue critique sur le rôle des partis ne doit pas cacher la nécessité d’un regard critique sur l’ensemble de la gauche. Le mouvement social et syndical est lui aussi face à de très lourdes questions. Je pense que le Parti communiste doit absolument assumer son rôle. En travaillant avec d’autres, il doit être à l’initiative d’un grand effort intellectuel et théorique. Et il faut tirer les enseignements du mouvement antilibéral, de l’échec de l’expérience de 2007. Je pense qu’il vaut mieux réussir un peu qu’échouer beaucoup. Je suis donc pour une politique des petits pas qui nous permette de trouver des formes de coalition, d’alliance, de rassemblement populaire sans courir le risque d’un nouvel échec.

Christophe Aguiton. Mais si on ne fixe pas des perspectives et des cadres un peu plus larges, on court le risque de ne jamais avancer. Je vois deux préalables. D’abord tirer le bilan des expériences récentes de la gauche à l’étranger et en France (gouvernement Jospin compris) pour savoir si on peut ou non travailler ensemble au regard de notre approche des questions gouvernementales. Ensuite, oui, le syndicalisme n’est pas au mieux de sa forme. Avec la transformation rapide du capitalisme dans la mondialisation il a beaucoup de questions à se poser. Malgré tout, le mouvement social a su trouver des formes nouvelles. Ainsi, Attac a joué un grand rôle à la fin des années quatre-vingt-dix et au début des années 2000. Les mutations sont plus difficiles sur le terrain politique en raison de l’encastrement des partis dans les processus institutionnels. C’est d’autant plus compliqué qu’ils ont beaucoup d’élus comme le PCF, les Verts et évidemment le PS, mais c’est vrai aussi pour LO et la LCR. Les partis ne sont pas au bout de leurs crises et de leurs difficultés. Pourtant, il m’apparaît important de ne pas se contenter de la situation actuelle d’éparpillement. Si elle perdure dans les prochaines échéances municipales, régionales ou européennes l’avenir de la gauche du parti socialiste sera plus que compromis.

Patrice Bessac. Cela fait dix ans qu’on parle mutation, renouvellement de la démocratie de parti, primauté du mouvement. À force de déconstruire sans boussoles on s’affaiblit. Je crois par exemple que nous surestimons beaucoup la démarche de démocratie participative. La France n’est pas un canton suisse, le moment politique de l’expression de la souveraineté populaire autour de grands choix est incontournable. Le coeur du problème n’est pas seulement dans le renouvellement de fond en comble des formes de l’action politique, mais aussi dans la capacité à énoncer des choix clairs qui permettent aux citoyens de retrouver leurs marques. Nous avons la responsabilité d’être capables de porter une ambition majoritaire qui amène la gauche au pouvoir sur un programme de changement. Sinon nous renforcerons le – bipartisme.

Marie-Noëlle Lienemann. Le déficit de la gauche n’est pas tant un déficit de discours que d’action. Tant que les gens n’ont pas le sentiment que des actions concrétes améliorent leur sort, la gauche peut être sympathique, utile pour faire un contre-feu, mais elle ne peut pas gouverner et changer les choses. Je suis autogestionnaire et je crois à des formes de démocratie participative. Mais je crois fondamentalement à la démocratie représentative. C’est le meilleur système même s’il a besoin de contre-pouvoirs. Et je crois aux partis comme la forme la plus aboutie d’action collective. C’est vrai qu’il y a une inertie propre aux appareils qui, s’ils ne sont pas régénérés de l’extérieur, se sclérosent. Mais une recomposition ne peut se faire sans dynamique nouvelle. Des clubs ont souvent joué le rôle de creuset d’une unité politique potentielle en créant des passerelles. L’étape actuelle est celle des débats de fond. Et ce n’est pas le parti dominant à gauche qui peut dicter les termes du rassemblement. Mais sa disponibilité à la dynamique unitaire est fondamentale car s’il est tourné vers le Modem plutôt que vers l’unité des forces de gauche, celle-ci ne reviendra pas au pouvoir et, quoi qu’on dise, la gauche de la gauche ne pèsera pas.

Entretien réalisé par Lucien Degoy et Jacqueline Sellem.

