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Quelle alternative à cette gauche des chimères et des renoncements? Comment sortir de cet enlisement et de cette étrange connivence entre discours maximalistes et frilosité politicienne?Pourquoi faut-il mettre le cap sur la reconquête d’une république sociale?

Créé par le 23 fév 2016 | Dans : a1-Abc d'une critique de gauche. Le billet de Xavier Dumoulin, a2-Blog-notes politique de Xavier Dumoulin, AGAUREPS-Prométhée

 marianne.gif« Même je prie les lecteurs de n’ajouter point du tout foi à tout ce qu’ils trouveront ici, mais seulement de l’examiner et de n’en rien recevoir que ce que la force et l’évidence de la raison les pourra contraindre à croire. » Descartes

Présentation du plan d’ensemble

Introduction: Du décryptage des fausses évidences  des gauches protestataires ou social-libérales accoucheuses de chimères et de renoncements

A la dénonciation de cette étrange connivence d’un maximalisme verbal et d’une frilosité politicienne

Pour rompre avec une politique qui désespère le peuple, nourrie la droite extrême et tue la gauche

1° partie – Du glissement islamophobe – au prétexte de la laïcité- à la liquidation de la politique arabe de la France

§1 -Une polémique entre un écrivain et des chercheurs en sciences sociales révélatrice d’une intériorisation de l’islamophobie

1- Une chronique de l’écrivain Kamel Daoud sur les évènements de Cologne qui fait réagir le monde des sciences sociales

2- Une brèche dans le camp des laïcs

§2-Les virevoltes de la diplomatie française au Proche-Orient et dans le dossier syrien comme symptôme de l’absence de perspective face aux enjeux de la menace terroriste

§3-Le grossier amalgame de Valls entre la volonté de comprendre et la culture de l’excuse

2° partie – Du discours « écolo » radical, comme critique du progrès, à l’accompagnement des politiques de désindustrialisation et de déflation

§1-Le fondamentalisme écologique comme négation de l’héritage humaniste et progressiste et de la perspective d’éco-socialisme.

§2-De l’écologie à la théorie de la décroissance :

1-vert de rage ou de raison?

2- l’embrouille autour de la question du nucléaire Vox Populi,  Mox  Dei

§3-Européisme, austérité et chômage de masse

1-La Grèce, l’Europe et la souveraineté par Jacques Sapir

2-La leçon grecque par Jean-Pierre Chevènement

3° partie – De la déconstruction de l’idée de nation à l’enlisement
de la France dans le néolibéralisme et le capitalisme financier mondialisé

§1-Le grossier amalgame du fait des élites mondialisées entre le nationalisme, la conception citoyenne de la nation et la nature des institutions pour brouiller les repères historiques de la gauche, masquer leur domination et entretenir la confusion entre souveraineté populaire et régression populiste

1-La notion de Nation est-elle obsolète ? Pascale FOURIER, Jean-Pierre CHEVENEMENT

2-Quelques vrais enjeux autour de la réforme des institutions

§2-De la réfutation de l’intérêt national à la fuite en avant dans l’européisme

§3-La soumission aux dogmes de l’ordo-libéralisme et du capitalisme financier mondialisé

4° partie – Du dénigrement du droit à la sûreté et à la sécurité à la liquidation de l’ordre public social

§1-Du refus de l’ordre juste

§2-A l’acceptation des zones de non droit et au détricotage du code du travail

Problématiques en guise de conclusions provisoires

§1-Comment sortir la gauche de sa torpeur et de son essoufflement?

§2-Le communisme et la gauche de la gauche ont-ils encore un avenir?

1-PCF : quelle mutation?

2-L’avenir des gauches (de gauche ou à la gauche de la gauche?)

§3-Pour la rupture démocratique : sortir du néolibéralisme et combattre le néo-conservatisme

§4-Une position centriste radicale et républicaine par refus des vieilles politiques de chimères ou de renoncements

§5-Pour la refondation de la gauche sans mythe ni mirage

1- Quelle refondation? Avec qui? pourquoi? pour qui?

2-Pour prolonger notre conversation entre amis socialistes et républicains…

3-Le pari de la citoyenneté

Introduction:
Du décryptage des fausses évidences  des gauches protestataires ou social-libérales accoucheuses de chimères et de renoncements
A la dénonciation de cette étrange connivence d’un maximalisme verbal et d’une frilosité politicienne
Pour rompre avec une politique qui désespère le peuple, nourrie la droite extrême et tue la gauche

1- Du glissement islamophobe -au prétexte de la laïcité- à la liquidation de la politique arabe de la France

§1 -Une polémique entre un écrivain et des chercheurs en sciences sociales révélatrice d’une intériorisation de l’islamophobie

1- Une chronique de l’écrivain Kamel Daoud sur les évènements de Cologne qui fait réagir le monde des sciences sociales

 Dans une tribune libre du Monde en date du 31 janvier dernier, l’écrivain Kamel Daoud (1) s’interroge sur la perception des évènements de la Saint Sylvestre à Cologne à partir de « ces jeux de fantasmes » : « Le « fait » en lui-même correspond on ne peut mieux au jeu d’images que l’Occidental se fait de l’« autre », le réfugié-immigré : angélisme, terreur, réactivation des peurs d’invasions barbares anciennes  et base du binôme barbare-civilisé. Des immigrés accueillis s’attaquent à « nos » femmes, les agressent et les violent. »

Cette vision est portée par les discours de droite et d’extrême-droite contre la supposée invasion d’immigrés menaçants. Mais ,pour Daoud, rien n’est vraiment analysé dans ce discours dénonçant les immigrés de Cologne. Et en premier lieu l’identification des dits agresseurs quand à leur histoire (immigration ancienne ou réfugiés arrivants? appartenance à des organisations criminelles?).

Par delà cette dénonciation d’un discours, Daoud pose néanmoins cette idée hasardeuse selon laquelle  en Occident l’immigré ne renonce pas à sa culture, c’est à dire à « ce qui lui reste face au déracinement et au choc des nouvelles terres. Le rapport à la femme, fondamental pour la modernité de l’Occident, lui restera parfois incompréhensible pendant longtemps lorsqu’on parle de l’homme lambda ». Le changement culturel dans ce rapport au corps de la femme s’opère très lentement.

 C’est pourquoi, nous dit Daoud, « Il faut offrir l’asile au  corps mais aussi convaincre l’âme de changer » dans ce « rapport malade à la femme, au corps et au désir » car « accueillir (l’étranger NDLR) n’est pas le guérir ». « La femme étant donneuse de vie et la vie étant perte de temps, la femme devient la perte de l’âme ».
 
Ainsi le rapport à la femme en terres d’islam expliquerait le comportement sexiste de l’homme pour qui la vie est « une perte de temps avant l’éternité, »… »une tentation »,… »une fécondation inutile »,… »un éloignement de Dieu et du ciel » et donc « un retard sur le rendez-vous de l’éternité. La vie est le produit d’une désobéissance et cette désobéissance est le produit d’une femme ». Et, à grand renfort d’illustrations, notre écrivain développe l’idée que le corps de la femme appartient à tous mais pas à la femme dans le monde arabe.
D’où cette confusion chez les tenants d’une vision angélique de l’immigré victime quand il serait culturellement prêt à agresser ce corps décadent.
 
Et l’auteur de s’interroger : « Cologne est-il le signe qu’il faut fermer les portes ou fermer les yeux ? »
 
Sans fermer les portes, Daoud invite à reconsidérer les réfugiés et les immigrés irréductibles à une minorité délinquante mais sujets envers lesquels « nos valeurs sont à partager, à défendre et à faire comprendre. Cela pose le problème de la responsabilité après l’accueil et qu’il faut assumer. »
 
« Kamel Daoud recycle les clichés orientalistes les plus éculés » répond un collectif de chercheurs (2) dans une tribune du même journal Le Monde en date du 12 février pour qui « le texte repose sur trois logiques qui, pour être typiques d’une approche culturaliste que de nombreux chercheurs critiquent  depuis quarante ans, n’en restent pas moins dangereuses ».  
 
Et d’abord cette réduction d’un immense espace, celui du monde arabe prétendument homogène et réduit à l’islam, auquel s’opposerait l’Occident «  foyer d’une modernité heureuse et émancipatrice » gommant ainsi les violences faites aux femmes en Europe et en Amérique du Nord. « Cet essentialisme radical  produit une géographie fantasmée qui oppose un monde de la soumission et de l’aliénation au monde de la libération et de l’éducation ».
 
Ensuite cette psychologisation des masses musulmanes constituées d’individus déviants. «  Psychologiser de la sorte les violences sexuelles contribue à produire  l’image d’un flot de prédateurs sexuels potentiels, car tous atteints des mêmes maux psychologiques et sans autonomie car totalement inspirés par la religion ».
 
Le collectif dénonce alors «  un projet disciplinaire, aux visées à  la fois culturelles et psychologiques, qui se dessine. Des valeurs doivent être « imposées » à cette masse malade, à commencer par le respect des femmes ». Ce discours anti humaniste s’appuie « sur la mission civilisatrice » et « la  supériorité des valeurs occidentales qu’il évoque. Au-delà   de ce paternaliste colonial, il revient aussi à affirmer, contre  « l’angélisme qui va tuer », que la culture déviante de cette masse   de musulmans est un danger pour l’Europe. Il équivaut à conditionner  l’accueil de personnes qui fuient la guerre et la dévastation ».
 
« De quoi Daoud est-il le nom? » s’interroge le collectif. 
 
« Après d’autres écrivains algériens comme Rachid Boudjedra  ou Boualem Sansal, Kamel Daoud intervient en tant qu’intellectuel laïque minoritaire dans son pays, en lutte quotidienne contre un puritanisme parfois violent » reconnaissent les chercheurs en sciences sociales. « Mais dans le contexte européen, il épouse toutefois une islamophobie devenue majoritaire ». Et le collectif de s’insurger, en guise de conclusion, contre la tendance à  »racialiser » ces violences sexuelles en Europe.(Xavier DUMOULIN février 2016)
Postscriptum : Daoud ou la défaite du débat titre Michel Guerrin dans sa chronique Culture du Monde en date du 27 février. Après s’être entretenu avec l’écrivain algérien qui réside à Oran, Guerrin fait état de la posture de Kamel Daoud qui ne regrette pas un mot de sa chronique dans laquelle il évoquait un « rapport malade à la femme, au corps et au désir » ce qui, lui valut le quolibet d’islamophobe de la part des chercheurs. Guerrin souligne le combat de son collègue écrivain qui « bouscule les obscurantismes du monde arabe » et se recentre à présent sur son métier de journaliste. Pour Guerrin, « le retrait de Daoud est une défaite. Pas la sienne. Celle du débat. Il vit en Algérie, il est sous le coup d’une fatwa depuis 2014 et cela donne de la chair à ses convictions… » Aussi le chroniqueur du Monde rejoint Daoud qui dénonce un certain simplisme chez ses contradicteurs : « nous vivons une époque de sommations. Si on n’est pas d’un côté, on est de l’autre. »
L’affaire Daoud offrirait une similitude avec les mésaventures d’Hugues Lagrange qui expliquait dans son livre « le déni des cultures » que le mal d’intégration des jeunes des cités n’était pas seulement liés à des conditions d’existence (logement, chômage, revenus) mais à des éléments culturels (familles, religion, valeurs). Lagrange défend à son tour l’écrivain algérien en faisant part de son attachement à la « sociologie des sujets » d’Alain Touraine « où chacun est construit par sa culture tout en étant acteur de son histoire. Cela suppose que l’on puisse critiquer les autres cultures… » Propos qui trouvent aussi un écho chez la sociologue algérienne Marième Hélie Lucas pour qui « la gauche, figée dans sa culpabilité coloniale » (selon la relation de Michel Guerrin) opèrerait « une scandaleuse hiérarchie des droits, ou ceux des femmes sont placés au bas de l’échelle, après les droits des minorités, les droits religieux ou culturels ».
 

 (1) Kamel Daoud est un écrivain algérien. Il est notamment l’auteur de Meursault, contre-enquête (Actes Sud, 2014), Prix Goncourt du premier roman. Il est également chroniqueur au Quotidien d’Oran.

(2) Noureddine Amara (historien), Joel Beinin (historien), Houda Ben Hamouda (historienne), Benoît Challand (sociologue), Jocelyne Dakhlia  (historienne), Sonia Dayan-Herzbrun (sociologue), Muriam  Haleh Davis (historienne), Giulia Fabbiano (anthropologue), Darcie Fontaine (historienne), David Theo               Goldberg (philosophe), Ghassan Hage (anthropologue), Laleh Khalili (anthropologue), Tristan Leperlier (sociologue), Nadia Marzouki (politiste), Pascal Ménoret (anthropologue), Stéphanie Pouessel (anthropologue), Elizabeth Shakman Hurd (politiste), Thomas Serres (politiste), Seif Soudani (journaliste).

Cette affaire s’inscrit dans une discussion plus large sur la laïcité qui a mis aux prises le premier ministre et l’observatoire de la laïcité.

2-Une brèche dans le camp des laïcs

La dernière polémique initiée par le premier ministre fustigeant le président de l’observatoire de la laïcité, Jean Louis Bianco, et son secrétaire général Nicolas Cadène serait-elle le symptôme d’une incapacité à penser la laïcité dans la France en proie aux agissements terroristes de l’année écoulée? (1)

Dans « Un silence religieux La gauche face au djihadisme » (2), le responsable du Monde des livres, Jean Birnbaum, dénonce même, semble-t–il, cet impensé de la gauche que serait le phénomène religieux. Un refoulement qui ne sortirait pas de cet enfermement dans la vision marxienne athéiste de cette religion opium du peuple, à l’opposé du projet d’émancipation qui structure sa culture et son imaginaire. Donc un projet d’émancipation qui passerait d’abord par l’émancipation à l’égard de la religion.

Pour aller plus avant dans cette interpellation de Jean Birnbaum, encore faudrait-il lire et explorer cet essai. Sans faire l’impasse sur l’analyse géopolitique plus systémique qui peut faire sa place au religieux dans ce terreau conflictuel du Moyen Orient où sévit Daesh et qui nourrit djihadisme et terrorisme sur notre sol national. (3)

L’édifice laïc et  républicain serait-il à ce point fragilisé dans cette démonstration d’une difficulté à sortir d’un débat piégé? Depuis les évènements de Cologne mettant aux prises les deux courants rivaux du féminisme, l’un minimisant la portée de l’agression sexuelle dont furent victimes des centaines de femmes – aux dires des médias du fait de migrants en provenance de pays musulmans – et cela pour ne pas encourager la stigmatisation et le racisme -, l’autre dénonçant à juste titre cette posture de déni mais alimentant de facto un certain radicalisme féministe réfutant l’Islam comme source d’aliénation et de domination des femmes. Ce dernier courant porté par des intellectuelles comme  Caroline Forest trouve en la circonstance le renfort de la philosophe Elizabeth Badinter (4).

Au sein de l’Observatoire de la laïcité on retrouve ce clivage entre tenants d’une laïcité dite républicaine qui pensent que « le droit à la différence ne doit pas être la différence des droits » et ceux qui fustigent cette « réaction laïciste intégriste » à l’instar de l’ancien secrétaire général de l’Elysée du temps de Mitterrand, Jean Louis Bianco. Lequel se voit vivement mis en cause par le premier ministre et trois membres éminents de l’Observatoire à savoir Jean Glavany, Françoise Laborde, tous deux par ailleurs parlementaires socialistes, et Patrick Kessel, président du comité Laïcité République et ancien grand maître du Grand Orient de France.

Vieux débat entre militants des mouvements pour les droits de l’Homme tels que le MRAP et la LDH, dont la posture « droits de l’hommiste » est souvent caricaturée par leurs adversaires, partisans d’une laïcité conciliant fermeté ( en matière de respect de l’interdiction de signes religieux à l’école) et tradition de liberté dans la filiation de la Troisième République. Sans oublier néanmoins que les deux camps sont traversés de contradictions majeures sur ce sujet dans une porosité intellectuelle plutôt salvatrice à cet égard.

Nous ne saurions en effet alimenter un certain réductionnisme caricatural sur ces questions, très liées entre elles, à l’heure d’un débat sur la déchéance de la nationalité sans doute fort mal initié par un président de la République à présent pris en otage par une droite plutôt favorable et une gauche déstabilisée.

On mesure à l’aune de ces débats le fossé abyssal qui nous sépare du temps du regretté Jacques Berque, cet islamologue (5) qui conseillait alors le ministre de l’Education nationale Jean-Pierre Chevènement, favorable à une ambitieuse politique d’intégration couplée d’une perspective sociale, pour sortir la jeunesse de la relégation par la réussite scolaire. Un dessein de progrès républicain bien mis à mal par cette déstabilisation du monde qui revient comme un boomerang suite aux guerres du Golfe dénoncées en leur temps par ces deux grandes figures et conduites sous de fallacieux prétextes… Cause d’une autre brèche loin de cicatriser! (X.D janvier 2016)

(1) Lors d’une conférence du CRIF le 8 janvier dernier, le premier ministre a attaqué l’Observatoire de la laïcité pour avoir co-signé un appel contre le terrorisme au lendemain des attentats de novembre avec quatre vingt personnalités de tous horizons politiques et religieux et s’en est pris au secrétaire général de l’Observatoire qui avait raillé dans un tweet la philosophe Elizabeth Badinter dans sa dénonciation intransigeante du féminisme au risque - assumé selon elle – de passer pour islamophobe.

(2) éditions du Seuil, 234 pages, 17 euros

(3) Atlas du Moyen-Orient, Pierre Blanc et Jean-Paul Challagnaud, éditions Autrement, 96 pages, 24 euros, cité dans notre article

(4) Lire « Cologne, la chasse aux femmes et le déni » par Elizabeth Badinter dans Marianne du 22 au 28 janvier 2016

(5) Sources du commentaire sur le site Amazon.fr http://www.amazon.fr/Relire-Coran-Jacques-Berque/dp/2226239243/ref=pd_bxgy_14_img_2?ie=UTF8&refRID=1EY6XN2CVJXSAEFHVBJE#reader_B00JE6SBY8

Seize années de travail, et une vie tout entière consacrée à l’étude de
l’Islam, avaient été nécessaires au professeur Jacques Berque pour
proposer un  » essai de traduction  » du Coran. À la fois savante et
littéraire, cette œuvre monumentale, témoignant d’une intime familiarité
avec le monde arabe et la tradition de l’Islam, fut saluée comme un
événement pour l’approche de cette culture par le public francophone.
Après quatre ans de travail supplémentaires, Jacques Berque, qui fut
l’infatigable explorateur des mille subtilités de la langue coranique,
améliora son texte en y apportant des centaines de retouches d’après les
remarques de lecteurs érudits, et particulièrement celles de cheikhs de
l’Islam. Cette seconde édition, entièrement révisée, nous fait
redécouvrir le Coran dans le souffle de ses origines, ouvrant les
perspectives d’un Islam éclairé où foi et raison auraient toutes deux
leur place.

Ces éléments de débat traduisent le chamboulement de l’équilibre de la laïcité à la française du fait de la visibilité croissante de l’islam. Avec des crispations qui « ont poussé l’Etat à étendre son empire législatif et moral sur la sphère publique » selon Cécile Chambraud (1) qui relate la récente histoire de cette irruption (affaire du voile, du niqab, des demandes de politiques d’interdiction du voile à l’université ou dans l’entreprise dans cette conjoncture où « les attentas djihadistes renforcent la peur du fondamentalisme musulman ».

Ce qui pose la question de la redéfinition de l’espace public (dans lequel  »les individus débattent de l’ordre social, expriment librement leurs opinions, y compris religieuses ») en référence à l’espace privé ( dans laquelle l’individu est souverain) et à « l’espace de l’Etat, régi par le droit public et chargé de gérer la société dans le respect des deux autres espaces, l’individuel et le commun ».

(1) L’espace public doit-il être neutre? Cécile Chambraud, Le Monde du 27 février 2016 pages Culture et Idées

§2-Les virevoltes de la diplomatie française au Proche-Orient et dans le dossier syrien comme symptôme de l’absence de perspective face aux enjeux de la menace terroriste

Depuis le début de la guerre civile en Syrie, devenue de plus en plus complexe avec une multiplication des acteurs, deux cent soixante mille personnes seraient mortes et des millions poussées à la fuite.

La seule bonne nouvelle du jour, pour ce Moyen-Orient, c’est l’annonce de la levée des sanctions économiques contre l’Iran qui fait suite à l’accord nucléaire signé le 14 juillet dernier avec les Occidentaux. Cette première victoire du président Hassan Rohani se double d’une seconde : la libération de sept Iraniens détenus aux États-Unis, en échange de celle de quatre Irano-américains emprisonnés à Téhéran, dont Jason Rezaian, le correspondant du Washington Post en Iran.

Pour Georges Malbrunot du Figaro « ces deux avancées démontrent que la négociation avec les États-Unis, toujours décrits comme le «grand Satan» par les ultraconservateurs, fonctionne mieux que la confrontation prônée par les durs du système politico-religieux iranien. » et «  cette levée des sanctions ouvre la voie à l’annonce d’accords économiques que l’Iran peut désormais signer avec ses partenaires européens, notamment. »

 A onze jours de sa visite officielle en Italie puis en France, Rohani  aura des contrats à signer selon le ministre des Transports iranien qui annonçait que Téhéran allait acheter cent quatorze Airbus à la société européenne d’aéronautique, basée à Toulouse.

Il est vrai que la réalpolitik reste déterminante dans cette géopolitique du Moyen-Orient. On ne saurait s’en offusquer dès lors que cette vision stratégique est portée par une ambition de paix et de prospérité, ce qui n’est pas toujours, loin s’en faut, la perspective la mieux partagée. Les années Bush ont laissé en l’espèce un bilan catastrophique! Mais en la matière, après la gestion très gaullienne  du premier ministre de l’époque, Dominique de Villepin,  refusant de suivre les Etats-Unis dans le conflit armé en Irak, la diplomatie française des présidents Sarkosy et Hollande sait-elle aujourd’hui vraiment ce qu’elle veut?

Le dossier syrien illustre les virevoltes du quai d’Orsay avant que la priorité ait été donnée, avec raison, à la lutte contre Daesch  suite aux attentats de novembre dernier. Avec ce spectaculaire retournement enfin favorable, sous conditions, à l’intervention de la Russie, quand il y a peu encore, notre chef de la diplomatie entendait armer les opposants au régime de Bachar El Assad au risque de favoriser les bandes armées terroristes.

Quant à la politique arabe dans son ensemble, force est de constater un déplacement des relations au bénéfice d’une Arabie Saoudite, incarnation du fondamentalisme. Nos concitoyens ont ainsi bien de la peine à saisir les véritables enjeux qui traversent ces conflits dont la résolution paraît impossible dans cet enchevêtrement de causes et d’effets. Cette région du Moyen-Orient qui englobe les pays du Levant autour desquels se trouvent la péninsule arabique au sud-est, la Turquie au nord-ouest, l’Egypte au sud-ouest et l’Iran au nord-est, reste bien difficile à appréhender. Mais on retrouve des clés de lecture des conflits qui traversent ce Moyen-Orient en parcourant cet atlas du Moyen-Orient (1) rédigé par Jean-Paul Chagnollaud et Pierre Blanc. Ce dernier, enseignant chercheur en géopolitique à Sciences-Po Bordeaux et Bordeaux Sciences-Agro et rédacteur en chef de la revue Confluences Méditerranée, était vendredi dernier l’invité du cercle des travailleurs de Brocas les Forges dans les Landes.

Après avoir dessiné la carte et retracé l’histoire du Moyen-Orient, Pierre Blanc a présenté les quatre points incontournables qui donnent les clés de lecture des conflits en œuvre : l’arrière plan géopolitique, le passage de l’islamisme au djihadisme, les divisions religieuses au sein de l’Islam entre Sunnites et Chiites notamment et la question palestinienne.

Il faut remonter à l’effondrement de l’empire Ottoman pour comprendre l’incohérence de ces Etats sans nation et de ces nations sans Etat. La « malédiction pétrolière » a aiguisé, pour sa part, les appétits de puissance et instrumentalisé les Etats-Nations dans cette mosaïque ethno-religieuse avec l’émergence de l’islamisme, cette idéologie politique encadrant la société qui procède du religieux et conduit au Djihad. Les printemps arabes de 2011 avaient entamé la fin d’un cycle politique de cinquante ans en Egypte et dans ces régimes en voie d’épuisement. Ces révolutions signaient la fin du nationalisme arabe dans des Etats en proie à la corruption, à l’autoritarisme et à l’immobilisme et laissaient place à la victoire de Frères musulmans en Egypte à la suite d’une longue histoire d’émergence d’un islamisme qui travaille les sociétés arabes depuis un siècle.  Plus près de nous, les tensions régionales s’expliquent aussi par l’histoire des conflits en Egypte dans les années cinquante (le canal de Suez), en Afghanistan dans les années quatre vingt (les rebelles afghans contre l’URSS), dans les pays du Golfe (première guerre au nom du droit et deuxième guerre au faux prétexte de la prétendue détention d’arme nucléaire par l’Irak), en Syrie avec la guerre civile en œuvre, puis avec l’émergence, en juin 2014, de Daesch  - dont on connaît à présent toute la capacité de nuisance criminelle et terroriste en son sein et dans le monde -  . L’Arabie saoudite mérite un examen particulier en raison de sa place et de son influence dans la région tant du point de vue religieux que diplomatique. On doit aussi considérer la question palestinienne – toujours dans l’impasse malgré les accords d’Oslo de 1993 – qui concentre et nourrit ces fortes tensions régionales.

Ces efforts de recherche et de pédagogie autour des conflits du Moyen-Orient doivent être salués pour leurs qualités intrinsèques dans le domaine de la géopolitique mais surtout en raison de ces approches diversifiées particulièrement utiles dans cette période confuse qui fait place à tous les dangers. D’abord pour éclairer les gouvernants trop enclins à une politique de facilité sans vision prospective historique qui privilégie les intérêts économiques immédiats en réponse aux lobbies de toutes natures. Ensuite pour instruire les citoyens  de ces conflits qui ont à présent un retentissement très concret sur leur vie quotidienne et qui doivent se dégager d’une représentation simpliste,  avec un surdimensionnement du facteur religieux, communautariste et ethnique, quant la période exige une lucidité de tous les citoyens pour défendre le modèle républicain. Le sang froid et la raison ne sont-ils pas les meilleurs gages de capacité à faire face à toutes les régressions, d’où qu’elles viennent et quels qu’en soient les protagonistes? (Xavier DUMOULIN janvier 2016)

(1) Pierre Blanc, Jean-Paul Chagnollaud;  »Atlas du Moyen-Orient Aux racines de la violence »; éditions Autrement, collection Atlas/Monde; 95 pages; janvier 2016

§3-Le grossier amalgame de Valls entre la volonté de comprendre et la culture de l’excuse

            «Culture de l’excuse»  : les sociologues  répondent à  Valls          
  Par         Sonya Faure           ,         Cécile Daumas           et         Anastasia Vécrin     

       Lu dans  Libération du 12 janvier 2016 à 13:10       
                           

«Expliquer le jihadisme, c’est déjà vouloir un peu excuser.» Samedi, le Premier ministre a exprimé, une nouvelle fois, sa défiance envers l’analyse sociale et culturelle de la violence terroriste. Une accusation qui passe mal auprès des intellectuels.

En matière de terrorisme, Manuel Valls ferait-il un déni de savoir  ? Voilà trois fois qu’il s’en prend à tous ceux, sociologues et chercheurs, qui tentent de comprendre les violences contemporaines. Samedi, lors de la commémoration de ­l’attaque contre l’Hyper Cacher, le Premier ministre a de nouveau rejeté toute tentative d’explication à la fabrique de jihadistes. «Pour ces ennemis qui s’en prennent à leurs compatriotes, qui déchirent ce contrat qui nous unit, il ne peut y avoir aucune explication qui vaille  ; car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser.» Au Sénat, le 26 novembre, il avait déjà porté la charge : «J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications culturelles ou sociologiques à ce qu’il s’est passé.» Et la veille, le 25 novembre, devant les députés  : «Aucune excuse ne doit être cherchée, aucune excuse sociale, sociologique et culturelle.»

Pourquoi ce rejet  ? Ces déclarations s’inscrivent dans une remise en cause bien plus large de la sociologie qui, à force de chercher des explications, donnerait des excuses aux contrevenants à l’ordre social. Aujourd’hui, il s’agit de jihadisme, hier, de délinquance. Cette dénonciation du «sociologisme» était un discours plutôt porté par la droite jusqu’ici. Manuel Valls innove sur ce terrain –  soutenu par des journalistes comme Philippe Val (dans Malaise dans l’inculture, Grasset, 2015)  – quitte à se couper encore un peu plus avec les intellectuels de gauche. En 2015, il les sommait de donner de la voix contre le Front ­national ; aujourd’hui, il répète leur inutilité. Face à un Valls multirécidiviste, la colère monte. «Il n’y a que la sociologie qui peut ­expliquer pourquoi la France est gouvernée par un PM [Premier ministre, ndlr] si médiocre. Mais ce n’est pas une excuse», tweetait dimanche l’historien des images André Gunthert. Même le pondéré Marcel Gauchet, historien et philosophe, juge «particulièrement regrettable» la phrase de Valls. «Pour bien combattre un adversaire, a-t-il rappelé lundi à la matinale de France Inter, il faut le connaître. C’est le moyen de mobiliser les esprits et de donner une efficacité à l’action publique.»

Mais sur le fond, la sociologie se confond-elle vraiment avec la culture de l’excuse  ? Comprendre n’est ni excuser ni déresponsabiliser, rappelle le sociologue Bernard Lahire dans un essai qui vient de paraître (lire ci-dessous). Le propre de la recherche est de mettre à jour les déterminismes sociaux et replacer l’individu dans des interactions aussi fortes que souterraines. La sociologie n’a donc pas pour but de juger ou de rendre irresponsable, c’est à la justice d’effectuer ce travail. Pourquoi alors une telle hargne contre l’analyse sociologique  ? «En fait, écrit Lahire, la sociologie vient ­contrarier toutes les visions enchantées de l’Homme libre, autodéterminé et respon­sable.» Or, Valls, dans sa rénovation du socialisme, souhaite promouvoir un être respon­sable. En dénonçant la culture de l’excuse, il souscrit à cette vision libérale de l’individu.

Au sein d’une autre gauche pourtant, certains revendiquent le mot. «Excuser, c’est un beau programme, estime le philosophe et sociologue Geoffroy de Lagasnerie (dans Juger : l’Etat pénal face à la sociologie, Fayard, 2016). Il prend en compte avec générosité et rationalité la manière dont les vies sont formées, les violences que les gens ont subies.» Un mot qu’il veut revaloriser dans les pratiques juridiques. «Aujourd’hui, la justice utilise déjà un savoir (psychiatrique) pour lever, parfois, la responsabilité (dans les cas de troubles mentaux). Pourquoi ne pourrait-on pas utiliser de la même manière le savoir sociologique  ? Ne serait-ce pas une conquête de la raison sur les pulsions répressives et de jugement ?» (lire ci-dessous).

Plus largement, l’attitude de Valls serait symptomatique d’un déni de tout savoir sur la compréhension de la violence. «Ce qui s’est passé ressemble à une opération de non-penser de grande envergure, explique le philosophe Alain Badiou à Libération. De toute évidence, les pouvoirs ont intérêt à bloquer la chose dans son caractère incompréhensible.» 

A l’inverse de Valls, on pourrait reprocher aux ­sociologues de ne pas assez expliquer. Les accusations répétées contre cette discipline ­sont peut-être aussi le reflet d’une déception. Celle d’une sociologie privilégiant les études qualitatives et l’enquête de terrain au détriment du chiffre et d’une vision globale de la société –  voire du travail avec les politiques. Quatre sociologues réagissent aux propos du Premier ministre

Bernard Lahire : «Il rompt avec l’esprit des Lumières»

«Déclaration après déclaration, Manuel Valls manifeste un rejet public très net de toute explication des attentats de 2015. Il ramène toute explication à une forme de justification ou d’excuse. Pire, il laisse penser qu’existerait une complicité entre ceux qui s’efforcent d’expliquer et ceux qui commettent des actes terroristes. Il fait odieusement porter un lourd soupçon sur tous ceux qui ont pour métier d’étudier le monde social. Ce discours est problématique à trois égards.

«Tout d’abord, le Premier ministre, comme tous ceux qui manient l’expression « culture de l’excuse », confond explication et justification. Il accuse les sciences sociales d’excuser, montrant par là son ignorance. Tout le monde trouverait ridicule de dire qu’en étudiant les phénomènes climatiques, les chercheurs se rendent complices des tempêtes meurtrières. C’est pourtant bien le type de propos que tient Manuel Valls au sujet des explications scientifiques sur le monde social. Non, comprendre ou expliquer n’est pas excuser. Nous ne sommes ni des procureurs, ni des avocats de la défense, ni des juges, mais des chercheurs, et notre métier consiste à rendre raison, de la façon la plus rigoureuse et la plus empiriquement fondée, de ce qui se passe dans le monde social.

«Ensuite, le Premier ministre préfère marteler un discours « guerrier », qui met en scène une fermeté un peu puérile censée rassurer tout le monde (mais qui ne fait qu’entretenir les peurs), plutôt que de prendre le recul nécessaire à la bonne gestion des affaires humaines. En faisant de la surenchère verbale pour clamer l’intransigeance du gouvernement, il prouve la montée dans l’espace public des discours d’autorité et des thématiques sécuritaires. Il devient ainsi une sorte de superministre de l’Intérieur. Il se cantonne dans un registre affectif au lieu de tenir un discours de raison, fondée sur une connaissance des réalités en jeu.

«Enfin, il rompt avec l’esprit des ­Lumières, qui est pourtant au fondement de notre système scolaire, de l’école primaire à l’université  : doit-on demander aux professeurs d’histoire et de géographie, de sciences économiques et sociales ou de philosophie de cesser de mettre en question les évidences, de cesser d’argumenter, d’expliquer et de transmettre les connaissances accumulées sur la société  ? A écouter certains de nos responsables politiques, on pourrait en déduire qu’une démocratie a besoin de policiers, de militaires, d’entrepreneurs et de professeurs de morale mais en aucun cas de savants. Ceux qui sont censés nous gouverner ont bien du mal à se gouverner eux-mêmes. Du calme et de la raison  : voilà ce dont nous aurions besoin.»

Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue «culture de l’excuse», La Découverte, janvier 2016.

Farhad Khosrokhavar : «Il flatte une opinion publique blessée»

«La position de Manuel Valls sur les excuses sociologiques du terrorisme est indigne. Le Premier ministre semble oublier que la sociologie, en regardant à la loupe les trajec­toires de jihadistes, peut donner des clés de compréhension et donc des pistes pour en sortir. J’ai travaillé pendant plus de vingt ans sur les phénomènes de radicalisation, ce sont des sujets complexes qui ne peuvent être balayés d’un revers de main. Expliquer ne veut pas dire justifier. Mais dire l’état d’esprit de ces acteurs, c’est donner un sens et rendre intelligible le phénomène.

«Contextualiser permet de combattre les différentes formes de radicalisation et d’examiner de quelle façon la société peut y parer. Plus que jamais, on devrait donc analyser plutôt que d’abandonner ces phénomènes à des impensés. Comprendre, c’est précisément restituer, pénétrer l’intentionnalité des acteurs. Empathie ne veut pas dire sympathie. Dire qu’expliquer, c’est en partie excuser équivaut à dire qu’il ne faut surtout pas chercher à comprendre. C’est faire des jihadistes des bêtes féroces, ou alors des fous. Cette ­seconde hypothèse existe en partie. J’ai d’ailleurs souligné les fragilités mentales de certains. Pour les autres, il ne reste que la première, celle des bêtes féroces, qui consiste à souligner leur inhumanité et dire «on les tue». D’ailleurs, à la suite à la récente attaque dans un commissariat du XVIIIarrondissement de Paris, personne ne s’est interrogé sur la mort de l’assaillant.

«Finalement, il n’est pas vraiment question de sociologie. Le Premier ministre cherche à prendre des positions électoralement rentables comme il le fait avec la déchéance de la nationalité. Il tente de flatter une opinion publique blessée, en plein désarroi. La réalité demeure qu’il existe en Europe une armée de réserve jihadiste dont les acteurs sont des jeunes Européens souffrant d’exclusion sociale ou ayant grandi en banlieues. Pour la neutraliser sur le long terme, la mort ou la prison ne suffiront pas. Il faudra la neutraliser par des mesures socio-économiques, faire sortir du ghetto ces jeunes et inventer un nouveau mode d’urbanisme et de socialisation. Et pour cela, mobiliser l’ensemble des sciences sociales.»

Avec David Bénichou et Philippe Migaux, Le jihadisme. Le comprendre pour mieux le combattre, Plon, 2015.

Nilüfer Göle : «Il franchit une nouvelle étape dans le débat sur l’islam»

«En accusant la sociologie de propager une culture de l’excuse, Manuel Valls franchit une nouvelle étape dans le débat autour de l’islam. Cette dynamique est une régression intellectuelle qui va de pair avec une politique basée sur la construction d’ennemis. En 2002 déjà, Oriana Fallaci, journaliste italienne de renom, appelait à ignorer « le chant » des intellectuels et leur prétendue tolérance pour pouvoir ­librement et courageusement exprimer la rage contre l’islam. Depuis, la rhétorique anti–intellectuelle ne cesse de se propager, trouvant d’autres porte-parole aussi bien à droite et à gauche, et ce dans toute l’Europe.

«En érigeant la liberté d’expression comme une arme dans la bataille contre l’islam, un appel à l’intransigeance gagne du terrain. A chaque étape, les tabous tombent les uns après les autres, on cherche à se libérer de la culpabilité du passé colonial, on annonce la fin du multiculturalisme, on refuse l’appellation raciste, et on ridi­culise la pensée bienveillante, «politiquement correcte». C’est la sociologie, accusée d’être porteuse de cette culture de l’excuse, qui entraverait la fermeté des politiques publiques.

«Certes, on ne peut pas expliquer des actes de violence par les seuls facteurs d’inéga­lités et d’exclusion. Ce serait bien trop superficiel. Mais il est tout aussi paradoxal d’ignorer que c’est par les enquêtes sociologiques que nous comprenons comment l’islam, les musulmans « ordinaires » comme les « jihadistes », font partie des sociétés européennes. Le confort des frontières qui séparent les citoyens de « souche » de ceux issus de l’immigration a disparu. Les attaques terroristes en témoignent d’une manière violente et tragique. Les débats sur la présence des musulmans, la visibilité des signes religieux dans la vie de la cité en sont aussi la preuve. Le souhait de ne pas faire l’amalgame entre les différents musulmans n’a plus vraiment cours depuis le 13 Novembre. Vouloir ­juxtaposer une communauté ­monolithique de la nation avec la société, qui est de plus en plus constituée de ­citoyens aux multiples appartenances, est pourtant une nostalgie du passé républicain. Le désir d’adhérer à l’identité nationale et d’expulser ceux qui ne font pas corps avec la nation et ses valeurs conduit à une impasse politique. Plus que jamais, la sociologie peut nous aider à comprendre la possibilité de faire lien et de faire cité.»

Musulmans au quotidien. Une enquête européenne sur les controverses autour de l’islam, La Découverte, 2015.

Geoffroy de Lagasnerie : «Excuser, c’est un beau programme de gauche»

«Je revendique totalement le mot « excuse ». C’est un beau mot. Dans le débat rituel sur « explication », « compréhension » et « excuse », les deux attitudes qui s’affrontent me paraissent problématiques et me gênent beaucoup. Celle qui nie, comme Manuel Valls, la pertinence même de la sociologie : le déterminisme n’existerait pas, les individus seraient responsables de leurs actes. Cette position a au moins le mérite de la cohérence. Elle sent bien que le savoir sociologique met en crise les fondements du système de la responsabilité individuelle, du jugement et de la répression ; mais comme elle veut donc laisser intact ce système, elle doit nier la pertinence de la vision sociologique du monde.

«La deuxième position me paraît la plus étrange et incohérente. C’est celle de nombreux sociologues ou chercheurs en sciences sociales qui font un usage dépolitisant de leur pratique et leur savoir, et qui affirment ainsi que la tâche de connaître les phénomènes – qui relèverait de la « connaissance » – ne doit pas être confondue une prise de position critique sur les institutions – qui relève de l’engagement –, ou que comprendre un système relèverait de la science quand la responsabilité relèverait du droit, en sorte que nous aurions affaire ici à deux mondes différents. Expliquer ne serait pas excuser. Comment peut-on à ce point désamorcer la portée critique de la sociologie ?

«Je pense qu’il faut récupérer le mot d’excuse. On cède trop facilement aux offensives de la pensée réactionnaire ou conservatrice. Excuser, c’est un beau programme de gauche. Oui, c’est un beau mot « excuser », qui prend en compte avec générosité et rationalité la manière dont les vies sont formées, les violences que les gens ont subies, les cadres dans lesquels ils vivent, etc. Il faut revaloriser ce mot dans la culture juridique et politique. C’est d’autant plus légitime que le droit prévoit déjà des excuses – ce qui montre à quel point des deux côtés, le débat se fonde sur une ignorance du fonctionnement du droit contemporain.

«On peut penser à « l’excuse de minorité » pour les enfants, mais aussi à l’irresponsabilité pénale pour les malades mentaux. Aujourd’hui, la justice utilise déjà un savoir (psychiatrique) pour lever, parfois, la responsabilité (dans les cas de troubles mentaux). Pourquoi ne pourrait-on pas utiliser de la même manière le savoir sociologique ? J’ai assisté à de nombreux procès d’assises pour mon dernier livre. A plusieurs d’entre eux, les accusés étaient des SDF : ils boivent, ils se battent, l’un d’entre eux tombe et meurt. Je pourrais très bien comprendre qu’on déclare ce SDF irresponsable de ces coups mortels, ou qu’on atténue sa responsabilité, en raison de la façon dont son geste fut prescrit et engendré par la situation dans laquelle il s’est trouvé pris. Ne serait-ce pas une conquête de la raison sociologique et politique sur les pulsions répressives et de jugement ?»

Juger, l’Etat pénal face à la sociologie, Fayard, janvier 2016

    Sonya Faure   ,   Cécile Daumas   ,  Anastasia Vécrin          

2- Du discours « écolo » radical comme critique du progrès à l’accompagnement des politiques de désindustrialisation et de déflation

§1-Le fondamentalisme écologique comme négation de l’héritage humaniste et progressiste et de l’éco-socialisme

Humanisme et écologie (extrait de « L’humanisme, un projet politique spécifique » in politique  Revue de débat n° 66 sep-oct 2010)

de Laurent de BRIEY

directeur du centre d’études politiques, économiques et sociales du Centre démocrate humaniste

« …L’humanisme ne peut que donner raison aux écologistes lorsqu’ils estiment que la crise économique illustre l’absurdité d’un modèle de développement basé sur une croissance infinie dans un monde fini. Il les rejoint dans la dénonciation d’un développement économique qui semble aujourd’hui être devenu sa propre fin. Un modèle de développement plus humain est incontestablement un modèle de développement plus durable, mais il ne s’y réduit pas. Il est indispensable d’internaliser, notamment au moyen de la fiscalité, les coûts environnementaux qui aujourd’hui n’apparaissent pas dans la formation des prix. Il est indispensable de repenser nos modes de production et de consommation d’énergie. Mais il est également crucial d’évaluer l’apport social, sans commune mesure avec leur valeur marchande, des services aux personnes, souvent informels ou bénévoles, dont l’importance ne pourra que croître avec le vieillissement de la population. On ne pourra pas non plus faire l’impasse d’une réflexion collective sur la finalité de notre consommation matérielle et sur la place qu’occupe dans notre mode de production la création de biens non matériels, notamment l’enseignement et la formation.

L’humanisme est, par contre, en contradiction directe avec les formes les plus radicales de l’écologie. Il n’est pas possible de se revendiquer de l’humanisme et de renoncer aux idéaux de progrès et de développement. Il n’est pas possible de se revendiquer de l’humanisme et de vouloir assigner à l’homme le respect d’un ordre écologique qui le dépasserait. Les humanistes n’ont, à vrai dire, pas plus confiance dans la « main invisible » de la nature que dans celle du marché ou que dans la main de fer de l’État.

L’humanisme s’enracine dans le projet moderne d’une transformation de la nature afin de favoriser l’accomplissement de l’homme, mais exige de prendre conscience que toute transformation de la nature présuppose l’existence de celle-ci et implique le respect des conditions de sa reproduction. Ce n’est pas au nom de la nature en tant que telle, mais des hommes et des femmes qui doivent vivre en son sein qu’il importe de se préoccuper du réchauffement climatique, de la prolifération nucléaire ou des développements de l’agriculture génétiquement modifiée. La crise, d’ailleurs, illustre combien ce sont les personnes les plus fragilisées qui supportent le coût de la décroissance souhaitée par certains écologistes. Ce que le défi environnemental démontre aujourd’hui, ce n’est pas la nécessité de renoncer à toute forme de croissance, mais celle de revoir notre mode de développement.

L’humanisme est, également, en désaccord avec le libéralisme moral promu par certains courants écologiques. Ceux-ci prônent l’épanouissement de l’homme, compris comme un processus naturel qui se réalise spontanément s’il est préservé des contraintes extérieures. Cette foi dans la nature humaine rejoint ici la conception libérale de la liberté, réduisant l’idéal d’émancipation à la seule déconstruction des normes (sociales, culturelles…) qui restreindraient l’épanouissement individuel. Pour l’humanisme, l’émancipation recherchée est une émancipation par rapport à une nature humaine qui est perçue comme n’étant ni intrinsèquement positive ou négative, mais comme devant être éduquée par notre conscience afin d’en réaliser les potentialités que l’on juge les meilleures… »

§2-De l’écologie à la théorie de la décroissance :

1-vert de rage ou de raison?