Le «Che» à la reconquête de son mandat de député

Créé par le 10 juin 2007 | Dans : Elections, Le Che

Battu en 2002, Jean-Pierre Chevènement cherche à récupérer le siège qu’il occupait depuis 1973. Un combat difficile: dans la 2e circonscription du Territoire de Belfort, Nicolas Sarkozy a nettement devancé Ségolène Royal au second tour de l’élection présidentielle.

Par Thomas Calinon, envoyé spécial à Belfort

LIBERATION.FR : samedi 9 juin 2007

Le «Che» est en campagne. Dans le Territoire de Belfort, Jean-Pierre Chevènement bataille pour reconquérir la deuxième circonscription, perdue en 2002.

Depuis 1973, le maire de Belfort et président d’honneur du MRC a conquis ce siège de député à huit reprises. La neuvième tentative, dans la foulée d’une candidature à l’élection présidentielle qui le vit recueillir 5,33 % des suffrages au premier tour, s’est soldée par un échec cuisant: victoire du jeune candidat de droite, Michel Zumkeller, avec presque huit points d’écart.

Au premier tour, le socialiste Yves Ackermann, qui a depuis ravi la présidence du conseil général au MRC, talonnait JPC. «En 2002, j’avais été battu par la conjonction de la droite et du PS, dit Chevènement. Cette fois, la situation me semble un peu moins compliquée». Voire…

Au deuxième tour de l’élection présidentielle, Nicolas Sarkozy a nettement devancé Ségolène Royal dans la circonscription (52,99 %) ainsi qu’à Belfort (51,14 %). Pour Jean-Pierre Chevènement, qui s’est fortement impliqué dans la campagne de la candidate socialiste, il faut y voir la raison de son nouveau tour de piste aux législatives: «Si Ségolène Royal l’avait emporté, si la gauche avait été majoritaire localement, je ne me serais pas représenté. La situation me paraissait difficile et je suis le seul à avoir l’abattage pour battre le député sortant. Tout le monde a considéré que je devais y aller par devoir».

Officiellement soutenu par le PS, le voilà donc reparti à sillonner les quarante-deux communes de la circonscription, dont Belfort ne représente qu’un petit tiers. S’il est élu, ses dossiers prioritaires seront «l’industrie automobile et la sous-traitance», en mauvaise passe, «la poursuite de la diversification économique du Territoire de Belfort et l’urbanisme». Et en cas de défaite? «Si j’étais désavoué une seconde fois, j’en tirerais les conséquences. Ça veut dire que je ne me représenterais certainement pas à la mairie en 2008.»

Le tract de Michel Zumkeller en mains, Jean-Pierre Chevènement raille le bilan du député sortant, qui mentionne entre autres «la réhabilitation» d’une mairie et «l’aide à l’achat d’un logiciel» pour un centre culturel: «C’est un député qui a un tout petit bout de la réserve parlementaire et qui résume son bilan aux quelques sous qui lui sont consentis. Ce n’est pas ce que j’appelle un parlementaire. Ça, c’est même pas l’assistante sociale!»

Zumkeller est selon lui un «député de proximité», ce qui n’a rien de noble dans la bouche de l’ancien ministre de l’Intérieur. Mais l’intéressé revendique l’expression. «Je ne sais pas faire de la politique autrement qu’en étant à côté des gens, affirme Michel Zumkeller, membre du Parti radical associé à l’UMP. C’est un vrai choix politique qu’ont à faire les électeurs. D’un côté, Chevènement, qui pense qu’il faut être à Paris pour peser et se vante d’avoir un carnet d’adresses long comme le bras, de l’autre un député qui est sur le terrain, qui écoute les gens et leur apporte des réponses.»

Le député sortant a «du respect pour Chevènement». Il ne dit donc pas «que c’est l’homme du passé», mais plutôt «qu’il n’incarne plus l’avenir du Territoire de Belfort». Cette élection, il la «sent bien», et pas seulement parce que «vu comment les affiches de Chevènement sont collées, il n’y a plus grand monde au MRC»: «La gauche est divisée et ils vont avoir du mal à recoller les morceaux entre les deux tours».