Alors que refleurissent mille controverses autour du projet de la croissance verte versus théorie de la décroissance - sujets dans l’air du temps et inépuisables de surcroît – on peine parfois à démêler l’argumentaire des différents protagonistes. Basiquement, rien n’autorise à schématiser deux types d’approches qui prévaudraient dans la contestation ou   le fondement d’une écologie politique. Celui d’une conception occidentalo-centriste du progrès infini portée par le cartésianisme et l’ idéologie productiviste allant de pair avec la confiance aveugle aux lois du marché, celui d’une perspective malthusienne dénonçant les progrès technologiques et l’aliénation dans une critique de la société de consommation.

Près de quarante ans après la parution du rapport Mansholt qui inspira le club de Rome et l’avènement de l’écologie politique portée en France par un agronome tiers-mondiste expérimenté, René Dumont, dans un contexte intellectuel et sociétal de remise en question des fondements de notre civilisation technicienne, de Jacques Ellul en passant par l’école de Francfort et les idées de mai 68, un nouvel aggiornamento ne s’impose -t-il pas à présent ?

Rendons hommage sur ce point – et sur ce point seulement –  à Claude Allègre qui possède ce don inestimable d’exciter les neurones en ouvrant des polémiques fécondes. Si l’intelligence et le débat d’idées ne se trouvent pas dans l’état de nature, c’est peut être qu’il n’est pas si bête de s’interroger, n’en déplaise aux pourfendeurs du Progrès, lequel  »s’origine » toujours dans celui de l’esprit humain.(X D 2009)

2- l’embrouille autour de la question du nucléaire Vox Populi,  Mox  Dei!

L’embrouille entre le PS et les écolos sur la question du Mox, ce carburant  de l’EPR, en dit long sur les désaccords de fond sur la filière nucléaire. Quels besoins énergétiques pour le présent et l’avenir ? quelle part de l’électricité nucléaire dans cet ensemble ? quels types de réacteurs garantissant l’avenir de la filière et sa sécurisation ?

Autant de questions, autant de flou savamment entretenu à des fins électorales. Avec cependant, et il faut s’en réjouir, une certaine résistance du candidat Hollande face au camp d’une Eva Joly momentanément déroutée. 

C’est un peu une habitude chez les socialistes de considérer ces accords politiques avec légèreté. «Une reconversion à emploi constant de la filière du retraitement et de fabrication du MOX», cela paraissait fort ambigu car sans Mox pas d’EPR. Bernard Cazeneuve, député PS de la Manche dans la circonscription duquel est construit l’EPR, avait bien de quoi s’inquièter de cette ambiguïté. Il alerte ses amis et François Hollande. Le bureau national du PS raye le paragraphe litigieux. On connait la suite. Cette affaire me fait songer à deux précédents épisodes révélateurs.

Fin 2006, l’accord conclu entre le MRC et le PS reprenait très au-delà de nos espérances le contenu politique de notre approche des questions européennes. Nous y trouvions ainsi des bases permettant de soutenir la candidate socialiste. Après sa défaite, le vote d’une majorité de parlementaires socialistes permettait cependant la ratification du traité de Lisbonne en congrès du parlement. Cet acte de félonie en disait long sur le grand écart entre les paroles et les actes. 

Pendant le congrès de Reims, le PS adoptait une motion de synthèse dont la première livraison ne contenait aucune allusion au contrôle du crédit et des banques alors que nous entrions en pleine crise financière. Le contenu de la motion dans sa seconde livraison médiatique devait ensuite intégrer cette question. Pour le blog citoyen, ce couac trahissait une certaine insouciance, pour ne pas utiliser de mots plus sévères à l’égard de cet acte manqué!

Pour revenir à notre dossier nous invitons à la lecture de l’interview de Jean-Pierre Chevènement au journal Sud-Ouest duquel nous extrayons ce passage. 

 Que pensez-vous de l’accord entre le PS et EELV sur le nucléaire? 

« Infaisable. Cela revient à mettre 250 milliards d’euros en l’air. Et suppose de revenir aux chaudières à gaz et à charbon alors que les émissions de CO2 explosent. Le fameux audit sur l’EPR de Flamanville n’ira pas loin. François Hollande a conclu un accord politique qu’il nuancera s’il est élu avec une majorité élargie. Il a montré une fermeté certaine sur l’EPR. Il ne pouvait faire moins, tant celui-ci est vital pour nos exportations.

Entre ce qu’elle nous rapporte à l’export et les économies qu’elle nous procure, la filière nucléaire pèse 12 milliards d’euros par an. Ce n’est pas sérieux de vouloir la démanteler quand le problème numéro un du pays est le déficit de 75 milliards de la balance commerciale. 

Il y a urgence à réindustrialiser le pays. J’avais démissionné de mon poste de ministre de l’Industrie en 1983 parce que le gouvernement n’allait pas dans ce sens. Aujourd’hui, cette idée s’impose. » 

Saluons celle belle constance, gage d’une vraie cohérence dans la recherche d’une politique industrielle au service de la croissance et de l’emploi ! (X.D 2012) 

§3-Européisme, austérité et chômage de masse

La Grèce, l’Europe et la souveraineté par Jacques Sapir

http://www.marianne.net/russe-europe/grece-europe-souverainete-100234616.h                                                                 

Quelle image restera-t-il de l’Union européenne à la suite de la crise grecque ? En effet, quelle que soit l’issue de cette crise, que cette dernière se solde par un défaut de la Grèce et une probable sortie de la zone Euro, par la reconnaissance du bien-fondé de la position grecque et un traitement politique de la dette, ou par une capitulation du gouvernement grec, les conséquences de cette crise sur l’UE et son image seront très profondes. La crise aura mis en pleine lumière l’opacité des processus de décision au sein tant de l’UE que de l’Eurogroupe ou de la Banque Centrale Européenne. Elle aura souligné le caractère anti-démocratique de nombre de ces décisions et son aversion profonde quant à la souveraineté des peuples. L’Union européenne, sans s’en rendre compte, a assumé le rôle de la défunte Union soviétique en développant l’équivalent d’une doctrine de la « souveraineté limitée ». Quel que soit donc l’issue de cette crise, son impact sur l’image de l’UE sera désastreux.

Le non-dialogue et ses fondements.

Les conditions de gestion de cette crise ont été désastreuses, mais c’est un désastre dont la Commission européenne porte l’entière responsabilité. Dès l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement grec (l’alliance entre SYRIZA et les souverainistes de l’ANEL) il était évident que le cadre de la négociation ne pouvait être celui du « mémorandum ». Cette réalité a été refusée par les négociateurs de l’Eurogroupe qui ont constamment cherché à ramener le gouvernement grec à un cadre que ce dernier rejetait. La Commission européenne, et les diverses « institutions » européennes, ont affecté de croire que la négociation portait sur les montants d’aides alors que le gouvernement grec proposait de sortir de cette logique de l’aide et de traiter politiquement le problème de la dette, comme il fut fait en 1953 avec la dette de l’Allemagne. Ce refus de la part de la Commission d’entendre ce que lui disait le gouvernement grec a conduit à la transformation de ces négociations en ce que le Ministre grec des Finances, M. Yanis Varoufakis, appelle une « guerre »[1]. Comme l’on pouvait s’y attendre, cela a entraîné un durcissement de la position grecque. Aujourd’hui on assiste à une alliance de fait de la gauche de SYRIZA avec les souverainistes de l’ANEL, alliance qui conditionne largement l’attitude du Premier ministre Alexis Tsipras[2].

Si l’on est aujourd’hui au bord du gouffre, c’est largement parce que l’Union européenne a poursuivi dans cette négociations des objectifs eux aussi politiques : faire plier la Grèce afin de garantir qu’une remise en cause du cadre austéritaire voulu par l’Allemagne et par les pays qui ont accepté le rôle de vassaux de cette dernière, et il faut ici parler de l’Espagne, de la France et de l’Italie, ne puisse être remis en cause par des voies démocratiques. Progressivement, dans le printemps 2015, il est donc devenu évident que ce que cherchait l’Union européenne ce n’était point un accord avec la Grèce mais la reddition en rase campagne du gouvernement grec. Quelle que soit l’issue finale de ces « négociations », les peuples européens auront donc compris que du côté de Bruxelles il n’y avait que foi punique, et que M. Juncker ne pensait qu’à une paix carthaginoise.

De ce point de vue, et cela a une énorme importance, l’Union européenne a perdu la bataille de l’image. Elle s’est révélée telle qu’elle est en elle-même : une structure d’oppression et de répression, un ensemble profondément anti-démocratique. La réputation de l’Union européenne est désormais entachée par son comportement par rapport à la Grèce.

L’Union européenne telle qu’en elle-même.

L’Union européenne se présentait comme une construction nouvelle, ni un « super-Etat » ni une simple association. En affirmant péremptoirement, par la bouche de M. Barroso, que l’UE est un projet « sui generis »[3], les dirigeants européens s’exonèrent de tout contrôle démocratique et enterrent ainsi le principe de souveraineté nationale, mais sans le remplacer par un autre principe. C’est le fait du Prince dans toute sa nudité. Ceci fut réaffirmé, de manière plus brutale, par Jean-Claude Juncker, le successeur de l’ineffable Barroso à la tête de la commission européenne : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens »[4]. Cette révélatrice déclaration date de l’élection grecque du 25 janvier 2015, qui justement vit la victoire de SYRIZA. En quelques mots, tout est dit. Le Droit Constitutionnel, autrement dit les normes par lesquels nous nous donnons des règles afin d’organiser notre vie en communauté, se concentre normalement sur la question de la Souveraineté. Or, c’est cette question que les oligarques de Bruxelles et Francfort voudraient bien faire disparaître. On a bien vu le schéma mis au point, consciemment ou inconsciemment, à Bruxelles, et que révèle tant le discours de Barroso que la déclaration de Juncker n’a pas d’autres fins que d’exclure la souveraineté et de laisser les dirigeants de l’Union européenne sans contrôle démocratique sur leurs actes. Mais, la déclaration de Juncker va même plus loin[5]. Elle refuse à un pays le droit de remettre en cause des décisions prises dans les traités. Nous sommes bien aujourd’hui dans le cadre d’une nouvelle « souveraineté limitée ». Ces termes reprennent le discours de l’Union soviétique par rapport aux pays de l’Est en 1968 lors de l’intervention du Pacte de Varsovie à Prague. Ils affectent de considérer les pays membres de l’Union européenne comme des colonies, ou plus précisément des « dominion », dans le cadre du Commonwealth, dont la souveraineté était soumise à celle de la métropole (la Grande-Bretagne). Sauf qu’en l’occurrence, il n’y a pas de métropole. L’Union européenne serait donc un système colonial sans métropole. Et, peut-être, n’est-il qu’un colonialisme par procuration. Derrière la figure d’une Europe soi-disant unie, mais qui est aujourd’hui divisée dans les faits par les institutions européennes, on discerne la figure des Etats-Unis, pays auquel Bruxelles ne cesse de céder, comme on l’a vu sur la question du traité transatlantique ou TAFTA, ou encore en ce qui concerne la crie ukrainienne.

Retrouver la souveraineté, reconstruire l’Etat, refonder la démocratie.

Cette révélation de la vraie nature de l’Union européenne conduit certains auteurs à la comparer à un « fascisme mou »[6]. Laurent de Sutter, professeur de droit et directeur de collection aux Presses universitaires de France, donne ainsi cette explication : « Ce délire généralisé, que manifestent les autorités européennes, doit être interrogé. Pourquoi se déploie-t-il de manière si impudique sous nos yeux ? Pourquoi continue-t-il à faire semblant de se trouver des raisons, lorsque ces raisons n’ont plus aucun sens – ne sont que des mots vides, des slogans creux et des logiques inconsistantes ? La réponse est simple : il s’agit bien de fascisme. Il s’agit de se donner une couverture idéologique de pure convention, un discours auquel on fait semblant d’adhérer, pour, en vérité, réaliser une autre opération »[7].

Il convient alors d’en tirer toutes les conséquences, même si la formule de « fascisme mou » peut choquer. Il est clair aujourd’hui que le combat visant à recouvrer la souveraineté est un préalable essentiel. On ne pourra débattre des questions importantes qu’une fois que cette souveraineté sera rétablie et l’Etat reconstruit. C’est en cela qu’il faut saluer la décision, même si elle apparaît bien tardive, de Jean-Pierre Chevènement de quitter le MRC (qu’il avait fondé) pour se situer dans un espace de débat transcendant les « …sensibilités historiques car on ne sortira pas la France de l’ornière sans cela »[8]. Il est désormais clair que les divergences ne se feront plus sur un axe « droite-gauche », du moins tant que la question de la souveraineté ne sera pas tranchée. « Il n’y a d’irrémédiable que la perte de l’Etat » avait dit Henri IV[9]. Quand il fit cette déclaration devant les juges de Rouen, car un Parlement à l’époque était une assemblée de juges, il voulait faire comprendre qu’un intérêt supérieur s’imposait aux intérêts particuliers et que la poursuite par les individus de leurs buts légitimes ne devait pas se faire au détriment du but commun de la vie en société. En redonnant le sens de la Nation, il mit fin à la guerre civile. Nous en sommes là aujourd’hui. On peut le déplorer mais il faut le constater, et en tirer les conséquences qui s’imposent.

Il est donc clair aujourd’hui que devrait se dessiner un front uni des souverainistes. Contrairement à ce que l’on pense, ce n’est pas une formule facile. Comme tout front uni, il n’est pas appelé à être une formule magique, produisant une unanimité factice, mais un instrument tactique visant un objectif politique précis. Il imposera, à terme, que l’on distingue bien les critiques qui pourraient être faites au sein de ce front, de celles que nous devrions réserver à nos ennemis.

Notes

[1] http://www.euractiv.com/sections/euro-finance/varoufakis-greeces-creditors-have-turned-negotiations-war-315247

[2] Evans-Pritchard A., « Syriza Left demands ‘Icelandic’ default as Greek defiance stiffens », The Telegraph, 14 juin 2015, http://www.telegraph.co.uk/finance/11673989/Syriza-Left-demands-Icelandic-default-as-Greek-defiance-stiffens.html

[3] Comme Manuel Barroso, Barroso J-M., Speech by President Barroso: “Global Europe, from the Atlantic to the Pacific”, Speech 14/352, discours prononcé à l’université de Stanford, 1er mai 2014

[4] Juncker J-C, « La Grèce doit respecter l’Europe», Le Figaro, 29 janvier 2015, http://www.lefigaro.fr/international/2015/01/28/01003-20150128ARTFIG00490-jean-claude-juncker-la-grece-doit-respecter-l-europe.php

[5] Voir l’analyse qu’en fait C. Delaume, « Du traité constitutionnel à Syriza : l’Europe contre les peuples », in Le Figaro-Vox, 2 février 2015, http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/02/02/31001-20150202ARTFIG00405-du-traite-constitutionnel-a-syriza-l-europe-contre-les-peuples.php

[6] De Sutter L., « La raison délirante de l’Europe, un nouveau fascisme mou ? », in Libération, 10 février 2015, http://www.liberation.fr/monde/2015/02/10/la-raison-delirante-de-l-europe-un-nouveau-fascisme-mou_1199605

[7] Idem.

[8] Le Figaro, « Chevènement veut un «mouvement d’idées» allant de Mélenchon à Dupont-Aignan », 15 juin 2015, http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/citations/2015/06/15/25002-20150615ARTFIG00090-chevenement-veut-un-mouvement-d-idees-allant-de-melenchon-a-dupont-aignan.php

[9] Discours de Henri IV au Parlement de Rouen en 1597.

La leçon grecque

     Marianne Samedi 22 Août 2015 à 5:00   
 
Jean-Pierre Chevènement

Ancien ministre, président d’honneur du MRC.

   
Les Européens doivent tirer les conséquences de la crise grecque. Pour Jean-Pierre Chevènement, la crise grecque a révélé l’autoritarisme des institutions européennes. Pour maintenir la souveraineté des états, l’Europe doit maintenant se diriger vers une plus grande flexibilité, sans quoi les crises politiques sont vouées à se répéter.

La crise grecque est d’abord une leçon de choses pour tous les Européens. Elle leur révèle, quand ils ne l’avaient pas perçu, le vrai visage de l’Europe telle qu’elle a été construite depuis trois décennies : un redoutable outil de mise au pas des économies les plus faibles et de mise en tutelle de la démocratie dans le seul cadre où elle peut s’exprimer valablement : le cadre national. Jean-Claude Juncker l’a signifié avec force : « Il ne peut y avoir de démocratie contre les traités européens. »

Bref retour sur le passé : l’entrée de l’économie grecque dans le Marché commun (1er janvier 1981) l’a presque immédiatement exposée à une concurrence que, en raison de ses handicaps spécifiques – guerre civile après la Seconde Guerre mondiale, régime des colonels de 1967 à 1974 -, elle ne pouvait pas soutenir : marché unique (1987), traité de Maastricht (1992), OMC (1994), entrée dans l’euro (2010), élargissement de l’union douanière aux pays à bas coût de l’Europe centrale et orientale après la chute du communisme.

L’économie grecque a été étouffée progressivement, son industrie, éradiquée, sa balance agricole, rendue déficitaire par une ouverture brutale à la concurrence mondiale et par une monnaie unique complètement surévaluée par rapport à ce qu’étaient ses structures productives. Les crédits européens et l’endettement à bas taux ont rendu au départ le processus relativement indolore. Il est juste aussi de pointer la corruption et le clientélisme, reflets d’une histoire particulièrement conflictuelle et d’un système politique longtemps archaïque. La Grèce, aujourd’hui, est cependant l’arbre qui cache la forêt. La forêt, c’est une monnaie unique qui frappe d’anémie la plupart des économies européennes et qui, bien loin de susciter leur convergence, accroît leurs divergences et ne peut être maintenue qu’au prix de transferts financiers toujours accrus, dont la plus grande part ne pourra pas être remboursée. La crise grecque révèle les limites de la solidarité financière que les peuples européens, et d’abord les Allemands, sont prêts à consentir au bénéfice de ceux qui se sont laissé piéger par l’endettement. En effet, ce sont les contribuables qui sont désormais en première ligne en Allemagne, en France, en Italie, en Espagne, etc. Ils savent ou pressentent qu’ils devront « prendre leurs pertes », qui s’élèvent déjà à près de 500 milliards d’euros pour le moins.

Certes, il faut rapporter ces sommes au PIB de la zone euro dans son ensemble, soit près de 7 000 milliards d’euros par an. Mais ces sommes sont considérables si on les ajoute aux montants des dettes déjà contractées, notamment pour soutenir l’euro. Ainsi, pour la France, faut-il ajouter 85 milliards d’euros, pour le seul soutien de la Grèce (en prenant en compte les avances de la BCE par le biais du mécanisme dit « Target 2 » et les nouveaux prêts), à une dette totale de 2 030 milliards d’euros.

Mais le plus grave est le ralentissement de la croissance de la zone euro (PNB stagnant depuis 2007, alors que celui des Etats-Unis a crû de 2 % par an). Depuis la création de l’euro, la production industrielle a décru en France de 12 %, en Italie et en Grèce de 20 %, tandis que celle de l’Allemagne bondissait de 34 %. Le fossé qui se creuse en Europe n’est pas soutenable. Loin de rapprocher les peuples, l’euro les divise et les dresse les uns contre les autres.

La mise en tutelle de la Grèce ne sera pas supportée. Les peuples veulent rester souverains. Le déni de démocratie qu’entraîne le fonctionnement des institutions européennes actuelles ne peut que provoquer des crises politiques à répétition. La crise grecque révèle le vrai visage impitoyable des oligarchies qui dominent les institutions européennes, à Bruxelles et à Berlin. Le caractère purement technocratique de ces institutions (Commission européenne, BCE, Eurogroupe) apparaît en pleine lumière quand nul au Conseil européen lui-même n’ose plus s’opposer à la seule véritable puissance décisionnaire : l’Allemagne.

La marge de manœuvre d’Alexis Tsipras, Premier ministre grec, était réduite entre Wolfgang Schäuble, ministre des Finances allemand, et la chancelière Angela Merkel. Le rôle de la France n’a été que de plaider contre un «Grexit» non préparé, qui eût sans doute été pire que la camisole de force imposée à Alexis Tsipras. La violence du traitement administré à la Grèce pendant la crise (interruption du deuxième plan d’aide dès décembre 2014, confiscation des intérêts dus au titre des obligations grecques détenues par la BCE, suspension des financements d’urgence) laissait préfigurer la férocité des dispositions prises : renforcement de l’austérité, cantonnement du patrimoine national et fléchage du produit des privatisations envisagées.

C’est une vraie guerre économique que la Grèce, isolée, a dû soutenir contre l’Allemagne et ses satellites. A travers la Grèce, les «institutions européennes» ont voulu faire un exemple et donner par avance une leçon aux peuples éventuellement récalcitrants, et sans doute d’abord aux électeurs espagnols tentés de voter Podemos. Il fallait que la Grèce n’eût le choix qu’entre l’expulsion dans les ténèbres extérieures et une capitulation en rase campagne. Cette guerre économique donne toute sa force au mot de John Adams, le deuxième président des Etats-Unis : « Il y a deux moyens d’enlever sa souveraineté à un pays : l’épée ou la dette. »

L’armistice de l’été 2015 ne fait que retarder les échéances. A défaut d’une transformation de l’euro de monnaie unique en monnaie commune – c’est-à-dire une sortie simultanée et générale de la monnaie unique pour recréer aussitôt un autre mécanisme plus souple -, c’est un véritable chemin de croix qui attend les économies européennes du sud de l’Europe. Après la Grèce, le Portugal, l’Espagne et l’Italie ? Et pourquoi pas la France ?

La proposition de renforcer l’intégration de la zone euro va à l’encontre d’une gestion plus souple de l’organisation monétaire européenne, qui seule permettrait le respect de la souveraineté des peuples. François Hollande a proposé d’« accélérer » en dotant un gouvernement de la zone euro d’un « budget spécifique » et d’un Parlement pour en assurer le contrôle. François Hollande sait qu’un budget spécifique qui permettrait de « réduire les disparités territoriales » et de « faire converger les économies européennes » devrait atteindre un montant tel (8 % du PIB par an, selon Patrick Artus) qu’il est irréalisable. J’incline donc à penser que ces propos ne sont qu’une concession à l’air du temps qui n’est pourtant pas très européiste. Ces discours ne font pas une politique !

La boîte de Pandore ouverte lors de la crise grecque ne se refermera pas de sitôt. Elle met en évidence que la France et l’Allemagne ont aujourd’hui des intérêts contradictoires. Le risque est que la France, par cécité, se laisse progressivement enfermer dans le « noyau dur » que MM. Schäuble et Lamers leur proposaient déjà en 1994 : une zone euro réduite à l’Allemagne, au Benelux et à la France. Notre pays, presque totalement désindustrialisé, ne demeurerait même pas un grand pays agricole, tout au plus un camp de vacances pour les vainqueurs de la guerre économique.

Il y a un autre choix pour la France : susciter dès aujourd’hui, au sein de la zone euro tout entière, une vaste prise de conscience que les choses ne peuvent plus continuer comme cela et que l’euro doit être réformé. C’est un combat politique non pas contre l’Allemagne mais pour l’Europe, et par conséquent aussi pour l’Allemagne. Il faut aller vers une Europe plus flexible et plus respectueuse des peuples qui la composent. Refuser l’Europe carcan, promouvoir au contraire une Europe fondée sur la responsabilité des Etats et sur une solidarité qui pourra se développer au fil du temps avec l’accord des peuples concernés. L’Allemagne, avec un euromark plus fort, y trouvera son compte en même temps que la France, avec une compétitivité retrouvée. Encore faut-il le vouloir. Il y faut « une certaine idée de la France » et une certaine idée de l’Europe. Car il n’y a pas de cap pour qui ne connaît pas le port.