Comme en 2002, Jean-Pierre Chevènement est en effet attaqué sur sa gauche. Cette année, c’est l’avocat socialiste Alain Dreyfus-Schmidt qui s’y colle. Le PS local, qui a longtemps refusé l’accord national réservant la circonscription à un candidat MRC, ayant finalement jeté l’éponge, «ADS» tente sa chance en solo.

«Il est hors de question de faire allégeance à Chevènement. Si on ne le pousse pas, il n’y a aucune raison qu’il s’en aille», affirme le candidat. Sa dissidence lui vaut d’être désormais exclu du PS. Son score est la grande inconnue du scrutin. «ADS» n’a pas de mandat, mais son nom parle aux Belfortains: son grand-père, Pierre, fut député et maire de la ville; son père, Michel, est sénateur socialiste du Territoire de Belfort depuis 1980.

En plus, «il est soutenu en sous-mains par certains élus PS», note Jean-Pierre Chevènement. Le meilleur ennemi de JPC, Raymond Forni (PS), président du conseil régional de Franche-Comté, est ainsi membre du «comité de soutien des élus socialistes contre l’exclusion du PS d’Alain Dreyfus-Schmidt». «Les militants souhaitaient une candidature socialiste, mais ça ne s’est pas fait à cause de manoeuvres au niveau de la fédé de Belfort, commente Forni. J’apprécie la démarche d’Alain Dreyfus-Schmidt qui porte notre bannière face à quelqu’un qui nous a trahi trois fois.» A ce niveau-là, c’est un peu plus qu’un soutien «en sous-main».

Royal, Fabius, Hollande agitent le spectre des « additions » post-électorales

Créé par le 08 juin 2007 | Dans : Elections, Gouvernement

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LILLE (AFP) – Ségolène Royal et Laurent Fabius ont agité, jeudi soir à Lille, le spectre des « additions », notamment celui d’ »une augmentation massive de la TVA », que préparerait le gouvernement après les élections législatives pour financer ses « cadeaux fiscaux ».

Cette menace, en cas de victoire de l’UMP les 10 et 17 juin aux législatives, est devenue en quelques heures le principal angle d’attaque des socialistes à trois jours du premier tour de scrutin, outre la nécessité d’éviter « la concentration absolue des pouvoirs ».

Alors que, selon les sondages, l’UMP obtiendrait autour de 400 sièges à l’Assemblée nationale, le premier secrétaire François Hollande avait lancé l’offensive dès le matin en affirmant que, « pour compenser les 15 milliards d’euros de cadeaux fiscaux, il va falloir augmenter de 2 à 3 points les taux de TVA ». Il se référait au crédit d’impôt pour un emprunt consacré à l’achat d’un logement, à la suppression des droits de succession, et au bouclier fiscal limitant l’imposition à 50% des revenus. Toutes mesures qui bénéficieront « aux plus privilégiés », selon Ségolène Royal.

Ces « cadeaux », « il faudra, compte tenu de l’endettement de la France, trouver le moyen de les payer. Ils seront payés par vous tous, par l’augmentation de la TVA (…), l’impôt le plus injuste, qui frappe les catégories populaires et les classes moyennes », a affirmé à Béthune l’ex-candidate PS à la présidentielle, lors d’une tournée de soutien aux candidats dans le Nord-Pas-de-Calais. Elle a insisté à nouveau sur ce point lors du dernier grand meeting de campagne à Lille avec Laurent Fabius, Martine Aubry et Pierre Mauroy, devant un peu plus de 1.500 personnes.

Selon la présidente du Poitou-Charentes, le gouvernement mène une politique qui consiste à « donner beaucoup pour ceux qui ont beaucoup, un peu pour ceux qui ont un peu, rien pour ceux qui n’ont rien ». « C’est la rente et la finance contre la France du travail », a-t-elle lancé. « On nous annonce des allègements fiscaux, des soustractions. Après les élections, je vous annonce les additions », a déclaré Laurent Fabius.

Le député de Seine-Maritime –dont Mme Royal n’a pas mentionné le nom à la tribune contrairement aux autres dirigeants– a demandé au Premier ministre François Fillon de « s’engager avant le premier ou le deuxième tour à ce que dans les cinq ans qui viennent, il n’y ait pas d’augmentation de TVA ». « S’il ne répond pas (…), tous les électeurs doivent savoir » que ce sera « l’augmentation de la TVA pour tout le monde », a-t-il dit.

Ségolène Royal, Martine Aubry et Laurent Fabius se sont aussi insurgés contre l’avant-projet de loi sur les heures supplémentaires. « Sachez que les heures supplémentaires coûteront deux fois moins cher que les embauches, on voit bien que le chômage n’intéresse absolument pas le gouvernement, c’est donc un véritable marché de dupes », a affirmé la maire de Lille.

M. Fabius a vu dans cette mesure de « l’imposture et (de) l’enfumage ». « Un remède miracle contre le chômage qui ne concerne aucun chômeur, il faut quand même le faire! », s’est-il exclamé. A Béthune comme à Lille, Ségolène Royal s’est aussi adressée aux électeurs de François Bayrou. Elle en a appelé à « tous ceux qui pensent que la France a besoin d’une respiration démocratique (…), à tous les démocrates et tous les républicains qui veulent un Etat impartial ».

Elle s’est engagée à ne pas arrêter le mouvement pour la rénovation du PS lancé lors de la campagne présidentielle. « Nous avons encore du travail à faire (…) Ouvrons notre parti, marchons avec la société, vivons avec elle », a lancé Ségolène Royal.

Mobilisation de personnalités contre le retour politique d’Alain Carignon

Créé par le 01 juin 2007 | Dans : Elections

GRENOBLE (AFP) – Des personnalités grenobloises ont dénoncé vendredi le retour en politique d’Alain Carignon, 58 ans, ex-député-maire de Grenoble, condamné pour corruption et candidat UMP aux législatives, qu’elles accusent de pratiques politiques indignes dans sa campagne actuelle.

Le groupe, qui s’est baptisé du nom du révolutionnaire grenoblois « Barnave » réunit plus d’une centaine de personnalités, de nombreux universitaires, médecins, chercheurs, le chanteur Michel Fugain et son père le chef résistant Pierre Fugain, le chorégraphe Jean-Claude Gallotta, l’écrivain Pierre Péju ou encore l’ancienne ministre Catherine Tasca. 

La présidente de Barnave, l’avocate Ingrid Alampi, a indiqué se battre pour que les corrompus « soient radiés à vie de la politique, comme on radie les gens condamnés dans la fonction publique ». 

Le vice-président de Barnave, l’ancien président d’université Bernard Pouyet, a produit des copies de plusieurs tracts anonymes ou signés de l’UMP attaquant personnellement le maire socialiste et la candidate socialiste opposée à M. Carignon. 

« Depuis que M. Carignon est revenu en politique à Grenoble, on assiste à un retour de méthodes qui disqualifient leurs auteurs, tracts anonymes, attaques personnelles et insinuations calomnieuses », a t-il dit. 

« On ne peut pas mettre en avant Grenoble comme pôle de compétitivité et ne pas se poser la question de qui incarne ce lieu, nous voulons de la moralité en politique et un débat public de qualité » a ajouté M. Pouyet. 

Condamné en 1996 pour « corruption et abus de biens sociaux », lui ayant permis un enrichissement personnel, M. Carignon a effectué 29 mois de prison avant de retrouver ses droits civils et civiques, dont il avait été privé en octobre 2002. 

Depuis, Alain Carignon a déclaré à plusieurs reprises: « j’ai payé, la page est tournée ». 

Il a reçu des lettres de soutien du Premier ministre François Fillon, du président de la République Nicolas Sarkozy, de l’écrivain Bernard-Henri Lévy et de l’écrivain et cinéaste, Marek Halter. 

Sur la toile, des associations anti-corruption comme anticor (association qui regroupe des élus de droite et de gauche) ou de nombreux particuliers dénoncent le retour politique de M. Carignon. 

Le candidat Modem de la circonscription où se présente M. Carignon, Philippe de Longevialle cite dans ses tracts une partie du texte de la condamnation de M. Carignon: « Il n’a pas hésité à trahir la confiance que ses électeurs lui manifestaient en monnayant le pouvoir qu’il tenait du suffrage universel, afin de bénéficier d’avantages matériels qui se sont élevés à 2.907.683 euros et de satisfaire ses ambitions personnelles: il a commis l’acte le plus grave qui puisse être reproché à un élu ».