En savoir plus sur http://www.marianne.net/lecon-grecque-100236398.html#JYTqFEma1JlwU6xo.99

3- De la déconstruction de l’idée de nation à l’enlisement de la France dans le néolibéralisme et le capitalisme financier mondialisé

§1-Le grossier amalgame du fait des élites mondialisées entre le nationalisme, la conception citoyenne de la nation et la nature des institutions pour brouiller les repères historiques de la gauche, masquer leur domination et entretenir la confusion entre souveraineté populaire et régression populiste

1-La notion de Nation est-elle obsolète ?

Pascale FOURIER, Jean-Pierre CHEVENEMENT

La vertu démocratique et libératrice de la nation

Pascale Fourier : Quand j’ai parlé à mes amis du fait que j’allais vous rencontrer, ils m’ont dit : « Mais tu vas voir quelqu’un qui professe des idées complètement obsolètes et en particulier l’idée de nation ! Chevènement est complètement déconnecté de la réalité ! » Est-ce que vraiment on peut dire que l’idée de nation est obsolète ?

Jean-Pierre Chevènement : Je ne crois pas.

D’abord parce que, dans le monde tel qu’il va, je ne vois pas que la nation ait disparu ni aux États-Unis, ni en Chine, ni en Russie, ni au Brésil, ni en Inde. Et je vois même que de très petites nations par la taille peuvent jouer un rôle très important : je pense à Singapour, à Israël, à Cuba, au Venezuela. Le monde reste fait de nations et ce n’est pas par hasard qu’il y a une Organisation des Nations Unies. C’est que les hommes se définissent aussi par une appartenance nationale et que la nation est le cadre de l’expression démocratique parce que, naturellement, le sentiment d’appartenance permet à la démocratie de fonctionner. La démocratie, c’est l’acceptation de la loi de la majorité. Ca ne va pas de soi. On accepte la loi de la majorité dans un certain cadre, loi de la majorité qu’on n’accepterait pas dans un autre cadre. Donc la nation, c’est la démocratie.

Deuxièmement, la nation, c’est la solidarité. Vous remarquerez que la Sécurité sociale est nationale. C’est un budget considérable. Sans la Sécurité sociale, quelle serait la réalité de l’État-providence ?

Enfin troisième argument, la nation est le levier de notre responsabilité par rapport au monde. Je sais bien que la mode était à l’humanitaire, mais rien ne vaut une politique étrangère vigoureuse qui s’exprime avec force sur des sujets déterminants pour l’avenir de la paix dans le monde. Je ne citerai que le problème israélo-palestinien ; la question de l’Irak,qui a, je dirais, entraîné plusieurs guerres et des millions de morts ; la question du Pakistan, nation récente, à certains égards artificielle puisque constituée à partir  de la volonté des musulmans de l’Inde de se doter d’un État : nous devons aider ce pays à affermir sa vocation nationale et à devenir une nation comme les autres, coopérant avec ses voisins, je pense en particulier à l’Inde. C’est une dimension tout à fait essentielle : il faut que le Pakistan passe d’une géopolitique passionnelle à une géo-économie rationnelle. Je pourrais prendre un exemple en Europe…. Croyez-vous que l’unification allemande n’est pas dû quelque chose au sentiment national allemand ? Quand les manifestants de Dresde ou de Berlin ont commencé a crier non plus « wir sind das Volk », c’est-à -dire « nous sommes le peuple »,  mais « wir sind ein Volk », « nous sommes un peuple », on a assisté à un changement qualitatif de la revendication : c’était une revendication nationale. Et le chancelier Kohl a bousculé le jeu pour imposer une réunification qui correspondait d’ailleurs naturellement à l’aspiration des allemands. Je pourrais multiplier les exemples.

Ceux qui ne sont pas dans le coup, c’est à mon avis ceux qui surfent sur la mode et qui ont oublié  que le sentiment d’appartenance nationale s’est forgé au long des siècles, pour ne pas dire des millénaires, qu’il y a là quelque chose d’extrêmement fort qu’on ne peut pas faire disparaître d’un coup de gomme. Certains y ont cru dans le passé. En France dans les années 30, on était très anti-national… Les gens regardaient vers Rome, Moscou, Berlin, pas vers Paris. A Paris, on était pacifiste, puis ça a donné la défaite de 1940, l’occupation. Et on a vu des gens comme Aragon qui « conchiait » le drapeau français qui, ensuite, ont chanté la France dans leur poésie – très bien d’ailleurs… Donc, vous voyez, c’est quand même tout à fait significatif : il y a des gens qui ont changé d’avis, qui étaient très hostiles à l’idée-même de nation dans laquelle ils voyaient le synonyme de la grande boucherie de la guerre de 1914 1918, qui ont fini par redécouvrir la vertu démocratique et libératrice de la nation.

Chevaucher les coquecigrues…

Pascale Fourier : Mais certains pourraient vous dire que maintenant les problèmes ont vraiment une dimension internationale, en particulier les problèmes liés aux changements climatiques, à la crise, et que donc il faut savoir dépasser le cadre national…

Jean-Pierre Chevènement : Mais les problèmes ont toujours eu une dimension internationale ! Ca ne date pas d’hier. Et la nation, comme je vous l’ai dit, est un levier à partir duquel on peut agir dans l’ordre international. Jaurès disait déjà :« Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup y ramène ». Il n’y a donc rien de nouveau sous le soleil.

S’agissant de la crise, je vous fais observer que la réaction a été d’abord nationale. C’est Messieurs Sarkozy et Gordon Brown qui ont fait des propositions que Madame Merkel d’abord ne voulait pas accepter et qu’elle a fini par entériner quand on s’est aperçu que les banques allemandes étaient au bord de la faillite. Et puis de proche en proche, on a réuni  le G 14 qui est devenu le G 20, à Washington, et par conséquent, à partir d’initiatives nationales, on a entériné les choses au niveau de plusieurs cercles de solidarité, au niveau de l’Union Européenne – et ce n’est pas allé sans mal-, et puis au niveau des vingt pays qui représentent 85 % du PIB mondial – vous me direz que le PIB n’est plus à la mode…, certes… Mais je dirais qu’il vaut mieux avoir des idées claires et qui résistent que de chevaucher des coquecigrues…. Vous connaissez ce mot ?

Pascale Fourier :  Non…

Jean-Pierre Chevènement : C’est dans Rabelais. Ce sont des animaux volants en haute altitude avec mille pattes, des mille-pattes volants. On appelle ça des coquecigrues. Alors il y a beaucoup de gens qui courent après les coquecigrues…

Nation(-s) et Union Européenne…

Pascale Fourier : Certains vous diraient : « Certes,  ce que vous dites jusque-là est valide. Mais il faut mettre tous nos espoirs dans la construction d’une Europe dans laquelle un peuple européen pourrait se reconnaître »…

Jean-Pierre Chevènement : Mais vous savez, on n’a pas fait le peuple français d’un seul coup. On a mis au moins mille ans, peut-être même deux-milles. Et je ne sais pas ce que c’est le peuple européen. Où s’arrête-t-il ? Est-ce que vous allez rejeter les Russes par exemple – je ne parle pas des Ukrainiens, des Biélorusses, etc.. Quid de la Turquie ? Qu’est-ce que l’Europe, enfin où s’arrête-t-elle ? A l’Oural, à Vladivostock, avant ? Tout ça est une idée encore imprécise qui est liée à un cercle de solidarité entre les nations européennes parce qu’elles sont situées à l’extrémité du petit cap eurasiatique. C’est vrai, mais prenons par exemple le commerce extérieur. L’Allemagne a une politique de déflation salariale depuis 2000 qui lui donne une compétitivité très grande au détriment de ses voisins européens. Donc on ne peut pas dire qu’elle ait une stratégie véritablement coopérative l’échelle européenne. Elle a une stratégie dont je ne sais d’ailleurs pas à quel mobile profond elle obéit, parce qu’elle pèse aussi lourdement sur la croissance allemande. Certes, l’Allemagne a un fort excédent commercial, qui vient d’ailleurs d’être dépassé par l’excédent chinois. Mais cet excédent se réalise pratiquement aux deux tiers sur l’Europe. Il serait peut-être plus intelligent d’avoir une politique keynésienne à l’échelle d’un espace européen protégé. Mais qui est d’accord pour cela ? A ma connaissance, pas l’Allemagne, mais l’Allemagne est le pays le plus puissant d’Europe. Et à partir du moment où l’Allemagne ne veut pas d’un gouvernement économique de la zone euro, par exemple, comment le lui imposer ?

J’ai pris cet exemple. Je pourrais en prendre un autre. En matière nucléaire, l’Europe s’en est remis pour le choix de sa défense aux États-Unis. Si vous allez dans les pays de l’Europe centrale et orientale, vous verrez qu’ils préfèrent être protégés par Washington plutôt que par Bruxelles. On les comprend. Mais ils préfèrent même Washington à Paris ou à Londres. Et d’une certaine manière on peut comprendre aussi parce qu’il y a le souvenir de 1940. Les Britanniques considèrent que leur sécurité est fondée sur une relation spéciale avec les États-Unis, qui leur fournissent leurs missiles Trident. L’Allemagne ? Son ministre des affaires étrangères est pour une Europe dénucléarisée. Mais ce n’est pas la position de la France. Et vous comprenez bien qu’on peut parler d’Europe sans savoir, mais la réalité, c’est que l’Europe se fait sur certains sujets à géométrie variable, qu’elle est une dimension importante, essentielle même de notre politique, mais elle ne s’y résume  pas. Si on comptait sur l’Europe pour vendre des Rafales, nous n’aurions encore rien vendu. Parce que, par exemple aux Pays-Bas, les Américains sont suffisamment influents pour avoir imposé l’achat de F16 ou F18, et  demain de JFS 35. Par contre, au Brésil, on a réussi à vendre trente-six Rafales.

Donc la France a une vocation non seulement européenne, mais mondiale, et il ne faut pas l’oublier. Nous sommes les plus importants des pays francophones : ça représente quand même une des grandes langues des civilisations. Et elle sera bientôt plus parlée en Afrique qu’en Europe. La France est membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies. Ce n’est pas rien. Cela nous donne des responsabilités et des devoirs particuliers. Nous sommes un des pays membres du club très restreint des Etats dotés nucléairement, d’après les traités – il y a en 5, d’abord le TNP, et puis 3 autres s’y sont rajoutés en contravention avec le TNP.

Voilà , tout ça, ce sont des réalités nationales. On ne peut pas comprendre que l’Inde et le Pakistan aient voulu accéder à l’arme nucléaire si on ne parle pas du conflit indo-pakistanais qui dure depuis cinquante ans, un peu plus même. Et Israël ? Est-ce qu’on peut comprendre qu’Israël se soit dotée d’armes nucléaires indépendamment du contexte du Proche-Orient ?

Vouloir faire l’impasse sur la réalité nationale, c’est se condamner à ne rien comprendre au monde dans lequel nous vivons. Ceux qui sont modernes ne sont pas ceux qui le croient.

UE et PS : la sublimation de la capitulation devant le néolibéralisme triomphant.

Pascale Fourier : Qu’est-ce qui explique que la Gauche, et le Parti socialiste en particulier, a fait justement sienne cette idée européenne et, me semble-t-il, a abandonné la question sociale à cette occasion ?

Jean-Pierre Chevènement : Ah, c’est un autre aspect. On a fait croire au Parti socialiste, à partir des années 83-84, que l’Europe était notre avenir- la France étant encore notre patrie. Ce que cela voulait dire en fait, c’est que l’Europe serait notre patrie, la France n’étant plus que notre passé. Donc il y a eu dans ces années-là une certaine mise en congé de la nation, qui en fait a sublimé un choix   social très différent qui est la capitulation devant le néolibéralisme triomphant. Mme Thatcher, M. Reagan avaient gagné les élections de 1979-1980 : ils ont imposé le système du capitalisme financier mondialisé et ils y ont réussi. La Chine a accepté de jouer le jeu, l’URSS s’est effondrée, l’Europe s’est alignée… L’Acte Unique et le traité de Maastricht, ce sont des textes d’alignement sur un libre-échangisme échevelé, y compris au niveau des mouvements de capitaux. Donc l’équilibre entre le travail et le capital a été rompu. Mais on l’a dit, c’est « au nom de l’Europe ». Puis on s’est aperçu que c’était une Europe offerte, une Europe ouverte, une Europe où il n’y a que plus que 1.5% de droit de douane, alors qu’en 1992 il y en avait encore 14.5. C’est une Europe qui est dominée par le principe de la concurrence libre et non faussée, au nom de ce principe qui a été réaffirmé vigoureusement dans l’Acte Unique négocié en 85 et adopté par le Parlement en 1987 : dans l’Acte Unique, vous avez ce principe de la concurrence qui est la négation de toute politique industrielle et la condamnation de l’idée-même de « services publics ». Tout cela au nom de l’Europe ! Donc il y a un élément de mystification dont beaucoup de socialistes ne sont pas encore revenus.

Le terrain favorable d’un internationalisme mal compris…

Et je crois que les socialistes offraient un terrain favorable, parce qu’ils avaient toujours mal compris l’internationalisme, et c’est pourquoi Jaurès leur faisait  amicalement la remontrance :« Un peu  d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup y ramène ». C’est que les socialiste ont pensé qu’on pouvait construire un monde sur la base du seul internationalisme et de la négation des nations. Or ce que Jaurès voulait leur expliquer, leur faire comprendre, c’est que la nation était  la brique de base d’un internationalisme bien conçu. Parce qu’il y a évidemment deux conceptions de la nation. Il y a la conception républicaine : la nation est une communauté de citoyens, indépendamment de toute question d’origine, de religion, d’opinion philosophique. Et puis il y a la conception ethnique de la nation qui a été historiquement portée par l’Allemagne contre la conception incarnée par la France et la Révolution. Alors, je ne dis pas que la France avait raison de vouloir apporter la démocratie à la pointe de la baïonnette ; Robespierre était contre. Mais, je dirais que le nationalisme ethnique a produit des conséquences si effrayantes que je crois aujourd’hui personne n’oserait plus s’en réclamer à voix haute.

La conception républicaine de la nation

La conception que j’appelle « républicaine » ou « citoyenne » de la nation a triomphé même en Allemagne. Le droit du sol a fini par l’emporter en mai 1999. Je m’en souviens très bien : j’étais Ministre de l’intérieur et j’en avais beaucoup parlé avec mon collègue allemand de l’époque, Otto Schmidt. Cela n’allait pas de soi parce que les Verts allemands voulaient qu’il y ait des passeports mentionnant l’origine des Allemands, c’est-à -dire « Allemand-turc » ou bien « Allemand-bosniaque ». Donc on aurait eu des « Allemands-allemands »,  des « Allemands-turcs » et des « Allemands- bosniaques »… : il est extrêmement difficile de s’arracher à une tradition nationale ancrée dans les siècles. Et le peuple allemand s’est défini à travers Fichte en 1806 comme un peuple « originaire », c’est-à -dire parlant sa propre langue et non pas, comme la France, une langue artificielle empruntée au latin. Nous ne parlons pas gaulois. Il y a très peu de mots gaulois en français. Nous parlons une langue essentiellement latine. Eh bien, c’est l’observation que faisait Fisch en disant qu’il y avait une supériorité dans le peuple allemand qui était dans sa langue, dans sa culture – ce discours de la nation allemande qui connut ensuite quelques dérives.

Et je pense qu’il faut quand même garder présent à l’esprit que la nation doit être ouverte à l’universel et que la conception républicaine de la nation est fondée sur des valeurs universelles qui nous permettent de travailler avec d’autres nations, de coopérer et peut-être un jour de fusionner, tout est possible…

Le sens de la longue durée…

Mais j’observe que ça ne se fait pas facilement. Je n’ai pas vu qu’entre les Belges wallons et les Belges flamands cette affaire ait beaucoup progressé depuis que la Belgique a été créée en 1830… Je pense qu’il y a une certaine résistance qui est inscrite dans la réalité historique. Moi je suis né à Belfort. La frontière entre le parler alémanique et le parler roman reprend très exactement celle qu’avait tracée un empereur romain, Majorien, au Ve siècle après Jésus-Christ, pour séparer les Burgondes romanisés du côté de Belfort et les populations alémaniques du côté de Mulhouse. Evidemment, ça a changé parce que les gens à Mulhouse parlent français, mais la topographie, les noms de lieux, le dialecte-même restent alémaniques. D’ailleurs moi-même, je suis un prototype : mon nom s’écrivait avec un S, ma famille est originaire d’un canton suisse qui est à la fois germanophone et francophone, et ma famille à l’origine est germanophone, mais s’est francisée au long des siècles… Ca prend du temps. Je n’en tire aucune gloire… et j’ai de la  sympathie pour la Suisse contrairement à la Doxa dominante – bien que n’y ayant aucun compte malgré ce qu’on a pu dire dans l’affaire Clearstream… Donc je pense qu’il faut avoir le sens de la longue durée, de la longueur de l’Histoire. On ne fait rien de bien si on ne comprend pas le réel.

Pascale Fourier : Justement quand vous parlez de durée… L’opposition par exemple entre libre-échange et protectionnisme n’est pas du tout quelque chose de nouveau. Il y a eu de longs débats dans les siècles antérieurs… Et on a l’impression que les socialistes sont un peu tombés de la dernière pluie en avalisant ce libre-échange – sauf la « branche Hamon » si on peut dire. Qu’est-ce qui peut expliquer ça ? Et en particulier cette espèce de rejet de la pensée des siècles précédents, socialiste en particulier ?

Jean-Pierre Chevènement : Cette question n’a jamais été une question de doctrine. Marx lui-même n’était probablement pas favorable aux droits de douane parce qu’il était partisan du développement international du capitalisme qu’il voyait d’un oeil très favorable parce qu’il pensait qu’il allait accoucher du socialisme – enfin de ce qu’on sait de la pensée de Marx appliquée notamment aux États-Unis, le Nord était libéral tandis que le Sud était protectionniste. Mais les États-Unis ont été protectionnistes au 19e siècle, comme l’Allemagne. Ils mettaient en application la théorie de List et leur industrialisation s’est faite sur cette base, comme celle des pays de l’Asie au XXe et XXIe siècle. En réalité, ces pays protègent leur industrie nationale. La Chine n’accepte des investissements que si ce sont des joint-ventures. En réalité, il y a beaucoup de naïveté dans tout cela et certainement une grande sensibilité à l’idéologie dominante qui est une idéologie libérale.

Je pense que, face au phénomène des délocalisations industrielles, les socialistes feraient bien de réfléchir parce qu’une concurrence équitable entre l’Europe et le dollar d’une part, et puis les pays à très bas coûts de l’autre, serait le moyen de maintenir notre tissu productif. Quand j’étais ministre de l’industrie, il y avait 6 millions de personnes qui travaillaient dans l’industrie en 1982-83, et aujourd’hui il y en a 3 millions et demi. Alors je veux bien qu’il y  ait eu beaucoup de modifications, que les services industriels se soient développés, mais pas dans cette proportion. Nous avons vu notre tissu industriel s’éroder, les entreprises comme par exemple la sidérurgie ou l’aluminium sont passées sous contrôle étranger ;  et les délocalisations ne revêtent pas seulement la forme de fermetures d’entreprises : ce sont des redéploiements qui sont faits à travers les plans sociaux ici et des investissements là -bas, avec embauches. Donc on voit bien que par exemple pour les téléviseurs, nous ne fabriquons plus de téléviseurs ; ils sont faits en Chine.  Thompson a été racheté par TCM…

Socialistes :  une hostilité viscérale à l’idée nationale.

Pascale Fourier : Est-ce que les socialistes un jour prendront acte de cette réalité ?

Jean-Pierre Chevènement : Je ne suis pas très optimiste parce que il y a une hostilité viscérale à l’idée nationale et à tout ce qui pourrait s’en rapprocher, qui a pu être justifiée à un moment par la confiscation du thème national par la droite, par exemple au moment de l’affaire Dreyfus. Mais il faut se rappeler que l’idée de nation est née à gauche. C’est une idée révolutionnaire, une idée très largement jacobine, liée à l’idée de citoyenneté, à l’idée de démocratie. Charles de Gaulle d’ailleurs disait souvent que la démocratie et la souveraineté nationale sont les deux faces d’une même médaille.

Mais tous les socialistes n’ont pas jeté le bébé avec l’eau du bain. Ce n’est pas parce qu’ils ont combattu pour la libération du capitaine Dreyfus que des gens comme Jaurès ont renié la patrie. Il en va de même à plus fortes raisons pour Clémenceau ou pour Péguy. Donc ces confusions, tous ne les ont pas faites. J’ajoute que pour la guerre de 1914-1918, on essaie de noyer les responsabilités : il faut quand même rappeler que c’est l’Allemagne qui a déclaré la guerre à la Russie et à la France, qui a envahi la Belgique au mépris des traités, ce qui a provoqué l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne. On ne peut pas faire comme si tout cela n’avait pas existé. L’Allemagne à ce moment-là a appliqué un plan d’état-major qui avait été conçu dans les années 1902, le plan Schlieffen , qui consistait à envahir la France par la Belgique, se débarrasser de la France d’abord et puis se retourner contre la Russie. Vieille stratégie qui a été appliquée avec succès en 1940-41,… enfin jusqu’à un certain point, jusqu’à Stalingrad, heureusement….

Que la Gauche échappe au cercle maléfique…

Pascale Fourier : Quel espoir vous porte encore ?

Jean-Pierre Chevènement : J’ai une certaine exigence du point de vue de la vérité. Je n’ai jamais hésité à bousculer les idées reçues, y compris quand elles étaient professées par mes propres amis. La Gauche est aujourd’hui très éclatée, mais ce que je représente avec la petite troupe de mes amis   constitue un point fixe et une grille de lecture qui  réalise un peu la synthèse de l’idée républicaine et de la méthodologie marxiste (je dis bien « méthodologie » parce que je ne partage pas le prophétisme de Marx). Donc je me définis comme républicain. Un républicain défend l’intérêt général de son pays, qu’il n’oppose pas à l’intérêt général de l’humanité. Donc je sais qu’au bout de quarante ans un homme politique n’a pas forcément que des amis. Surtout s’il a passé sa vie à combattre ardemment. Je m’accommode de mes adversaires, disons que je les connais. Et je pense qu’à un certain moment le bon sens reprend le dessus. La France a déjà été beaucoup plus bas qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Donc, ayant joué un certain rôle dans la reconstitution de la Gauche dans les années 60/70, et n’ayant pas perdu le souvenir de ce qu’était la Gauche à ce moment-là (c’est-à -dire croyez-moi pas grand-chose… Je mets à part le Parti Communiste, qui était sur son rail si je puis dire), je me souviens de ce que nous avons reconstitué un grand parti socialiste, nous lui avons donné deux programmes, nous avons fait levé une espérance qui a attiré des dizaines de milliers, mêmes des centaines de milliers de militants, de sympathisants. Nous avons crée les conditions de l’alternance. Et pour moi, entre le moment où j’adhère au Parti socialiste 1964 et l’alternance de 1981, c’est dix-sept ans d’efforts. Donc je suis un peu triste évidemment de voir que la Gauche a tourné le dos aux couches populaires, qu’elle s’est inclinée devant  le néolibéralisme dominant, mais je voudrais voir avant que ma vie se termine la Gauche échapper à ce cercle maléfique et se reconstituer sur une base solide. Disons qu’il y a beaucoup de travail…

source : http://jaidulouperunepisode.org/008_Jean_Pierre_Chevenement_toutes_les…

 Jean-Pierre Chevènement sénateur, ancien Ministre, président du MRC

Interview Audio – 1ère partie

Interview Audio – 2ème partie

2-Quelques vrais enjeux autour de la réforme des institutions

Notre régime politique est souvent qualifié fort abusivement de présidentiel par une opinion qui confond la fonction du président de la République, clé de voûte des institutions, avec la nature du régime à proprement parler. Depuis la Constitution de 1958, notre cinquième République a évolué, selon les constitutionnalistes, vers un régime parlementaire rationalisé, devenu, après la réforme de 1962 instituant l’élection du président au suffrage universel direct, présidentialiste ou semi présidentiel.