Dans un récent article dans Libé, E Aeschimann fait le point sur « Mai 68, retour acide »

Créé par le 10 mai 2007 | Dans : Articles de fond, Bilan de la campagne présidentielle, Débats autour de la refondation de la gauche

Jusqu’au bout de sa campagne, Nicolas Sarkozy a fait le procès du mouvement. Renvoyant la gauche à ses ambiguïtés, il oublie que ce fut aussi la plus grande grève ouvrière française.

Par Eric AESCHIMANN

QUOTIDIEN Libé: vendredi 4 mai 2007

Scène «début de siècle». Un soir, au lendemain de la victoire du non au référendum sur la constitution européenne, Daniel Cohn-Bendit sort du café des Deux Magots, haut lieu du Tout-Paris, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Il vient de prendre un verre avec un ami sondeur ­ un sondeur en cravate, précision importante, on le verra. Les deux hommes discutent quelques instants sur le trottoir quand un passant reconnaît le député européen et s’approche. Alors, au débotté, comme une colère trop longtemps retenue, commence le procès de 68 et de son héraut le plus fameux. Dany-le-Rouge aurait renié la révolte qui l’a fait star, serait devenu notable du oui, se serait fait le meilleur défenseur du vieux monde qu’il prétendait détruire et, circonstance aggravante, voilà qu’il se promène avec des amis encravatés. Comme si l’habit faisait le révolutionnaire, et la cravate le renégat.

Déjà, en 1985, Guy Hocquenghem avait donné à sa charge contre les soixante-huitards un titre vestimentaire : Lettre de ceux qui sont passés du col Mao au Rotary . Car cela fait des années, maintenant, qu’enfle l’accusation contre les anciens de 68, coupables tantôt d’avoir instillé dans la jeunesse le venin du relâchement des moeurs, tantôt d’avoir trahi les idéaux de Mai. Et, comme si chaque scrutin était l’occasion d’une nouvelle poussée de fièvre, les derniers jours de la campagne pour l’élection présidentielle ont vu Nicolas Sarkozy se livrer à une attaque sans précédent. «Mai 68 nous avait imposé le relativisme intellectuel et moral , a lancé le candidat de l’UMP dans la salle surchauffée du palais omnisports de Bercy, à Paris. Les héritiers de Mai 68 avaient imposé l’idée que tout se valait, qu’il n’y avait aucune différence entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid. [...] Voyez comment le culte de l’argent roi, du profit à court terme, de la spéculation, comment les dérives du capitalisme financier ont été portés par les valeurs de Mai 68.» Sonnés, les ex-soixante-huitards ont eu le sentiment qu’ils étaient en train de devenir les boucs émissaires. «C’est de la haine anti-68», s’indigne Romain Goupil, cinéaste, auteur du film Mourir à trente ans qui racontait, justement, l’héritage de 68 ­ mais son versant tragique.

Mai 68 a eu lieu il y a trente-neuf ans, mais n’appartient toujours pas à l’histoire. De livres en déclarations, d’articles en discussions d’amis, l’ «événement obscur», selon l’expression de Sylvain Lazarus, continue de travailler les Français. Une face inattendue de l’exception nationale puisque, si l’agitation estudiantine traversa alors toute l’Europe, la France est le seul pays où la bataille de l’interprétation des événements connaît un tel regain. En pour ou en contre, en attraction ou en répulsion. A gauche, les mouvements sociaux sont systématiquement comparés à l’étiage de 68, comme si le but était de copier un modèle arrêté pour toujours ; à droite, cultivant la douce fiction d’une domination sans partage de l’idéologie 68, Nicolas Sarkozy a fait de sa dénonciation son cheval de bataille au service d’une droite qui retrouverait enfin la fierté d’être elle-même. Une floraison de livres et d’émissions spéciales est en préparation pour le quarantième anniversaire, qui viendra s’ajouter à une liste déjà très fournie d’ouvrages, dont la publication connaît un pic à chaque célébration décennale : 1978, 1988, 1998. Le sujet s’invite même dans les salles à manger : «L’autre jour, un ami venu dîner à la maison a qualifié mes arguments de « soixante-huitards » et j’ai vu que, d’un coup, tout ce que je pourrai dire n’aurait plus aucune valeur à ses yeux. La discussion était finie», raconte une Italienne vivant à Paris, bien trop jeune pour avoir connu 68.