La différence de nature entre le régime présidentiel et parlementaire tient à la stricte séparation des pouvoirs dans le premier modèle et à leur collaboration dans le second. A l’instar du système américain, le régime présidentiel s’appuie en principe sur un exécutif monocéphale et un parlement qui ne peut mettre en cause la responsabilité politique du président, lequel ne dispose pas du droit de dissolution. Tout autre est le fonctionnement des institutions toujours parlementaires, en théorie, de la V° République reposant sur des mécanismes de censure du gouvernement – et non du président -, après adoption d’une motion par la majorité des députés, avec en contrepoint symétrique, le droit de dissolution de l’Assemblée par le président.

Le parlementarisme rationalisé issu du texte de 1958 a strictement encadré la procédure d’élaboration des textes de loi : prééminence des projets de loi sur les propositions, domaine de compétence limité du législateur, pouvoir restreint des commissions en matière de projets de loi, contrôle de l’ordre du jour par le gouvernement, procédure du vote bloqué combinée parfois avec la mise en jeu de la responsabilité gouvernementale…

L’évolution « présidentialiste » tient à la forte légitimité du président, élu au suffrage universel direct, s’accompagnant d’une prédominance du chef de l’Etat sur le premier ministre en dehors des périodes de cohabitation. L’adoption du quinquennat - conduisant à la juxtaposition des élections, présidentielles et législatives – conforte l’idée de changement de régime.

« Un régime présidentiel à la française » – évoqué dans un récent colloque de la fondation Res Publica - pourrait assurer le retour du Parlement dans ses fonctions législatives et de contrôle de l’exécutif. Le maintien des mécanismes de mise en cause de la responsabilité du gouvernement et du pouvoir de dissolution du chef de l’Etat s’accompagnerait d’une automaticité de remise en jeu du pouvoir en cas de dissociation entre majorité présidentielle et parlementaire. Le peuple souverain trancherait ainsi ce conflit suite à une consultation électorale. Ce modèle innovant mettrait fin aux critères distinctifs traditionnels en introduisant un système hybride équilibré.

La pratique sarkozienne bonapartiste, revient de facto sur le bicéphalisme de l’exécutif pourtant consacré par notre constitution . La logique de cette dérive – qui franchit un degré nouveau avec cette omnipotence décomplexée du chef de l’Etat, véritable Janus absorbant toute la fonction gouvernementale -, ne nous entraîne-t-elle pas vers une dégénérescence du régime ( sauf à penser qu’elle n’est que l’aboutissement d’une pratique de dénégation du chef du gouvernement initiée par le Général et ses successeurs ) ? Le pire en effet serait alors de renforcer le présidentialisme sans garantir une véritable indépendance du Parlement - alors que ce dernier devrait se trouver au contraire conforté dans ses prérogatives de législateur -. Cette tentation illustre l’un des enjeux de la réflexion sur la réforme des institutions qui devrait s’entourer des meilleures compétences dans le cadre d’une méthode de travail irréprochable. (X D 2007)

§2-De la réfutation de l’intérêt national à la fuite en avant dans l’européisme

L’AGAUREPS-Prométhée planchait hier soir à Mont de Marsan sur les scénarios de sortie de la crise financière en Europe

La question de la dette souveraine est au centre d’une actualité turbulente. Le vertige des chiffres plaqués sur des notions souvent mal maîtrisées pervertit le sens d’une réalité. Pour imposer sa lecture de la crise et ses solutions régressives, le discours néolibéral voudrait masquer la situation objective que traverse l’Europe : celle d’une fuite en avant dans le cercle vicieux de politiques d’austérité pour les peuples au motif de rassurer les marchés financiers et, en fait, pour mieux les gaver. 

Mettre à nu ce discours suppose quelques précisions sur la dette et son évolution en France et en Europe. Les questions à choix multiples et les nombreux graphiques qui appuient la présentation pédagogique de la question dans l’ouvrage récent de Raphael Didier « comprendre la dette » – éditions ellipses, septembre 2011 - peuvent y aider.

Vous y trouverez, sans vous y perdre, des éléments de cadrage sur les notions basiques et les chiffres. Parmi bien d’autres : la LOLF, le montant du poste « dette publique et garanties de l’Etat », la part des différentes recettes fiscales, la définition du déficit budgétaire, celle de solde public, intégrant plus largement celui des administrations publiques, celle de déficit public  notifié au sens de Maastricht qui sert de référence commune, la dette publique, son montant, sa gestion, à ne pas confondre avec la dette extérieure… Avec un état des lieux chiffré des finances publiques en Europe et dans le monde. D’une lecture agréable et accessible, le livre permet de sortir des lieux communs sur la dette publique et d’aborder le fond des choses.

C’est l’objectif de l’AGAUREPS-Prométhée qui abordait hier ces questions dans un débat permettant de revenir sur les derniers rebonds de la crise du néolibéralisme.en Europe et dans le monde. 

Une analyse dans un dialogue ouvert qui permet d’identifier les scénarios de sortie de la crise du capitalisme financier mondialisé comme l’exprime cet extrait du compte-rendu du secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée, Francis Daspe. 

Entre crise et alternatives, faire sauter les verrous européens

X D introduit la question mise en débat. Il note le singulier de crise et le pluriel d’alternatives. C’est l’assurance d’un débat riche qui contribuera à déranger le petit confort des pratiquants du politiquement correct et de la pensée unique.

Une première partie est consacrée à la compréhension des mots clés. Les notions de dette et de déficit font par exemple l’objet de très larges précisions. Elles servent malheureusement trop souvent à alimenter des peurs visant à impressionner les peuples afin de réduire leur capacité de réaction. Le tournant de la rigueur de 1983 fut déterminant.

Un second temps est réservé au diagnostic de la situation et à l’inventaire des problèmes à l’origine de la crise. Tour à tour sont abordés la responsabilité de la finance américaine, les tentatives dérisoires de moraliser la capitalisme, les coupables dérives spéculatives des banques, les politiques de déflation salariale, la construction de l’Europe contre les peuples par le biais d’une méthode se perpétuant de Monnet à Merkel, le recours aux délocalisations et à toutes les formes de dumping etc… Il est rappelé que cette crise est surtout une crise du partage des richesses.

Une troisième séquence évoque les trois scénarios de sortie de crise. Le premier, porté par la Commission européenne, préconise la poursuite de politiques néolibérales extrêmement dures pour les peuples. Il conduit à une impasse.  Un second scénario intègre l’hypothèse d’un éclatement de la zone euro avec la sortie de pays du Sud de l’Europe. Les distinctions entre monnaie unique et monnaie commune sont alors précisées. Un dernier scénario envisage comme seule solution de changer l’Europe ou de changer d’Europe. Les conditions nécessaires à ce défi sont listées et examinées. Toutes nécessitent de faire sauter les verrous, et notamment le plus important d’entre eux, la Banque centrale européenne. Cette alternative est incompatible avec la vision à court terme d’un capitalisme financiarisé prédateur.

En définitive, il importe d’inverser rapidement le rapport de force entre capital et travail. Le vrai verrou à faire sauter, c’est celui de la reconquête de l’hégémonie culturelle perdue depuis plusieurs décennies devant l’offensive libérale. L’AGAUREPS-Prométhée, fidèle à sa raison d’être, s’y emploie résolument.

Des Actes plus développés et circonstanciés seront rédigés et permettront de retranscrire la grande richesse des débats. 

§3-La soumission aux dogmes de l’ordo-libéralisme et du capitalisme financier mondialisé

Dans son manifeste altermondialiste, l’association ATTAC développe ses analyses pour servir le débat public. L’introduction est réservée au diagnostic du néolibéralisme.

Le premier pilier du néolibéralisme c’est le libre échange et la libre ciculation des capitaux, les deux facettes du même processus de marchandisation du monde. L’OMC assure une concurrence directe des travailleurs et des systèmes sociaux et exacerbe les contradictions entre les pays du centre et ceux de la périphérie. On assiste au laminage des souverainetés populaires, à l’apauvrissement des peuples soumis aux plans d’ajustements structurels imposés par le FMI et la Banque mondiale. L’Union européenne s’attache aux mêmes objectifs, soumettant ses états à la concurrence libre et non faussée. L’affirmation des souverainetés populaires est nécessaire pour contrer ce processus.

Le deuxième pilier est une approche de la nature comme réserve inépuisable et comme dépotoir. Elle se traduit par l’accaparement des ressources naturelles et de la biodiversité par les multinationales du Nord et des pays émergents tandis que les pays pauvres du Sud sont voués à accueuillir les déchets polluants et dangereux et sont surexposés aux changements climatiques. La réponse est dans l’affirmation des biens publics et communs (eau, énergie,etc.).

Le troisième pilier est la mise sous tutelle de la démocratie. Le néolibéralisme affirme le lien entre les libertés économiques et politiques en taisant les contre-exemples (Chili de Pinochet ou Chine). ATTAC dénonce la politique africaine de la France dictée par des considérations économiques ( pétrole et phosphate). Pour libérer la démocratie de ses tutelles il faut de nouvelles formes de participation populaire, une formation à la citoyenneté garantie par l’éducation, le droit d’être informé et le droit d’informer.

Le quatrième pilier c’est les politiques publiques au service des propriétaires du capital. Les dérégulations publiques profitent au tout marché. Les politiques publiques garantissent l’attractivité des territoires pour les entreprises par la stabilité de la monnaie, les taux d’intérêts élevés, la circulation des biens, des services et des capitaux. Les politiques publiques sont aussi internationales : FMI, Banque mondiale et OCDE formée des trente pays les plus riches et dont les études et les préconisations apparaissent comme une machine de guerre idéologique pour la promotion des politiques libérales.

Le cinquième pilier c’est le pouvoir absolu des actionnaires dans l’entreprise qui marque une rupture avec les modes de gestion de l’après-guerre fondés sur un compromis entre les entreprises, les pouvoirs publics et les syndicats. Les actionnaires recherchent le profit au détriment de l’investissement. Les transactions financières et les opérations sur le marché des changes s’opèrent dans un marché mondial dérégulé qui tue la démocratie sociale : licenciements boursiers, délocalisations, absence de démocratie dans les entreprises.

Le sixième pilier c’est la guerre permanente et les politiques sécuritaires. La guerre sert le contrôle des ressources énergétiques avec l’appui des régimes réactionnaires chez qui prospère le fondamentalisme. Le rôle des Etats Unis et même de la France est dénoncé par ATTAC.

Le septième pilier relève du formatage des esprits. La mondialisation est présentée comme inévitable et souhaitable. L’entreprise idéologique est conduite sous l’égide des grands médias, des élites administratives, politiques et parfois syndicales. Elle s’appuie sur la critique du totalitarisme et du populisme (stigmatisation de la politique de Chavez). Elle développe sa légitimité dans l’industrie américaine du cinéma porteur de l’ “american way of life”. Le refus de l’impérialisme culturel et linguistique par la promotion de la diversité des cultures et des langues constitue la réponse à cette offensive.

 Ce manifeste est disponible en librairie. “Manifeste altermondialiste” aux éditions mille et une nuits, janvier 2007 (2,50 euros). (Xavier DUMOULIN le 20/01/07)

4- Du dénigrement du droit à la sûreté et à la sécurité à la liquidation de l’ordre public social

§1-Du refus de l’ordre juste

La critique de l’ordre juste, à gauche, repose sur un arrière fond de confusion conceptuelle. Résumons les choses.

Dans un processus de droitisation de la société française, d’aucuns dénoncent la vaine tentation de remonter la pente en se situant sur le terrain de l’adversaire. Cette « triangulation » profiterait de facto à la droite en valorisant ses thèmes. Pour ces pourfendeurs de l’ordre juste,  le patriotisme républicain illustrerait cette inversion des valeurs.

Toute autre nous parait être la capacité propulsive de cette idée. Ce prétendu retournement n’est-il pas davantage un opportun retour aux sources ? Il y a déjà longtemps, Jean Poperen – cet historien de la Révolution française, grande figure regrettée du socialisme français – dans son « nouveau contrat socialiste », affichait clairement les couleurs républicaines dans son combat contre la deuxième gauche. « La gauche est pour l’ordre » énonçait-il dans une critique sévère du projet soixante huitard et libertaire. Cette approche fut aussi celle de Jean Pierre Chevènement et de son courant, le CERES devenu ensuite Socialisme et République avant la fondation du Mouvement des Citoyens et de l’actuel MRC. La gauche sociale – ébranlée par l’hégémonie idéologique néolibérale qui devait s’imposer jusque dans les principes de gestion gouvernementale de la gauche – ne devait pas accepter de se laisser supplanter par une pseudo gauche morale et différentialiste, résurgence d’une certaine deuxième gauche, véhiculant tous les ingrédients d’une posture de renoncement à rompre avec le libéralisme, autrement dit d’un accomodement avec le mouvement de la mondialisation capitaliste. Souvenons-nous des grands débats qui opposaient les tenants d’une impulsion forte de l’Etat aux chantres de la société civile et de la régulation par le marché. Ce combat, gagné dans les congrès socialistes, fut perdu dans les faits. Le paradigme européen, poussé par les vents dominants, devait vite servir de supplément d’âme à une froide gestion social-libérale, bien éloignée du projet socialiste des années 80.

Si l’on a présent à l’esprit cette réalité historique, c’est certainement un peu court de dénoncer cet ordre juste qui serait responsable d’un abaissement d’une vision de gauche. Au contraire, des propositions offensives en matière sociale, économique ou institutionnelle, épousent le cadre de cet ordre juste pour les plus faibles qui pâtissent aujourd’hui de la dérégulation socio-économique. Quant à l’identité nationale, point n’est besoin de faire de l’anthropologie historique pour comprendre l’importance des repères et des symboles fondateurs, la laïcité et la citoyenneté, ces deux piliers de la République, exigeant par ailleurs une éducation qui ouvre les esprits sur les chemins de la connaissance et d’un savoir critique contre l’obscurantisme. « Retour en tous points à la République » disait déjà Jean Pierre Chevènement en 2002.

§2-A l’acceptation des zones de non droit et au détricotage du code du travail

Droit du travail : une réforme directement inspirée de propositions du Medef et de la droite               

   Le Monde.fr |    19.02.2016 à 18h44 • Mis à jour le 21.02.2016 à 07h37     | Par                  Samuel Laurent et                 Pierre Breteau

« Bienvenue à droite, Myriam El Khomri », souhaitait ironiquement, jeudi 18 février sur Twitter, l’élu (Les Républicains) Pierre-Yves Bournazel à la ministre du travail socialiste. Une manière de souligner que la réforme portée par Mme El Khomri, et qui fait bondir à gauche, correspond en grande partie à des idées défendues par la droite.

 

1. L’accord d’entreprise comme standard : un souhait du Medef depuis 2012

Que dit le projet de loi? ?

Le projet de loi propose une importante refonte du code du travail, avec l’insertion de soixante et un « principes essentiels », issus des travaux de la commission confiée à Robert Badinter.

L’idée centrale est de définir d’une part le principe général (« ordre public »), les possibilités de négociation (« champ de la négociation collective ») et les règles qui s’appliquent à défaut d’accord (« dispositions supplétives »). Une très large place est laissée à l’accord non plus par branche d’activité, mais au sein de chaque entreprise.

Qui proposait cela?

Quant à l’idée de négocier avant tout au sein de chaque entreprise, on la retrouve parmi les idées phares de… l’UMP. Dans une proposition de loi de 2014, ceux qui ne s’appelaient pas encore Les Républicains proposaient déjà « la priorité aux accords dans les entreprises par rapport aux accords de branche. »La réforme du code du travail est demandée depuis des années par le Medef, qui n’a de cesse de souligner l’inflation d’articles dans ledit code et de proposer des réformes allant dans le sens d’une négociation entreprise par entreprise — comme par exemple dans le recueil de propositions de son président, Pierre Gattaz, « Un million d’emplois, c’est possible ».

2. Primauté aux accords d’entreprise : une vieille demande du Medef, inscrite au programme de Nicolas Sarkozy en 2012

Que dit le projet de loi ?

Le projet de loi ouvre aussi la possibilité, à défaut d’accord collectif dans l’entreprise, de conduire des accords individuels sur les horaires dans les entreprises de moins de cinquante salariés.

La loi change aussi les règles de validité des accords d’entreprise, qui seront supérieurs aux contrats de travail, supprimant notamment la clause qui permettait à un syndicat majoritaire de s’y opposer, pour instaurer une règle de majorité (les syndicats signataires doivent représenter 50 % des salariés, à partir de 30 % ils peuvent organiser une consultation visant à valider l’accord).

Autre possibilité, celle d’accords « en vue de la préservation ou du développement de l’emploi », alternative aux actuels accords de « maintien de l’emploi » qui permettent d’abaisser les salaires ou d’augmenter le temps de travail pour faire face à des difficultés. Ces nouveaux accords permettront d’aménager horaires et salaires le temps par exemple de se lancer à la conquête de nouveaux marchés.

Qui proposait cela ?

On l’a dit, la primauté donnée à l’accord d’entreprise sur l’accord de branche est évoquée depuis longtemps par la droite. Quant au fait de prévoir de nouveaux accords « en vue de la préservation ou du développement de l’emploi » plus souples que les accords « de maintien de l’emploi », ils correspondent à un souhait du Medef. Prenant acte en 2015 du faible succès de l’accord « de maintien de l’emploi », l’organisation patronale souhaitait le modifier, notamment pour faire en sorte que le salarié qui refuse cet accord ne bénéficie pas des avantages d’un licenciement économique. C’est le cas dans le projet de loi.

On peut également citer les « accords compétitivité emploi » de Nicolas Sarkozy en 2012, qui devaient permettre des modulations de temps de travail en fonction de l’activité. Critiqués par le candidat Hollande, qui les avait abrogés avant même leur entrée en vigueur, ils étaient réapparus sous l’appellation « accord sur l’emploi » un an plus tard.

3. Assouplissement des conditions horaires : une idée proche de celle des « accords compétitivité emploi » de la droite

Que dit le projet de loi ?

Cette négociation a également été facilitée pour les entreprises. A l’heure actuelle, on touche des heures supplémentaires lorsqu’on travaille au-delà de trente-cinq heures, avec une majoration variable, mais qui ne peut descendre sous les 10 %. Le projet de loi maintient cette limite, mais permet à l’accord d’entreprise de « surpasser » un accord de branche (une entreprise peut décider d’une majoration de 15 % des heures supplémentaires, même si dans la branche elle était fixée à 20 %, par exemple).Le projet de loi de Mme El Khomri dit : « La primauté de l’accord d’entreprise en matière de durée du travail devient le principe de droit commun. » En clair, le temps de travail pourrait être négocié entreprise par entreprise.

De même, le projet augmente la limite haute du temps de travail : de quarante-quatre heures hebdomadaires et dix heures par jour, on passe à quarante-six heures (voire soixante en cas de « circonstances exceptionnelles ») et à douze heures par jour, avec la possibilité de moduler le temps de travail sur l’année et au-delà, par exemple d’imposer durant plusieurs semaines quarante ou quarante-cinq heures hebdomadaires.

La loi prévoit une série d’autres dispositions, par exemple le fait de considérer l’astreinte (rester à disposition de l’entreprise en cas de besoin) comme du repos dès lors qu’on n’a pas été appelé (actuellement une astreinte est assimilée à un jour travaillé). Ou encore de dépasser le plancher de onze heures de repos quotidien par tranche de vingt-quatre heures, « en cas de surcroît exceptionnel d’activité. »

Qui proposait cela ?

Même si les mots sont choisis et même si les trente-cinq heures demeurent le seuil de déclenchement des heures supplémentaires, cette proposition revient, en pratique, à en finir avec ces dernières et à laisser aux entreprises une très large souplesse dans le temps de travail. Et donc à sérieusement écorner la philosophie des fameuses « trente-cinq heures » négociées par la gauche entre 1997 et 2002. Et ici encore, on est proche de ce que prônait Nicolas Sarkozy en 2012 dans ses « accords compétitivité emploi », à l’époque combattus par la gauche.

        Lire aussi :                         35 heures : la loi El Khomri, dernière d’une longue série d’assouplissements          

4. Modifications des conditions de licenciement : une proposition identique à celle du Medef en 2012

Que dit le projet de loi ?

Le licenciement économique sera assoupli, il pourra intervenir non seulement en cas de difficultés, comme c’est le cas à l’heure actuelle, mais aussi si l’entreprise est confrontée à des « mutations technologiques » ou doit mener une réorganisation « nécessaire à la sauvegarde de sa compétitivité. »

En cas de licenciement « sans cause réelle et sérieuse », les indemnités que le salarié peut réclamer aux prud’hommes seront plafonnées en fonction de son ancienneté, de trois mois de salaire pour un salarié qui a moins de deux ans d’ancienneté à quinze mois pour un salarié qui est dans l’entreprise depuis plus de vingt ans.

Autre disposition : un salarié qui refuserait de se conformer à un accord d’entreprise pourrait se voir licencier pour motif personnel, et non plus pour motif économique (il ne toucherait donc plus d’indemnités).

Qui proposait cela ?

De même, l’idée de plafonner les indemnités prud’homales est une revendication ancienne de l’organisation patronale. On la trouve page 34 du Livre jaune de M. Gattaz : « Sécuriser, dans des conditions satisfaisantes pour les deux parties, la rupture du contrat de travail, en introduisant un barème d’indemnités pour le salarié, par exemple en fonction de son ancienneté. »On trouve la même proposition, mot pour mot ou presque, au Medef en 2012 : « Pour faciliter l’ajustement des effectifs, nous proposons de revoir la définition du licenciement économique afin qu’elle englobe l’amélioration de la compétitivité. » Ce que fait précisément le projet de loi.