«Révolution nihiliste» 

L’économiste Henri Guaino, auteur du discours de Bercy et ancien conseiller de Philippe Séguin, ne cache pas sa jubilation. «Ce que nous voulions, c’est mettre des mots sur ce dont tout le monde parle dans cette campagne. Que ce soit Royal, avec son ordre juste, ou Sarkozy, avec sa volonté de revaloriser le travail, on voit bien que tout le monde prône exactement le contraire de 68. Seulement, à cause de sa base militante, la candidate socialiste ne peut pas aller jusqu’au bout. Nous, si. Nous sommes à la fin du cycle 68.» Que l’air du temps ne soit pas à jouir sans entraves n’a échappé à personne. Mais si l’importance que Nicolas Sarkozy accorde au sujet est inédite de la part d’un homme politique, le procès de 68 pour laxisme moral est aussi vieux que l’événement lui-même. Ouvert par Raymond Aron, qui parla de «révolution nihiliste», il s’est déployé dans les années 80, quand Gilles Lipovestky y vit l’acte de naissance de l’individualisme narcissique moderne et Alain Renaud et Luc Ferry ­ qui se retrouve aujourd’hui en soutien actif de Nicolas Sarkozy ­, l’avènement d’un nouvel «antihumanisme». 

Depuis, «tiers-mondisme»,  «pédagogisme»,  «relativisme» ou «jeunisme» sont autant de qualificatifs aux effluves réactionnaires dont la «pensée 68» s’est vue affublée, non sans un air de famille avec les néoconservateurs américains lorsqu’ils accusent le «flower power» étudiant d’avoir plongé l’Amérique dans la décadence. «Le discours de Sarkozy, c’est de la nostalgie pure. Ça revient à dire que c’était mieux avant», résume le sociologue Jean-Pierre Le Goff, ex-mao et auteur de Mai 68. L’Héritage impossible . Posé en ces termes, le débat donne lieu à un rituel bien rodé. Dès que 68 est mis en cause, Daniel Cohn-Bendit et d’autres personnalités connues pour leur engagement dans la révolte étudiante s’empressent de rappeler l’héritage «libéral-libertaire» de 68 : droits des femmes et des homosexuels, liberté sexuelle, décrispation des relations hiérarchiques, ouverture à de nouvelles formes de culture. «Mai 68 a permis de moderniser la France», résume, en général, Daniel Cohn-Bendit. Indice pourtant d’un certain malaise, les mêmes débattent longuement des illusions et des erreurs inhérentes à l’esprit de Mai. Comme si, même pour un procès, on n’était jamais mieux servi que par soi-même.

Trois fois plus de grévistes qu’en 1936 

Nicolas Sarkozy n’invente donc rien. Sauf une chose : dimanche, pour la première fois, il a opéré une synthèse inédite entre la critique «morale» de 68 et une critique plus «sociale», jusqu’alors réservée aux débats internes à la gauche. «Voyez-la, écoutez-la, cette gauche qui, depuis Mai 68, a cessé de parler aux travailleurs, de se sentir concernée par le sort des travailleurs, d’aimer les travailleurs», a-t-il lancé, avant d’enfoncer le clou, mercredi, sur France Inter, affirmant qu’en 68, il n’y avait pas de travailleurs dans les manifestations du Quartier latin. Ce qui est factuellement vrai, mais n’empêche pas que les ouvriers furent des acteurs essentiels du mouvement. Le sociologue Jean-Pierre Le Goff ne peut que saluer l’habileté de la manoeuvre : « Il pointe les faiblesses de 68, il remue le couteau dans la plaie. Il y a eu effectivement une occultation de la classe ouvrière par la gauche à partir des années 70, et encore plus dans les années 80, en partie sous l’influence de 68. Sarkozy joue du ressentiment des classes populaires qui se sont senties méprisées par l’idéologie soixante-huitarde.» 