                         Pierre Breteau             Journaliste aux Décodeurs

                         Samuel Laurent             Responsable des Décodeurs – Vérifications, contexte, données.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/02/19/droit-du-travail-une-reforme-directement-inspiree-des-propositions-du-medef-et-de-la-droite_4868716_4355770.html#PMH1GMp3600qHmpT.99

 

http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/02/21/a-la-gauche-du-reel-de-preserver-notre-modele-social_4869130_823448.html

 

Réforme du code du travail : le « vrai-faux » du gouvernement s’arrange avec la vérité

Le Monde.fr |    23.02.2016 à 11h48 • Mis à jour le 23.02.2016 à 12h33     | Par                  Pierre Breteau

 
  

Comme pour d’autres de ses projets de loi contestés, le gouvernement a publié, samedi 20 février, un argumentaire pour défendre la « loi travail » présentée, le 18 février, par la ministre du travail, Myriam El Khomri.

En vérifiant ses propres propositions, le gouvernement prend toutefois certaines libertés

 

Sur la rémunération des heures supplémentaires

Ce que dit le gouvernement :

« Les heures supplémentaires ne seront pas toutes payées avec une majoration de 10 % : FAUX »

Déformé

Le gouvernement dit une partie de la vérité : oui, avec la réforme (mais aussi avec la loi actuelle), le plancher pour rémunérer les heures supplémentaires est de 10 %. Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’aujourd’hui des accords de branche (comme dans la métallurgie par exemple) peuvent verrouiller ce plancher à 15 %, 25 % ou plus selon les négociations, sans que l’on puisse descendre en dessous.

Avec la réforme, ce sont les accords d’entreprise qui primeraient, même si l’accord de branche prévoit plus. Dans le cas où aucun accord n’est négocié, la loi continuerait de prévoir 25 % pour huit heures supplémentaires, et 50 % au-delà.

Sur les salaires

Ce que dit le gouvernement :

« Avec les accords pour l’emploi, les salaires vont être la variable d’ajustement des entreprises, ils vont être modulables : FAUX »

Faux

Dans son argumentaire, le gouvernement indique que les « accords majoritaires » pourront, « avec l’accord du salarié, se substituer aux clauses contraires du contrat de travail sur la durée ou l’organisation du travail ». Et de préciser : « En aucun cas [pour] porter atteinte au pouvoir d’achat ».

Sauf que modifier « les clauses du contrat de travail » comme sa durée, sans pour autant augmenter la rémunération mensuelle, cela ressemble fort à « une atteinte au pouvoir d’achat ».

Sur les indemnités prud’homales

Ce que dit le gouvernement :

« Le plafonnement des indemnités prud’homales va priver les salariés de leurs voies de recours. Les employeurs qui enfreignent la loi ne seront plus sanctionnés : FAUX »

Réducteur

Le gouvernement entend plafonner les indemnités en cas de licenciement « sans cause réelle et sérieuse », pour « lever les freins à l’embauche ». Ainsi, pour moins de deux ans d’ancienneté, le salarié pourra percevoir jusqu’à trois mois de salaire ; pour deux à cinq ans, ce sera six mois de salaire, etc.

Si ces chiffres sont « tout à fait en phase avec les moyennes des indemnités actuellement prononcées par le juge », comme l’assure le gouvernement, ce sont justement ça : des moyennes, avec des indemnités parfois supérieures, parfois inférieures. Avec la réforme, cette moyenne deviendrait le plafond, et une fois ce plafond atteint aux prud’hommes, les salariés seraient de fait « privés de leurs voies de recours », ne pouvant obtenir plus.

Sur la visite médicale

Ce que dit le gouvernement :

« Le projet de loi réforme la médecine du travail pour permettre un suivi médical plus adapté aux conditions de travail auxquelles sont confrontés les salariés : VRAI »

Faux

Manifestement, le gouvernement traduit « plus adapté » par « espacer les visites médicales à tous les cinq ans au lieu de tous les deux ans » et propose, dans cet intervalle, des entrevues avec un infirmier. Cette mesure était recommandée par le député socialiste de l’Isère Michel Issindou dans un rapport rendu en mai 2015.

Par ailleurs, le texte qui sera présenté envisage de remplacer la visite médicale d’embauche par une visite « de prévention » réalisée par un infirmier. Une mesure qui pourrait résoudre les soucis d’effectif chez les médecins du travail et les délais d’attente.

Sur les « licenciements économiques » facilités

Ce que dit le gouvernement :

« La loi va faciliter les licenciements pour motif économique. C’est donc la fin du CDI : FAUX »

Déformé

Aujourd’hui, le juge a une certaine latitude pour déterminer si oui ou non une entreprise est en difficulté, et donc si elle peut licencier ou non.

Selon le gouvernement, « le texte clarifie les conditions du licenciement », en forçant les entreprises à « démontrer » qu’elle traverse des « difficultés économiques ». Autrement dit, l’entreprise pourra se contenter de présenter un chiffre d’affaires à la baisse ou des commandes moindres sur le papier pour pouvoir licencier. Dans le cas d’une entreprise multinationale, seule la filiale française pourrait alors présenter des comptes dans le rouge pour licencier, quand bien même le reste de l’entreprise se porte bien.

 

                         Pierre Breteau             Journaliste aux Décodeurs

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Problématiques en guise de conclusions provisoires

§1-Comment sortir la gauche de sa torpeur et de son essoufflement?

Curieuse gauche française aux réflexes pavloviens qui n’en finit pas de décourager ses plus fervents partisans. Frappés du syndrome de la division historique  et, plus récemment peut être, du culte des égos, ses chefs se disputent, se contemplent et s’ébrouent. Elle s’éclate selon le principe de fonctionnement d’une centrale nucléaire à uranium enrichi mais sans surgénérateur. D’où son épuisement parallèle à son émiettement : PS fracturé, PC atrophié et éclaté, Gauche de gauche atomisée, Gauche républicaine introuvable…

Tout le contraire de cette époque révolue du “sinistrisme”, ce phénomène historique du rayonnement d’une gauche dont la force propulsive savait orienter le débat public sur ses propres fondamentaux. D’où la marche en avant de la république sociale allant de pair avec l’hégémonie des idées de progrès !

Peut-on se contenter d’incriminer les hommes sans rechercher les causes structurelles et intellectuelles de ce délitement ? Pour les uns, cette réalité signe le constat d’échec d’une gauche archaïque, incapable de muter et d’épouser son temps. Ceux-ci n’ont rien d’autre à proposer qu’une normalisation de la gauche, vestige déliquescent d’une exception française à l’origine de tous nos maux. Ils oublient de nous dire en quoi les gauches centristes ou recentrées - c’est selon - feraient mieux autour de nous pour ne prendre que les exemples britanniques, allemands, italiens ou espagnols !

Dans cette catégorie de thuriféraires d’une porosité des valeurs et des idées, gage selon eux d’une identité nouvelle et non sectaire, adaptée aux challenges d’une mondialisation libérale inexorable, voire bénéfique, on distinguera les francs-tireurs qui avancent à visage découvert, des jésuites qui savent se payer de mots pour préserver les savants équilibres utiles aux luttes de places. Dieu reconnaitra ces nouveaux élus qui sont légion au sein du parti dominant de la gauche.

Les franges de la gauche de gauche peinent davantage à proposer des solutions alternatives qu’à convaincre leurs concitoyens de la justesse de leur critique du capitalisme financier. Celui-ci fait jour après jour la preuve de ses capacités de nuisance à l’échelle mondiale, avec l’éclatement de la bulle financière qui accompagne les crises sociales, écologiques, alimentaires  et économiques. Mais ces gauches semblent bien incapables d’offrir une démarche et un projet pour sortir par le haut de cette terrible épreuve.

La posture de radicalité ne suffit pas à proposer une nouvelle voie à ce peuple de France en déshérence victime des discours démagogiques des élites mondialisée, aujourd’hui incapables de concilier une vision planétaire et universelle. D’où le rejet populaire, parfois sans nuance, d’un dépassement, encore prématuré, du cadre national et étatique pour une convergence utile des initiatives et des politiques à l’échelle des peuples.

Face au marasme de la pensée progressiste et à l’exacerbation des combats d’appareils, nous écouterons avec attention les voix autorisées. Il y en a de fortes chez des intellectuels et militants comme Sami Naïr, Jacques Généreux ou Christian Picquet, sans oublier ceux qui de Jacques Nikonoff à Jean-Pierre Chevènement ou Francis Wurtz ont toujours gardé le cap sur l’essentiel. Puissent-ils se faire entendre !

§2-Le communisme et la gauche de la gauche ont-ils encore un avenir?

1-PCF : quelle mutation?

C’était d’ailleurs le thème d’une émission télévisuelle récente (NDLR extrait de notre article en date de 2010) qui rassemblait autour de Robert Hue quelques idéologues. L’idée d’une mutation ou d’un dépassement reste une perspective qui ne saurait faire l’impasse sur une histoire pour aborder le présent autrement.

L’histoire intérieure du Parti communiste français, en quatre volumes publiés chez Fayard entre 1980 et 1984, oeuvre magistrale mais contestée, de l’ancien secrétaire des étudiants communistes, Philippe Robrieux, apporte mille détails truculents sur la vie mouvementée d’un parti sans cesse recomposé et déchiré entre ses choix fondateurs dans une tactique dite de classe contre classe et son aspiration à représenter tout le peuple français (2). Les clés d’identification des impasses de la conception léniniste furent  plus pertinemment développées par Jean-Pierre Chevènement et Didier Motchane dans deux ouvrages adaptés à la conjoncture politique des années soixante dix.

Dans « les socialistes, les communistes et les autres » édité chez Aubier Montaigne en 1977, Chevènement revient sur les origines de la scission de Tours  et sur l’impasse française vers le socialisme pour faire un bilan du léninisme et établir les chances et les conditions de la réussite d’une union de la gauche alors aux portes du pouvoir. Ce que Didier Motchane avait théorisé dans une approche marxienne renouvelant et dépassant les doctrines socialistes et révolutionnaires figées dans une doxa archaïque. Dans ses « clefs pour le socialisme », ouvrage édité chez Seghers en 1973, le théoricien du CERES revisitait les concepts marxistes en les débarrassant de leur gangue lénino-stalinienne ou réformiste pour redonner corps et sens à la stratégie de rupture avec le capitalisme.

Cette refondation théorique réfutait les idées reçues sur la ligne de partage originelle entre réformistes et révolutionnaires, ce qu’un ancien militant du CERES et grand intellectuel recyclé au sein du NPA (avant de rejoindre la fédération anarchiste – NDLR 2016) , Philippe Corcuff, exprimera plus tard à sa manière dans une critique mélancolique de la gauche intitulée  » les socialismes français à l’épreuve du pouvoir » édité chez Textuel en 2006 dans ses développements sur Léon Blum au congrès de Tours.

Confronté dans la militance aux postures théoriques et pratiques de mes camarades et amis communistes – que j’ai même rejoints, un temps, dans les années 90, aux côtés de Max Gallo ou de Charles Fiterman, en oeuvrant au sein des refondateurs, – je n’ai jamais désespéré d’une force qui pèse positivement sur le destin de notre pays. Du soutien au Front Populaire, sans participation ministérielle, à la résistance et à la Libération dans le gouvernement du général De Gaulle, des luttes aux côtés des ouvriers et paysans exploités jusqu’aux soutien des peuples opprimés et contre le colonialisme, de l’Union de la gauche aux combats contre l’Europe de Maastricht et au Non de 2005, je me retrouve dans cette histoire et ces luttes sans accepter les postures équivoques de la période stalinienne et les empreintes laissées sur un parti aujourd’hui en panne d’identité.

Ma grande lucidité sur la tragédie et les espoirs du communisme français – qu’il faut situer dans le contexte historique national et international  - m’incline, dans un paradoxe qui n’est qu’apparent, à la compréhension du phénomène communiste et surtout des raisons d’agir des militants et sympathisans communistes envers lesquels je n’ai cessé de rester en dialogue.

En renouant à la façon d’Anicet le Pors, esprit cultivé et ouvert, avec la tradition républicaine, tradition certes constante dans l’histoire du PCF – et surtout chez les historiens marxistes  à qui l’on doit, de Mathiez à Soboul, la connaissance du mouvement populaire et révolutionnaire à l’origine de la construction républicaine française – mais néanmoins souvent galvaudée en raison d’égarements doctrinaux ou politiques étrangers au socialisme jaurésien, le Parti communiste se grandit. Il ne peut, du reste, relever le défi de son propre dépassement qu’en mettant ses forces importantes au service d’une perspective d’alternative démocratique et sociale qui se joue dès à présent dans la bataille des idées, dans les luttes et dans les urnes. Et bien sûr dans la perspective de l’unité d’une gauche d’alternative…

La recherche d’un nouveau destin républicain suppose  une large union pour la défense de la République et la promotion d’un programme de salut public pour sortir la France et les peuples de l’Europe des ornières du néolibéralisme conservateur! Il n’y a pas de plus hautes ambitions que de délivrer ce message qui ne se réduit pas à une campagne électorale mais prépare ici et maintenant l’écriture d’une nouvelle page de notre histoire.

2-L’avenir des gauches (de gauche ou à la gauche de la gauche?)

Où faut-il ranger le Front de gauche? Et ce parti de gauche qui s’est fondé à partir d’éléments composites dont Jean-Luc Mélenchon et Jacques Généreux avec qui nous avions fait la campagne de Ségolène Royal (derrière Jean-Pierre Chevènement) pendant que Clémentine Autain et Marie-Georges Buffet, elle-même  candidate, espéraient un meilleur score d’une gauche prétendument plus radicale. Ce n’est qu’en 2008 que Mélenchon et ses amis en pleine déconfiture électorale interne au Congrès du P.S décident, après une sévère sanction de la gauche socialiste et une impossible reconquête du parti, de quitter ce dernier. Ainsi l’ex-sénateur socialiste, défenseur du traité de Maastricht, devenu plus tard ministre de Jospin, devait virer sa cuti sans s’encombrer d’un zeste de complexe vis à vis d’une trajectoire bien méandreuse. Il illustre, à sa manière, cette formidable plasticité d’une gauche pure et dure qui sait jouer d’obscurs renversements tactiques sous couvert de considérations stratégiques plus nobles. Mais l’homme providentiel est-il bien dans le registre de la gauche qui voudrait promouvoir une sixième république?

L’idée d’un front de gauche à la base prôné un temps par l’exégète de Gramsci  et de la guerre de position, Razmig Keucheyan, a-t-elle quelques chances de s’imposer face à l’immobilisme des frontistes et des frondeurs? Rien n’est moins sûr!

L’échappée d’un solide intellectuel, sociologue bourdieusien aux références riches et éclectiques, retient notre considération. Philippe Corcuff appartient à cette catégorie inclassable de militants aux parcours désencombrés de tout opportunisme. Nous l’avons connu militant du CERES avant qu’il ne quitte le PS pour les Verts, puis la LCR et le NPA avant de rejoindre la Fédération anarchiste. Mais ce militant éclairé, ancien collaborateur de Charlie hebdo, professeur de sociologie et auteurs de nombreux ouvrages d’une grande qualité intellectuelle et pédagogique se bat pour une autre éthique de la politique qu’il envisage sous d’autres rapports. La question de l’individu et le refus du simplisme sociologique en matière d’approche des médias, par exemple, conduisent cet intellectuel vers une perspective de problématiques fécondes. Loin des théories du complot et des postures intellectuelles dogmatiques, ce néophyte anarchiste ne cesse de susciter des questionnements dérangeants. En ce sens il nous guide dans une attitude lucide et courageuse quant à la posture intellectuelle et politique pour une véritable alternative à gauche.

La gravité de la situation appelle en effet à une rupture avec les solutions toutes faites. Nous sommes dans la nasse temporelle face à l’urgence de battre l’extrême droite alors qu’il faut dès à présent entamer la recomposition de la gauche à moyen terme sans sacrifier le moyen terme à l’urgence et l’urgence au moyen terme! Cela fait deux siècles que le courant pour la société émancipée anticapitaliste existe. Deux siècles que ce courant échoue, nous explique encore Corcuff, ce qui ne change rien au caractère inacceptable du capitalisme et donc à la nécessité du combat anticapitaliste! Mais cela invite à une plus grande association entre radicalité et humilité face à l’arrogance quand nous croyons tout pouvoir comprendre et ranger dans les concepts totalisants qui prétendent saisir le réel mais passent à côté des complications des sociétés humaines. D’où l’intérêt de rechercher l’apport des idées libertaires et anarchistes dans cette quête d’un nouvel aggiornamento au service de la perspective d’une émancipation humaine qui suppose une rupture totale d’avec la gauche contaminée par le néolibéralisme (les politiques social-libérales qui mélangent libéralisme économiques et réformes sociétales) et le néo-conservatisme (de l’ordre moral à l’idéologie sécuritaire qui semble trouver à s’exprimer dans la politique répressive du premier ministre contesté par ces propres amis socialistes en cette période particulière d’Etat d’urgence).

Les thèses du regretté sociologue Michel Clouscard, aux antipodes de cette social-démocratie libertaire un temps prônée par Corcuff, et dénoncé dans un essai sur « Le capitalisme de la séduction - Critique de la social-démocratie libertaire » sont bien développées par Aymeric Monville qui explique le néocapitalisme selon Clouscard. La société de consommation qui n’est que la société de ceux qui peuvent consommer le travail des autres n’est pas la fin de l’histoire. Le pacte tacite de l’après Mai 1968 (« la droite gère l’économie et la social-démocratie s’en tient au sociétal, à la libération des mœurs qui ne coûte pas un sou au capital et permet de créer de nouveaux marchés ») est dénoncé au travers de la critique de la société permissive envers le consommateur mais plus que jamais répressive envers le producteur. Clouscard forge dès l’après 68 le concept de libéralisme libertaire ou encore celui de capitalisme de la séduction.

Revenons à présent, par delà ces thèses hétéroclites, aux réflexions pour envisager la sortie par le haut du néolibéralisme dans cette période qui prête le flan aux assauts de la droite extrême avec ce néo-conservatisme en pleine poussée même si le FN marque un certain épuisement conjoncturel relatif. Quand le PS alimente la perspective du néo-conservatisme et que Les républicains rejoignent les idées lepénistes, celles-ci ne sont-elles pas assurées d’une capacité dynamique dans les champs idéologiques et politiques? Pour les combattre il faut donc offrir une vraie perspective de rupture démocratique.

§3-Pour la rupture démocratique : sortir du néolibéralisme et combattre le néo-conservatisme

Le vocabulaire de la gauche radicale et mouvementiste emprunte souvent les termes de néolibéralisme et de néo-conservatisme pour désigner le système socio-économique et idéologico-politique dans lequel prospère le capitalisme financier légitimé par l’idéologie d’un nouvel ordre moral (3). L’analyse des relations entre capitalisme et posture morale n’est pas nouvelle. Le puritanisme protestant d’Outre-Manche et d’Outre-Rhin paraissait ainsi plus conciliable avec les processus d’accumulation du capital et de recherche du profit que le catholicisme romain, culturellement hostile à l’accumulation des richesses comme fin en soi. Le circuit du capital – “argent-marchandise-argent” qui permet à l’argent de faire des petits (A-M-A’) – , mis à nu par Karl Marx, s’épanouissait sans entraves auprès des anglo-saxons alors qu’il devait combattre, auprès des latins, bien des préjugés moraux hérités de la dénonciation de la recherche effrénée du profit (2). Pour Max Weber, cette attitude mentale fondait la tentative d’explication de l’avancée relative du capitalisme des pays anglo-saxons.

Aujourd’hui le retour à l’ordre moral pourrait apparaître, d’une certaine façon, comme antinomique de l’explosion et de la sacralisation du marché, ce Veau d’or des sociétés occidentales. Dans sa préface à l’ouvrage de Wendy Brown, récemment traduit en français, “Les habits neufs de la politique mondiale – néolibéralisme et néoconservatisme”, Laurent Jeanpierre nous éclaire sur les rapports complexes du néolibéralisme et du néo-conservatisme (1). Ce dernier serait en réalité “une virtualité inhérente à la rationalité politique néolibérale”, étudiée jadis par Michel Foucault sous le terme de “gouvernementalité”. Ces concepts peuvent se définir comme “conduite des conduites”. “Ils réunissent, nous dit Jeanpierre citant Foucault, ” l’ensemble constitué par les institutions, les procédures, les analyses et les réflexions, les calculs et les tactiques” qui permettent d’imposer des normes de comportement à des individus et des groupes.” Le néolibéralisme étant pour Brown “l’ensemble des techniques de contrôle d’autrui et de soi par accroissement des choix plutôt que par diminution de la liberté, ou plutôt par accroissement des choix ( et réduction de la liberté à l’acte de choisir), non seulement la liberté se doit d’y être autolimitée mais elle ne peut l’être désormais qu’en étant moralisée.” Ces analyses nous éclairent sur les processus en oeuvre d’intrusion du religieux dans l’espace public de notre France laïque que N. Sarkozy vilipende et voue aux gémonies devant le Pape et la dynastie souveraine d’Arabie saoudite. A nous de décrypter le sens de ces processus pour les délégitimer, faute de quoi, ils pourraient asseoir durablement l’hégémonie des néo-cons, indispensable semble-t-il aux avancées du néolibéralisme. Avec cet ouvrage de Wendy Brown, il y a ainsi matière à méditer car sous les coups de buttoir et les effets conjugués du néolibéralisme et du néo-conservatisme, c’est la démocratie qui succombe ! Cette démocratie inventée à Athènes et remise à l’honneur par les courants républicains dans le sillage des Lumières avant que les libéraux n’en usurpent plus tard toute la paternité.(X D, le 26 janvier 2008)

(1) Wendy Brown : “Les habits neufs de la politique mondiale – néolibéralisme et néoconservatisme” ; édition les prairies ordinaires ; novembre 2007.

(2) Le taux de profit est le rapport du profit au capital, lequel intègre capital constant (locaux, machines, matières premières etc.) et capital variable (salaires). La baisse tendancielle du taux de profit est liée à l’augmentation de la composition organique du capital, c’est-à-dire de la modification du rapport entre capital constant et capital variable au détriment du capital variable seul créateur de plus-value. Absolue (plus de temps volé) ou relative (captation des gains de productivité liés à l’augmentation de l’investissement – en quelque sorte le travail mort – et à l’organisation du travail), la plus-value est en effet extorquée aux travailleurs sous forme de sur-travail (non rémunéré).

Selon les économistes marxistes, cette modification est une contradiction forte du capitalisme qui continue cependant à accroître ses profits malgré cette tendance en trouvant de nouvelles formes d’exploitation à l’âge de l’impérialisme et des monopoles – pillage du tiers monde, spéculation financière accrue avec la globalisation, etc. – ou de nouveaux cadres d’intervention – le capitalisme monopoliste d’Etat (CME) qui assure une certaine socialisation des coûts par la collectivité nationale (industrie nationale permettant des tarifs bas pour les entreprises – électricité, transport, infrastructures, etc.- des prestations sociales et de services liés à la reproduction de la force de travail – couverture sociale, chômage, santé, vieillesse, hôpitaux, éducation nationale, etc). Ainsi externalisés, ces coûts ne rentrent plus dans la composition du capital. Cependant une partie d’entre eux sont à la charge des entreprises du fait des prélèvements sociaux obligatoires, sorte de salaires différés.

Aujourd’hui, la théorie du CME n’est plus à même de traduire la réalité du nouveau capitalisme à l’âge de la globalisation. Annoncée par Lénine et en vogue jusqu’à la fin des années 70, cette théorie analysait la connivence entre le grand capital monopolistique – national et international – et l’Etat. La sphère publique prenait en charge les activités non rentables et les investissements collectifs lourds, facilitant la rentabilité des grandes entreprises, ainsi allégées dans leurs coûts de production tandis que les commandes publiques dans des secteurs porteurs assuraient d’importants débouchés. La réalité actuelle a sensiblement modifié les rapports entre l’Etat et les monopoles. D’une part, l’internationalisation du capital et l’interpénétration des économies se sont considérablement développées, rendant plus difficile la régulation étatique nationale, d’autre part, la globalisation financière a radicalement réorienté les stratégies des entreprises, à la recherche de placements financiers spéculatifs plus rémunérateurs que l’investissement productif – d’où le phénomène des licenciements boursiers. La socialisation des grands moyens de production à l’échelle nationale promue par les théoriciens du CME n’est donc plus une réponse pertinente, la gauche gouvernementale ayant par ailleurs totalement renoncé à mener une politique industrielle dans le cadre d’une planification démocratique. L’Etat perd la maîtrise des secteurs bancaires, énergétiques et productifs et remet en cause sa sphère d’intervention sociale, laissant plus de place à la régulation par le marché dans un processus de financiarisation de l’économie. X D, le 07/12/04

(3) Cf supra §3-La soumission aux dogmes de l’ordo-libéralisme et du capitalisme financier mondialisé

§4-Une position centriste radicale et républicaine par refus des vieilles politiques de chimères ou de renoncements

Dans la tradition révolutionnaire, le centrisme n’a pas du tout la même acception que dans le langage politicien usuel. Il signifie une posture intermédiaire non pas entre la gauche et la droite mais entre courants de gauche. Ainsi Jean Longuet, petit fils de Karl Marx, passé par le guesdisme puis “le jauressisme de gauche”, fut-il qualifié de “centriste”  pour ses positions conciliantes envers l’aspiration à la reconstruction, sous réserves, de l”Internationale – après la faillite de la seconde - en réfutant néanmoins les exigences de Zinoviev et de Lénine au congrès de Tours de 1920. Jean Longuet devait finalement se ranger aux raisons d’un Léon Blum que celui-ci exposa dans son discours historique préparé par un mentor du socialisme français : Lucien Herr. Ce discours, “trop connu pour ne pas être méconnu” selon Philippe Corcuff, révêle “une tradition française réformiste révolutionnaire” susceptible de bousculer les idées reçues des militants communistes, trotskyste et /ou altermondialiste. “Les militants socialistes actuels qui croient, selon P Corcuff, que le socialisme français constitue une version vaguement sociale de l’économie de marché n’en seront pas moins perturbés par la radicalité du propos”.

Dans ces temps présents de nouveaux questionnements de toute la gauche après la victoire idéologique et politique de la droite à la présidentielle de 2007, la position “centriste” originale et originelle  - sur laquelle nous reviendrons plus loin – peut nous éviter un double écueil :

-  Celui de l’abandon par la gauche de l’essentiel de ses valeurs et principes au prétexte d’un prétendu  caractère indépassable de l’économie de marché dominée par le néolibéralisme. C’est hélas déjà une réalité incontestable avérée par de trop nombreux exemples : la posture du gouvernement Fabius en 1984 dans la lignée de la “parenthèse libérale” augurée par son prédécesseur à Matignon; l’adoption et la mise en oeuvre du “grand marché”,  de “l’acte unique”, des  traités de Maastricht et d’Amsterdam sous les gouvernements Rocard, Bérégovoy et Jospin – ce dernier ayant par ailleurs pulvérisé le record de cessions d’actifs d’entreprises nationales sous  sa législature et appuyé le camp favorable au TCE en 2005 – ; le positionnement actuel prétendument social-démocrate mais parfaitement social-libéral d’un Strauss-Kahn;

- Celui du refuge dans la tradition séculaire néo-guesdiste – incarnée jadis par Guy Mollet –  du maximalisme verbal par des dirigeants enclins à plus de liberté de parole dans une cure prolongée d’opposition. C’est une tentation d’autant plus forte en cette période qui voit fleurir des critiques acérées sur la conduite d’une campagne présidentielle jugée perdue du fait même d’un discours droitier – c’est notamment la thèse de C Bartolonne dans son dernier ouvrage, thèse énoncée aussi par une large fraction de dirigeants socialistes à l’instar de L Fabius ou de J Mélenchon – alors même qu’un grand pas avait été franchi par le “ségolisme” sur les questions européenne et républicaine pourtant chères à ces deux contradicteurs, suite à l’accord MRC-PS et compte tenu, également, de la personnalité de la candidate. Chacun sait bien, par ailleurs, que les plus sociaux-libéraux dans la gestion gouvernementale ne sont pas forcément les moins disants en critiques gauchisantes dans l’opposition ! Les courants d’extrême-gauche  demeurent quant à eux totalement étrangers à toute perspective d’exercice du pouvoir et se perdent souvent en conjectures dans d’épuisantes querelles de chapelles parfaitement ésotériques pour le profane. 

Pour sortir de ces impasses, la posture centriste pourrait se définir comme une ouverture aux réflexions des courants critiques de “la  gauche de gauche” et de  l’altermondialisme tout en assumant pleinement les réalités et évolutions historiques de la gauche. Inscrite définitivement dans la tradition républicaine du socialisme français – qui porte  haut l’exigence démocratique avec la visée laïque et citoyenne -, la gauche reste le creuset d’une perspective sociale audacieuse. Le néolibéralisme – qui n’est rien d’autre qu’une victoire du capitalisme financier sur le monde du travail –  doit donc être combattu avec détermination et réalisme. Il appartient ainsi aux forces de gauche d’entamer et de contester sa légitimité. 

Il s’agit d’un  engagement concret de soutien et de relais aux luttes des salariés et aux aspirations populaires, en France, en Europe et dans d’autres régions du monde, couplé d’un travail d’analyses, d’échanges et  d’éducation populaire.  Une telle perspective – en contrepoint absolu avec la logique du néolibéralisme – suppose l’élaboration collective, en France, d’un  projet politique visant à souder un “Front de classes” d’abord  ancré dans les couches populaires ( sans oublier les travailleurs précaires ) et trouvant ses appuis dans de larges fractions du salariat, des travailleurs indépendants et des couches intellectuelles. C’est le combat pour une nouvelle hégémonie culturelle et idéologique autour des valeurs républicaines et sociales de la gauche française ! C’est une volonté de peser pour une Europe solidaire vraiment européenne, tournée vers le Sud et l’Est en contrepoids à la mondialisation libérale et à l’unilatéralisme américain.

La question de la refondation de la gauche se pose dans cette problématique ”centriste” à la recherche de l’ambition du réalisme pour sortir des impasses ; celle d’une gauche de la gauche anti-libérale, cantonnée dans un rôle protestataire et celle d’un républicanisme sans visée affirmée de transformation sociale. D’où notre posture résolument éclectique, fondée sur la critique radicale du néolibéralisme mais profondément ancrée dans les fondamentaux républicains. Rompant avec des réflexes idéologiques pavloviens, ce nouveau ”centrisme” a besoin d’être expliqué pour devenir un nouveau point d’équilibre à gauche entre différentes sensibilités. C’est un défi encore loin d’être relevé ! (X D, le 8 juillet 2007) 

§5-Pour la refondation de la gauche sans mythe ni mirage

1- Quelle refondation? Avec qui? pourquoi? pour qui?

C’est donc entendu. Après l’expression de fortes personnalités de la gauche, parmi lesquelles  J P Chevènement et H Emmanuelli, le premier secrétaire du PS, F Hollande, déclare sa volonté de travailler à la refondation de toute la gauche.

Cette recomposition, rendue nécessaire par l’évolution du paysage politique de la gauche mais aussi de la droite, suppose une approche réflexive, prospective et stratégique. Les références au mythe du grand soir ont disparu depuis longtemps. La social-démocratie reste un horizon incantatoire inopérant en France en raison de notre réalité syndicale. Il reste beaucoup de points à clarifier. L’analyse du néolibéralisme et de la mondialisation libérale renvoie aux questions de fond sur les politiques alternatives en France et en Europe. La vision de l’Europe et des relations internationales, la place de la France, de sa diplomatie, les coopérations avec le Sud et l’Est offrent autant de sujets majeurs de réflexion pour une gauche responsable. Et les défis républicains sont nombreux avec l’école, la laïcité, les institutions, la ctoyenneté et surtout la question sociale.

Comment refonder cette gauche en trouvant les points d’équilibre entre critique et reconsruction, refus du néolibéralisme et projet réaliste ? Sur quelle identité rallier le meilleur des sensibilités du large arc en ciel de la gauche ? Quelle méthode pour faire converger les forces aujourd’hui disponibles ? Comment porter les valeurs de la gauche qui doit retrouver son rayonnement culturel ?

Sans être exhaustifs nous avons autour de ces points quelques questionnements utiles. Après les législatives nous aurons du pain sur la planche. Mais, en attendant,  la conduite de cette campagne offrira un gage de la capacité de la gauche à rester offensive pour élargir ses assises : celles d’un front de classes pour une recomposition d’un bloc progressiste et républicain. (Xavier DUMOULIN 2008)

2-Pour prolonger notre conversation entre amis socialistes et républicains…

Nous avons évoqué récemment, à brûle-pourpoint mais dans une conversation amicale, quelques sujets. Je voudrais préciser deux ou trois petites choses sur ces questions importantes.

La défense de l’intérêt général, disais-je, constitue à présent un défi républicain majeur parce qu’elle est contrariée par les agissement des élites mondialisées qui préfèrent brader les services publics, démanteler la sécurité sociale, asphixier les collectivités locales et marchandiser les biens communs de l’humanité. Il s’est ainsi opéré un vrai renversement de valeur : masquant jadis les intérêts des classes dominées et critiquée en ce sens par les marxistes, la notion d’intérêt général ne représente-t-elle pas aujourd’hui la défense d’un modèle de régulation économique et sociale en butte aux attaques du néo-libéralisme? C’est pourquoi cette référence utile peut faire consensus pour résister.

Ceci renvoie à l’usage du concept de république et de républicain. Serait-il trop frileux? Offrirait-il un supplétif ambivalent sinon insignifiant? Son usage masquerait-il un renoncement à l’idée même du socialisme?

Les valeurs du socialisme, c’est vrai, se sont dépréciées dans la conscience collective mais les raisons du socialisme n’ont pas cessé de valoir pour autant. La vision jaurésienne identifiant le socialisme avec l’épanouissement de la république ne garde-t-elle pas sa force propulsive?

Magnifique synthèse républicaine, toujours menacée d’un tropisme conservateur sans cette ” évolution révolutionnaire “ portée par le mouvement des idées et les luttes sociales. (1) Equilibre difficile, cette posture s’appuyant sur le meilleur des legs républicains pour forcer le destin d’une démocratie désactivée sous les coups de buttoir d’un néolibéralisme socio-économique marié, pour le pire, au néo-conservatisme idéologique, ce néo-conservatisme arrogant qui brave les fondamentaux républicains dans ses insultes à la laïcité et à l’idéal des Lumières ! (2)

La défense du civisme et de la solidarité garde toute son actualité dans une société en proie au délitement des liens sociaux et au repli sur soi. La promotion de l’instruction publique, l’accès à la formation et à l’emploi, au logement et à la santé, la citoyenneté restent au coeur d’un projet de société. La justice sociale, la laïcité, l’égalité des chances… autant de valeurs toujours actuelles au fondement de l’action politique.

Mais le combat politique doit articuler la conscience collective des enjeux avec le projet dans une perspective historique. Un programme de salut public pour une révolution citoyenne!

Inscrite définitivement dans la tradition républicaine du socialisme français – qui porte  haut l’exigence démocratique avec la visée laïque et citoyenne -, la gauche doit être le creuset d’une perspective sociale audacieuse. Le néolibéralisme – qui n’est rien d’autre qu’une victoire du capitalisme financier sur le monde du travail –  doit donc être combattu avec détermination et réalisme. Il appartient ainsi aux forces de gauche d’entamer et de contester sa légitimité.

C’est le combat pour une nouvelle hégémonie culturelle et idéologique autour des valeurs républicaines et sociales de la gauche française ! C’est une volonté de peser pour une Europe solidaire des nations et des peuples en contrepoids à la mondialisation libérale et à l’unilatéralisme américain. (3)

La refondation de la gauche passe ainsi par l’ambition du réalisme pour sortir des impasses ; celle d’une gauche de la gauche anti-libérale, cantonnée dans un rôle protestataire et celle d’un républicanisme sans visée affirmée de transformation sociale. D’où notre posture résolument éclectique, fondée sur la critique radicale du néolibéralisme mais profondément ancrée dans les fondamentaux républicains. Rompant avec des réflexes idéologiques pavloviens, cette posture politique a besoin d’être expliquée pour devenir un nouveau point d’équilibre à gauche entre différentes sensibilités. Ce défi encore loin d’être relevé reste ma profession de foi ! (4) (X.D 2010)

(1) Autre façon de dire, à la manière d’un Didier Motchane “Je passerais rapidement ici seulement-sur les échecs du combat contre le capitalisme en l’Etat et l’ensemble des institutions de la République. Les points d’appui qu’elles offrent aux vagues déferlantes de la privatisation font du service public, de l’enracinement du désir et des instruments de la protection sociale les remparts d’un combat en retraite déjà perdu en rase campagne. Si conforter la résistance est une urgence quotidienne, l’erreur de s’y enfermer serait fatale. Fatale au sens propre : à la responsabilité civique, au service public, aux institutions de la démocratie qui se retranchent aujourd’hui comme prises au piège d’une forteresse assiégée, il faut frayer un destin neuf. ”

(2) Néo-conservatisme légitimant aussi l’exacerbation des contradictions avec l’explosion des profits des milieux financiers jouissant sans entraves, plus de quarante ans après l’éphémère révolte contre une société de consommation devenue, depuis les ravages du néolibéralisme, société de marché, laquelle étend son empire sur la planète avec la marchandisation du monde qui affame aujourd’hui des populations entières, privées de la plus fondamentale souvaineté alimentaire.

(3) Il s’agit d’un  engagement concret de soutien et de relais aux luttes des salariés et aux aspirations populaires, en France, en Europe et dans d’autres régions du monde, couplé d’un travail d’analyses, d’échanges et  d’éducation populaire.  Une telle perspective – en contrepoint absolu avec la logique du néolibéralisme – suppose l’élaboration collective, en France, d’un  projet politique visant à souder un “Front de classes” d’abord  ancré dans les couches populaires ( sans oublier les travailleurs précaires ) et trouvant ses appuis dans de larges fractions du salariat, des travailleurs indépendants et des couches intellectuelles.

(4) Pour une présentation de cette démarche : mon article « Une position centriste radicale et républicaine par refus des vieilles politiques de chimères ou de renoncements  » dans Désert d’avenir à gauche ? Sept modestes contributions du blog citoyen, socialiste et républicain aux débats d’idées

3-Le pari de la citoyenneté

Le spectacle assez désolant des grands shows politiques conduit à s’interroger sur l’éthique du débat public. A gauche la citoyenneté reste une valeur essentielle. Si la République ne vit pas sans le citoyen, la gauche peut-elle garder son identité en oubliant les principes qui fondent l’engagement militant ?

Relégué au simple rang de supporter, le militant, cette figure jadis emblématique du mouvement ouvrier, a-t-il encore une pesée éclairée sur la destinée humaine? On pourrait en douter dans une société où les coteries ont remplacé les militants et où le vedettariat et la notoriété se confondent avec la façon d’être des élites. Cette politique de l’image mine le modèle républicain.

L’américanisation de la politique avance à marche forcée. Y échapper, nous expliquent les esprits dociles, relève d’une impossible gageure. Allez donc aborder la politique fiscale, exposer la vision d’une République européenne ou bien contester l’approche du philosophe Habermas devant des « présentateurs » d’émissions à destination de spectateurs, fascinés autant que façonnés par la force des images et des émotions. Le canal citoyen se fait bien trop rare dans la société de l’audimat et de la dérision.

Pourtant y a-t-il d’autres voies que celle de la raison en politique? Là encore, rien n’est simple. La citoyenneté ne se décrète pas. Elle s’apprend à l’école de la République, se nourrit d’une exigence et d’une expérience puisées dans la vie sociale, toujours enrichies car sans cesse éprouvées dans l’espace public. Les débats participatifs de la campagne présidentielle sauront-ils apporter cette pédagogie pour renouveler ce rapport à la politique ou se réduiront-ils à un gadget à finalité médiatique?

Il arrive que la pente de la facilité soit aussi glissante à gauche quand le slogan tient lieu d’argument et traduit l’allégeance quasi religieuse à un candidat, à un leader, à un parti ou à une chapelle politique. Ce réflexe clanique prend alors le pas sur l’adhésion réfléchie qui devrait être celle de tout homme de bonne volonté, héritier des lumières. Cette fidélité quasi religieuse, peut être touchante, sincère et sublime – quand elle est vraiment désintéressée – mais n’en constitue pas moins un vestige inquiétant d’une mentalité archaique et sectaire. N’est-il pas calamiteux ce réflexe d’excommunication janséniste, ce manichéisme particulièrement affirmé à l’extrême gauche? Ce trait de caractère est sans doute hérité du guesdisme puis des relations compliquées au sein de la gauche française entre courants réformistes et révolutionnaires. Une candidate célèbre illustre cela jusqu’à la caricature mais il y a bien d’autres modèles. Cette dérive sectaire se conforte souvent dans une approche dogmatique qui ne s’encombre pas de la complexité du réel et se dispense d’un appareil de réflexion critique. En substituant le sentiment (fidélité, pureté, intransigeance, etc.) à la raison, elle permet d’éviter les débats de fond (qui reposent sur la réflexion, la lucidité et le courage) et nourrit un attachement aveugle envers les gardiens du temple assurés d’une rente de notoriété et d’un matelas de voix. L’intransigeance verbale, gage de la pureté doctrinale et de l’intégrité morale, offre un supplément d’âme à tous nos contempteurs de la gauche réformiste. Les différences d’approches entre Jules Guesdes et Jean Jaurès ou entre Guy Mollet et Pierre Mendès France ont illustré en leur temps ce conflit de méthodes entre le radicalisme verbal impuissant et l’action réformatrice déterminée (la posture maximaliste masquant souvent l’inaction ou le défaitisme quand elle ne cache pas sciemment des entreprises peu honorables). « Comprendre le réel pour aller à l’idéal » disait Jaurès. Avec ces coeurs purs installés dans la fonction tribunitienne, le capital industriel et financier n’a pas vraiment de quoi s’inquiéter! Cette critique du gauchisme doit rester cependant toute relative. On trouve aussi à la gauche de la gauche des esprits intrépides et généreux auprès desquels il y aurait beaucoup à apprendre en théorie et en pratique. Au sein du P.S, les écuries présidentielles ont par ailleurs longtemps fonctionné sur des ressorts assez écartés des principes d’action socialistes et le capital mondialisé a été tout aussi bien épargné par les gestions social-libérales.

Une posture réaliste, ouverte et critique devrait pourtant s’imposer à tous les militants de gauche désireux d’offrir une alternative aux citoyens de ce pays. N’avons nous pas le plus grand besoin d’unir nos esprits critiques et nos voix pour refuser l’allégeance aux idées libérales? Celles-ci campent dans l’air du temps et sont encore trop hégémoniques face aux conceptions socialistes et républicaines jugées péremptoirement ringardes au motif -jamais avoué- qu’elle n’épousent pas la pente idéologique du néolibéralisme. Et jusque dans la critique de ce néolibéralisme, une posture citoyenne ne saurait faire l’économie d’une analyse serrée d’une situation concrète et souvent complexe. Dans le grand arc en ciel de la gauche, il y a souvent loin des discours aux réalités et de l’intention aux actes. Foin des passions, des dogmatismes et des querelles d’épiciers. Notre désir d’avenir citoyen n’est-il pas autrement exigeant? (Xavier DUMOULIN 2007)

« Faut-il sauver l’euro ? » : retranscription de la 1ere Rencontre du MRC

Créé par le 11 avr 2015 | Dans : a-Fédérations MRC d'Aquitaine, Economie, Pour une autre Europe, Projet politique

 

Le Mouvement Républicain et Citoyen organisait mercredi 28 janvier à l’Assemblée nationale la première de ses Rencontres, sur le thème « Faut-il sauver l’euro ? ». Voici la retranscription des échanges.  


"Faut-il sauver l'euro ?" : retranscription de la 1ere Rencontre du MRC  
Intervenants : Guillaume Balas, député européen, secrétaire général d’« Un monde d’avance » ; André Chassaigne, président du groupe Gauche démocrate et républicaine à l’Assemblée nationale ; Bastien Faudot, secrétaire national du MRC ; Romaric Godin, rédacteur en chef adjoint à La Tribune ; Pierre-Alain Muet, député PS du Rhône, économiste ; Christophe Blot, OFCE, animateur.  
 

Ouverture de Jean-Luc Laurent

Cette manifestation initiée par le Mouvement Républicain et Citoyen est la première du genre. En effet, il nous a semblé utile d’ouvrir un cycle de débats sur les grands défis qui se posent actuellement à notre pays et que l’actualité met de plus en plus en exergue. Je soulignais d’ailleurs lors du débat relatif au projet de loi « Macron » que nous étions pris en tenaille entre la situation grecque et les éléments de conjoncture que nous connaissons actuellement. Je pense notamment  à la baisse du cours de l’euro ou encore à la baisse du coût des matières premières. Quel est le point intrinsèque ? Quelle est la réalité au regard du dollar ? Cette situation est-elle durable ? Doit-elle nous conduire à mettre de côté certaines réflexions ? A l’évidence non. C’est la raison pour laquelle nous avons choisi comme thème de cette première rencontre « Faut-il sauver l’euro ? » puisque cette question se pose aujourd’hui avec acuité.  
Lorsque nous avons décidé de retenir l’euro comme premier sujet à la fin de l’année 2014, nous nous disions qu’il fallait aussi parler de cette monnaie par temps calme. Cependant, le mois de janvier est loin d’être calme. Le débat m’apparait en effet plus nécessaire que jamais puisqu’une fenêtre s’est entrouverte contre les politiques d’austérité en Europe avec la victoire d’un nouveau gouvernement décidée par le peuple grec. Cette décision interroge les fondements mêmes de la monnaie unique car la situation de la Grèce ne doit pas être réduite au pays à lui seul. Il s’agit en effet d’un problème européen. La question posée repose par conséquent sur la nature de la construction européenne et sur celle de l’euro. Le MRC a d’ailleurs tendance à penser qu’il faut changer l’Europe et l’euro et donc qu’il faut changer l’euro pour changer l’Europe.  
Avant de laisser la parole à nos intervenants, je tenais à vous souhaiter la bienvenue pour cette première, sachant que nous vous ferons d’autres propositions de rencontres sur de grands sujets. J’aimerais également rendre hommage à Bernard Maris qui nous a quittés dans des conditions odieuses et tragiques en début d’année. Il avait à cœur, plus qu’aucun autre, de rendre l’économie accessible, de la rendre à son objet et à sa dimension politique et civique. Lutter contre les évidences du temps était pour lui la seule politique possible. Il en parlait d’ailleurs avec brio et sa voix nous manque. Cette exigence est orpheline et d’autres économistes, politiques, journalistes ou intellectuels vont désormais devoir reprendre le flambeau. Les citoyens en ont besoin. Je tenais à le souligner ce soir.  
Place donc à cette première rencontre qui sera animée, et je l’en remercie, par Christophe Blot de l’OFCE.  
Enfin, je remercie tous les intervenants qui ont compris l’esprit de ces rencontres. Il ne s’agit pas de paroles au nom de partis ou d’institutions. Ces paroles doivent être libres et doivent permettre de nourrir une réflexion. C’est en tout cas dans ce but que le MRC a voulu initier ces débats. Je salue Jean-Pierre Chevènement, Marie-Françoise Bechtel et Christian Hutin, membres du MRC, ainsi que les députés membres du groupe SRC ou du Front de gauche, Jean-Pierre Blazy, Marc Dolez, Patrice Prat, Nathalie Chabanne, Arnaud Leroy, Kheira Bouziane ou encore Isabelle Bruno, qui nous font l’honneur d’être présents. Merci à vous tous.  
 