Il se pourrait que l’enjeu réel de ce débat quelque peu anachronique se trouve dans la question irrésolue du lien entre révolte étudiante et grèves ouvrières. Neuf millions de personnes ont cessé le travail dans toute la France, trois fois plus qu’en 1936 ; avec une hausse du Smic de 35 %, les accords de Grenelle ont marqué durablement le paysage social, comme ne s’est pas privée de le rappeler Ségolène Royal mardi au stade Charléty, en réponse à Nicolas Sarkozy. Et pourtant, cet «autre 68» n’a pas connu dans l’imaginaire français la postérité fastueuse de l’occupation de la Sorbonne par les étudiants. «Mai 68 a été la grève la plus importante de l’histoire du mouvement ouvrier français et l’unique insurrection « générale » qu’aient connue les pays occidentaux depuis la Seconde Guerre mondiale», écrit l’universitaire américaine Kristin Ross, dans un livre qui relate en détail la bataille des interprétations de Mai 68. Ross voit dans la réduction des événements aux seules barricades du Quartier latin une forme de «confiscation» historique et déplore une lecture générationnelle des événements, «une transformation bénigne des moeurs», le simple passage «d’un ordre bourgeois autoritaire à une nouvelle bourgeoisie moderne et économiquement libérale». 

Règlement de compte 

Dès 1978, Régis Debray avait interprété l’histoire de 68 comme une superbe «ruse du capital» , par laquelle des apprentis gauchistes s’étaient retrouvés les agents involontaires de la modernisation du capitalisme entamée au milieu des années 70. Dans le  Nouvel Esprit du capitalisme , Luc Boltanski et Eve Chiapello ont reconstitué le lien qui unit l’accroissement de la flexibilité dans les entreprises à partir des années 80 et l’idéologie libérale-libertaire de 68 ; tournant le dos aux revendications de pouvoir d’achat défendues par la CGT, expliquent-ils, une partie du gauchisme soixante-huitard avait préféré, avec la CFDT, réclamer une plus grande autonomie pour les salariés, dans laquelle ils voyaient le premier pas vers l’autogestion. Enfin, avec le  Destin des générations , Louis Chauvel a dressé le portrait du soixante-huitard en jouisseur égoïste des fruits des Trente Glorieuses. Solidement étayées, souvent pertinentes, ces analyses rencontrent depuis une dizaine d’années un large écho dans certaines franges des jeunes générations ; en témoigne la place que leur accorde le magazine Technikart . Pas sûr, pourtant, que la «critique de gauche» de 68 se montre ravie du renfort inopiné de Nicolas Sarkozy…

Henri Gaino, lui, se frotte les mains. «Ce sont les soixante-huitards qui se sont attaqués au peuple. Il y a eu deux Mai 68 qui ne se sont pas rencontrés.» Le passant du boulevard Saint-Germain avait laissé éclater sa colère contre Daniel Cohn-Bendit. En termes plus polis, Henri Guaino ne cache pas que la cible numéro 1 du discours de Bercy était bien l’eurodéputé. Lui, qui fut aux côtés de Philippe Séguin un adversaire acharné de la monnaie unique, semble poursuivre auprès de Nicolas Sarkozy un interminable règlement de compte avec ceux que Jean-Pierre Chevènement, souverainiste «de gauche» avait appelés, en son temps, «les nouvelles élites mondialisées», en visant, déjà, Daniel Cohn-Bendit.

De quoi remettre à leur juste dimension les propos de Nicolas Sarkozy : celle d’un rappel à l’ordre. «Trop longtemps, on a pensé que résoudre les problèmes économiques et sociaux réglait tout. Ce n’est pas exact. Dans les périodes de troubles, de contestation où même les institutions les plus anciennes hésitent et ne jouent plus leur rôle, l’Etat, seul, sert de rempart à la population contre les conséquences du désordre des esprits.» Ainsi parlait en 1971 Raymond Marcellin, lointain prédécesseur de Nicolas Sarkozy à l’Intérieur. Place Beauvau, les ministres passent, mais la phobie de 68 demeure.

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