Christophe Blot

"Faut-il sauver l'euro ?" : retranscription de la 1ere Rencontre du MRC  
Ma tâche sera double. Elle consistera d’une part à donner les temps de parole à nos cinq intervenants et de l’autre à faire un propos introductif pour situer ce débat dans le contexte actuel. Je vous propose également de limiter les interventions de 10 à 15 minutes, de façon à laisser la place aux questions dans la salle et de pouvoir ensuite y répondre.  
Il faut tout d’abord se demander pourquoi nous nous posons la question de sauver l’euro aujourd’hui, même si la réponse semble relativement évidente. En effet, au-delà même de l’actualité grecque, il faut aussi tenir compte de la situation économique de la zone euro, qui traverse la crise économique la plus forte depuis la grande dépression. Certes, ce n’est pas la seule économie à traverser cette crise, cependant elle y reste engluée, à la différence d’autres pays industrialisés. Il est donc bon de donner quelques chiffres pour illustrer le décalage entre la zone euro et les Etats-Unis.  
Concrètement, la zone euro est aujourd’hui en retard de plus de 5 points par rapport aux États-Unis en termes de PIB par habitant, comparé à 2007. De la même façon, le niveau d’activité enregistre 3,5 points de retard pour la même période. Pour ce qui est des performances de croissance de l’année 2014, même si la zone euro est sortie de la récession, elle croît cependant beaucoup moins vite que le Royaume-Uni ou les Etats-Unis. Par ailleurs, cette crise économique entraîne des conséquences sociales très fortes avec une augmentation des inégalités et de la pauvreté. C’est également une crise institutionnelle qui depuis 2008, donne lieu à de nombreuses réformes et aménagements de la gouvernance économique de la zone euro. D’ailleurs, cette situation démontre bien que la gouvernance initialement pensée dans le traité de Maastricht comportait un certain nombre de carences. Il faut par conséquent se demander si les avancées actuelles permettent d’y remédier. Enfin, cette crise économique et sociale se traduit aussi par une crise politique – nous venons de le voir avec la Grèce –, comme le révèlent les indicateurs de confiance très bas vis-à-vis des institutions européennes. Bref, les citoyens européens doutent de l’Europe et de ses institutions ainsi que de la capacité de la zone euro à promouvoir la croissance, l’emploi et l’amélioration de leurs conditions de vie.  
De fait, dans la mesure où il existe un décalage très fort entre la zone euro et les Etats-Unis, nous en arrivons à nous demander si l’euro n’est pas la cause des maux que nous traversons aujourd’hui. C’est donc la question qui nous anime ce soir. En outre, poser la question de la sortie de l’euro amène aussi à penser aux alternatives. Autrement dit, pouvons-nous réformer l’Europe dans une dynamique favorable à la croissance et à l’emploi ?  
Bien entendu, l’économiste joue un rôle important dans la participation aux débats publics, parce que la question monétaire et celle de la gouvernance économique de la zone euro laissent place à un certain nombre de mécanismes en fonction des choix politiques attendus. Malgré tout, le débat ne doit pas se cantonner à la sphère économique. Il intéresse aussi les politiques, les juristes ou encore les sociologues. Cette question relève avant tout d’un débat politique, au même titre que le fait d’être entré dans la zone euro.  
Aujourd’hui, discuter sur le fait de savoir s’il faut sauver l’euro ou réformer l’Europe est aussi une question politique et c’est le sens du débat que nous allons avoir.  
 

Romaric Godin

"Faut-il sauver l'euro ?" : retranscription de la 1ere Rencontre du MRC  
Je m’interrogerai d’abord sur la question posée dans ce débat. D’après ce que l’on peut lire dans la grande presse, l’euro a déjà été sauvé par deux fois. D’abord en 2010, avec la création des mécanismes dits abusivement « de solidarité entre les pays », qui sont en fait des mécanismes de cavalerie financière. Et puis Mario Draghi l’a sauvé en 2012 via l’arme magique de l’opération monétaire sur titres (OMT), qui à mon avis ne sera jamais utilisée car cela pose beaucoup de problèmes.  
Mais qu’a-t-on sauvé avec l’euro ? Aujourd’hui, il apparait de plus en plus clairement aux yeux des citoyens européens que l’on a sauvé d’abord une construction brinquebalante de pays qui sont ensemble sans l’être vraiment. Ils sont chacun responsables de leur propre budget, ils doivent faire seuls leurs ajustements, jugés ensuite suffisants ou non par la Commission. Les déséquilibres entre les pays de l’union monétaire continuent à exister, et même se creusent. Cette construction, il faut le dire, profite pour le moment, et les chiffres le prouvent, à un pays qui est l’Allemagne, et c’est sans doute pour cela que l’on a sauvé l’euro.  
La deuxième chose que l’on a sauvée est une forme de technocratie imbibée d’une idéologie à l’agonie. Je vous rappelle en effet que la crise que nous vivons actuellement est la suite de la crise de 2007-2008, et cette crise a été provoquée non par l’Etat mais par la dérégulation financière. Or la pensée néo-libérale est celle qui domine encore aujourd’hui à la Commission et que l’on tente d’imposer aux pays membres de la zone euro.  
Comment a-t-on sauvé l’euro ? On l’a sauvé, d’abord, par une politique de rustines. En effet, on se garde bien de réfléchir à ce qu’est et ce que devrait être une union monétaire et l’on veut absolument garder cette construction brinquebalante dont je disais qu’elle profite principalement à l’Allemagne. L’exemple même de ces rustines, c’est le « sauvetage » des pays endettés. La Grèce a aujourd’hui un endettement, rapporté à son PIB, identique à celui qu’elle avait avant la douzième restructuration de sa dette, au cours de laquelle on a éliminé les trois quarts des dettes de certains investisseurs et 80 % de l’argent versé pour la dette est revenu aux créanciers de la Grèce.  
L’évolution de la gouvernance est un autre exemple de rustine. L’union bancaire, l’eurogroupe, ne sont que des avancées a minima. Dès que l’on doit faire un pas vers la solidarité entre les pays de la zone euro, on s’arrête et on ne fait que le strict nécessaire à la communication et au sauvetage de l’existant. Le lancement par exemple de l’assouplissement quantitatif de la zone euro et la mutualisation – on dit 20 %, mais en fait 12 % de la dette sont déjà mutualisés et seront repris par la Banque centrale européenne (BCE) – représentent 8 % de l’ensemble des rachats, contre 80 % qui seront laissés aux politiques nationales. Les États seront donc face à leur propre destin, obligés d’équilibrer leur budget par leurs propres moyens.  
L’euro a donc été sauvé par une politique de rustines et par des politiques économiques inspirées par l’idéologie dominante à Bruxelles et à Berlin, qui peuvent présenter quelques nuances, mais qui globalement s’accordent sur l’essentiel. Ce sont des politiques asphyxiantes pour l’économie puisqu’on ne regarde que le processus de consolidation budgétaire et – croit-on – de désendettement. En fait, on augmente la dette et ce n’est pas un hasard si l’Europe est encore en crise six à sept ans après le début de cette crise. C’est en grande partie à cause de la façon dont la zone euro est construite, et à cause de la façon dont elle a été sauvée. Les politiques d’austérité ont entrainé une dévastation de la confiance de tous les agents économiques de cette zone, alors même que l’austérité et la baisse des déficits budgétaires, idéologiquement, étaient censées rétablir la confiance.  
En troisième lieu, le sauvetage de l’euro s’est fait par la neutralisation de la démocratie – jusqu’à dimanche dernier au moins, et peut-être pour plus longtemps – en imposant les décisions économiques que je viens de décrire aux peuples en dépit des choix qu’ils pouvaient faire. Le Parlement chypriote a voté contre le plan de sauvetage ; il a dû finalement l’accepter avec des modifications marginales sous peine de sortir de l’euro en catastrophe. Des élections ont eu lieu au Portugal et en Espagne ; les deux grands partis ont été priés de se mettre d’accord avent les élections pour s’engager à respecter les politiques économiques décidées par les instances de la zone euro.  
Cet euro qui a été sauvé est donc dominé par l’idéologie, et d’une certaine façon par la foi. Le commissaire Katainen expliquait cet après-midi que le plan Junker allait créer 1,3 million d’emplois dans la zone euro. On peut y croire comme on croit à l’Immaculée conception, mais cela ne tient pas. On se rend compte que toute la structure de la zone euro ne tient qu’à cette sorte de foi dans le fait qu’elle représente l’Europe, et qu’il n’y a pas d’Europe possible sans cette structure technocratique, sans ces politiques d’austérité néo-libérales.  
Comme cela ne fonctionne pas sur le plan économique, il faut trouver des alternatives. Il y en a deux. La première, c’est la sortie de la zone euro, assez lourde sur le plan économique, mais qui peut se faire de façon intelligente et se décliner de diverses façons. Chaque pays peut revenir à une politique monétaire indépendante, mais on peut aussi prévoir des mécanismes d’ajustement et de collaboration entre eux. La sortie de l’euro ne signifie pas que les pays réarment immédiatement et se font la guerre. Cette idée relève elle aussi de l’idéologie et de la foi dans un mythe européiste qui domine à Bruxelles aujourd’hui.  
La deuxième option, plus proche de nous aujourd’hui, est celle d’une réforme dans un sens plus solidaire, en créant une véritable économie de la zone euro. Cela avait été proposé en partie par Mario Draghi au mois d’août dans son discours de Jackson Hole. La proposition était de réfléchir ensemble à la façon de faire repartir l’économie de la zone euro, en élaborant un plan de relance intelligent là où c’est nécessaire, la politique monétaire venant soutenir ce plan de relance. Il a rajouté les réformes structurelles parce qu’il est Mario Draghi et qu’il ne peut pas faire autrement, mais cela avait un sens, et surtout cela structurait une économie au sein de la zone euro.  
C’est un peu cela que veut faire Syriza, qui considère que l’État grec n’est pas en mesure d’investir en Grèce aujourd’hui, et pour qui il faut que ce soit l’Europe qui le fasse et que cela s’inscrive dans un plan d’investissement européen. Une réflexion est nécessaire autour de cette zone euro, vue comme un ensemble économique cohérent, et il faut évidemment des solidarités internes, ce qui suppose que les peuples acceptent de payer les uns pour les autres. Le problème est qu’aujourd’hui – et l’on revient toujours au même écueil – il y a un peuple qui ne veut pas payer pour les autres, c’est l’Allemagne. Ceci dit, il n’est pas sûr non plus que les Français veuillent payer pour les autres. Néanmoins, c’est clair en tout cas pour les Allemands, et ils mènent leur politique dans ce sens.  
Cette deuxième option, qui est la plus cohérente – à partir du moment où on a fait l’euro, faisons une vraie économie de la zone euro – est peut-être la plus proche, et je voudrais terminer en disant que l’on se trouve au cœur du débat aujourd’hui, puisque la Grèce proposera cette option. Le paradoxe est que les pro-européens – ceux qui prônaient le fédéralisme, selon qui il fallait accepter le pouvoir de la Commission parce que c’était un pouvoir fédéral qui représentait l’intérêt commun de la zone euro, etc. – se retrouvent vent debout contre un pays qui proposera non pas seulement la mutualisation de la dette mais aussi une solidarité interne entre les pays et, ce faisant, propose une zone euro cohérente, avec des liens qui ne se résumeront pas simplement à des relations entre créanciers et débiteurs. Il est intéressant de constater que les pro-européens, aujourd’hui, refusent la création d’une véritable fédération européenne. Cela prouve qu’ils ne défendent qu’une chose, cette superstructure néo-libérale qui aujourd’hui domine à Bruxelles.  
 

Guillaume Balas

"Faut-il sauver l'euro ?" : retranscription de la 1ere Rencontre du MRC  
J’ai été élu le 25 mai dernier député européen et je siège au sein du groupe socialiste. Je suis donc à la fois en plein apprentissage et en même temps déjà dans la pratique puisque les événements sont en train de se dérouler de manière accélérée.  
Je voulais en premier lieu remercier le Mouvement Républicain et Citoyen. Nous nous côtoyons souvent dans nombre de combats, et je pense à celui de 2005, en particulier, qui a été un moment important. Cela me permet aussi de rencontrer Jean-Pierre Chevènement, c’est la première fois et j’en suis ravi, étant comme beaucoup de ma génération un lecteur assidu de ses analyses et de ce qu’il préconise. Lorsque l’on est député européen, c’est important pour comprendre la géopolitique aujourd’hui.  
On peut dire que c’est vraiment le bon moment pour débattre de la question de l’euro, avec ce qui s’est passé dimanche et les réactions que cela provoque. C’est bien au-delà de la question de l’euro que les questions se posent, et cela a été bien dit. Il y a la question de l’Union européenne et de son devenir, des transformations potentielles qu’elle peut subir, d’ailleurs, dans un sens ou dans un autre, que l’on n’attendait plus, étant plongés dans une sorte d’apathie depuis quelques années.  
Il faut rejeter, laïques comme nous sommes, tout dogme aujourd’hui. Il faut réfléchir de façon rationnelle, à partir des valeurs que nous avons, au devenir commun que nous souhaitons et pour lequel nous combattons. Il faut éviter absolument le double discours religieux qui est de faire de l’Europe le grand Satan qui serait la cause de toutes nos difficultés, comme de faire de l’Europe le dogme de substitution à la fin des espérances de transformation sociale et en faire l’acmé de toutes les batailles. C’est un objet laïque, un objet politique et c’est bien ainsi qu’il faut y réfléchir.  
Sur la question de l’euro, qui est maintenant majeure et cruciale, mon analyse personnelle, et elle ne va pas être originale, c’est qu’il y a à l’origine un défaut de conception. Une monnaie peut difficilement se concevoir sans les instruments macro-économiques qui l’accompagnent. Imaginons qu’il n’y ait pas eu d’État français au moment où, en France, la monarchie a décidé d’unifier monétairement le territoire, que nous ayons laissé chaque province avec les asymétries économiques que nous connaissions et qu’il n’y ait jamais eu de redistribution des forces productives, des capacités, des investissements. Nous nous serions retrouvés très rapidement dans une crise politique majeure où la question de l’unité même de ce que nous faisions ensemble se serait posée. Or c’est bien, en partie, ce qui se passe aujourd’hui avec la zone euro. Des éléments ont commencé à avancer, cela a été évoqué, mais nous avons fait une monnaie sans nous poser du tout la question des instruments de régulation, et notamment de la façon de combattre les asymétries économiques. Aucune réflexion n’y a été portée, mis à part peut-être les pauvres Fonds structurels européens qui ne sont pas à la mesure des problèmes qui se posent.  
Pire que cela, on a enfermé la question de l’euro dans une espèce de confédération juridique où il y aurait des règles à respecter indépendamment du contexte économique, et nous avons fixé cela dans des traités, pour des questions géopolitiques que l’on pouvait comprendre, à l’époque, avec la fin de l’URSS, avec la réunification allemande. De ce fait, nous avons transformé ce qui relève de la politique en un credo juridique, que l’on retrouve notamment Outre-Rhin et qui est très difficile aujourd’hui à faire varier.  
Cet euro est-il néanmoins une abomination telle qu’il serait à l’origine de tous nos problèmes ? Je voudrais de ce point de vue relativiser les choses. J’ai trop entendu que la valeur haute de l’euro était la cause de tous nos problèmes économiques. Très sincèrement, je ne crois pas non plus que la baisse forte que nous sommes en train de vivre résoudra tous nos problèmes économiques. De ce point de vue il faut aussi être laïque dans la manière d’envisager l’euro, ce n’est qu’une monnaie. Cela n’empêche en rien de penser les difficultés propres que nous pouvons avoir d’abord, État par État, mais aussi les autres problèmes économiques que nous avons sur l’ensemble de la zone euro et de l’Union européenne aujourd’hui. Par exemple la question énergétique ne se résume pas au cours du pétrole, mais s’intègre dans une réflexion sur les moyens d’unifier l’Europe du point de vue énergétique, ce qui est la seule manière d’avoir une véritable autonomie politique.  
L’euro n’est donc pas la source de tous nos problèmes, mais il peut être à la source d’un certain nombre de ces problèmes.  
Quatre scénarii sont devant nous. Je reprendrai des éléments qui ont été dits précédemment, mais nous ne nous étions pas concertés.  
Tout d’abord, les choses peuvent-elles rester en l’état ? Ce corsetage juridique que nous, Français, avons accepté, que l’Allemagne nous a imposé, que nous trahissons tous en permanence, parce que c’est en fait invivable ? Nous passons de ce fait notre temps à mentir. J’ai été stupéfait d’entendre le président de la République expliquer qu’il fallait que la Grèce tînt ses engagements, parce que nous-mêmes avons bien des difficultés à tenir les nôtres. C’est en tout cas ce que pensent nos amis allemands. Je crois sincèrement que cela est en train d’exploser et que la victoire de Tsipras en Grèce est annonciatrice. Nous ne pourrons pas laisser les choses en l’état, et nous ne pourrons pas rester dans une espèce de confédération politique où la seule chose qui nous réunisse est la surveillance commune de nos budgets. Cela ne fonctionne pas, cela nous tue économiquement depuis cinq ans et si cela continue, il y aura une révolte des peuples qui se traduira par l’éclatement de la zone euro et sans doute même à terme de l’Union européenne.  
Cela bougera donc, mais pas forcément dans le bon sens. Il peut arriver qu’à un moment donné, cela ne fonctionne vraiment plus. Je choisis par exemple un scénario en imaginant que Tsipras a des exigences sur la dette, s’y tient, finalement, de manière extrêmement forte. Nous, Français, nous refusons ce que demande aujourd’hui la Grèce, de même que l’Allemagne. La BCE dit que c’est hors de question, etc. Nous pouvons alors arriver très rapidement à une crise où l’Allemagne elle-même considèrerait que faire un nouveau Markland avec quelques autres pays sera beaucoup plus profitable pour elle que de rester dans l’euro. Je voudrais souligner que, quel que soit le scepticisme que l’on peut avoir à propos de l’euro, ce ne serait pas forcément une très bonne nouvelle pour nous si cela se produisait. Nous nous retrouverions avec une zone monétaire intégrée très forte, de laquelle nous pourrions être exclus ou à la marge, sans alliés pour pouvoir contrebalancer cette zone.  
C’est un scénario que je crois probable. Je vais vous raconter tout de suite une anecdote. Tout à l’heure j’étais en débat sur une chaîne de télévision avec une députée CDU allemande, qui était déjà intervenue dans une émission avec Duflot, Mélenchon et Hamon. On touche du doigt que ce qui se passe dans la droite allemande aujourd’hui n’est pas de l’ordre de la rationalité – et je pense qu’Emmanuel Todt a raison de ce point de vue – mais de l’ordre de l’identité. Cette députée dit : « ne pas payer ses dettes, c’est une faute morale ». C’est ainsi qu’elle entre dans le débat. Lorsqu’on est face à des gens qui ne sont plus dans la rationalité du débat, mais dans quelque chose d’autre qui est réellement de l’ordre de la morale et de la valeur, c’est très compliqué de les faire bouger.  
Tous les Allemands et tous les partis allemands ne sont pas sur ces positions, mais la CDU, elle-même menacée par l’émergence d’Alternative für Deutschland, est un peu coincée et les socio-démocrates sont ankylosés. S’ils bougent une oreille, ils sont des traîtres à la nation, et ils sont par conséquents obligés de tenir un discours qui n’est d’ailleurs pas le même au Parlement européen que chez eux.   Il y a donc aujourd’hui une possibilité d’éclatement assez rapide de la zone euro.  
Le troisième scénario, c’est l’idée que porte le MRC de la monnaie-commune, qui consiste à réintroduire un système monétaire européen modernisé autour d’une monnaie commune, avec l’acceptation de la divergence monétaire par pays, compensée et négociée d’une certaine manière. C’est une idée qui m’intéresse, sans pour autant que j’y adhère complètement aujourd’hui. Cela peut peut-être sauver l’ensemble, si jamais nous sommes dans une crise profonde que nous n’arrivons pas à résoudre, si le quatrième scénario, que je vais développer et sur lequel j’essaierai de conclure, ne se met pas en place.  
Ce scénario constitue néanmoins, pour quelqu’un comme moi, un abandon formidable. Il suppose que l’on fasse son deuil de l’idée d’une construction politique européenne commune et intégrée, et que l’on entre dans un système fondamentalement confédéral, dans lequel l’idée de développer un intérêt général qui transcende les intérêts particuliers est plus compliquée à mettre en œuvre. C’est sans doute très réaliste, mais peut-être y a-t-il moyen de faire autre chose. Je crois que la conscience européenne est plus élevée aujourd’hui qu’on ne veut bien le dire et j’en prends pour exemple la victoire de Tsipras en Grèce. Le fait même que cette victoire ait un écho aussi profond dans toutes les populations et suscite autant de débats prouve bien qu’aujourd’hui ce qui se passe à un bout de l’Europe a des résonnances partout. Lorsque l’on se sent solidaire aujourd’hui du peuple grec, c’est parce c’est aussi de nous que cela parle. Ce qui ne veut pas dire que tous les pays se ressemblent et que tout est transposable. Il y a néanmoins quelque chose de cet ordre.  
C’est pour cela que j’aimerai me battre pour un quatrième scénario, dont je ne suis pas sûr du tout qu’il puisse se réaliser, et que peut-être il faudra à un moment abandonner pour revenir à votre raison. Je constate qu’il y a aujourd’hui un débat européen qui devient de plus en plus dur, de plus en plus franc et qui pose la question d’une véritable intégration politique et économique de la zone euro. La question sera posée et la réponse, je pense, rapidement donnée. Elle revient à répondre à la question précédemment posée : sommes-nous capables de payer pour les autres et les autres sont-ils capables de payer pour nous ? Sommes-nous capables, de manière démocratique et non pas, comme aujourd’hui, de manière complètement éloignée des peuples, de définir un intérêt général soit de la zone euro, soit de l’Union européenne, qui permette de s’appuyer sur une identité commune et des intérêts communs.  
Le défi est immense. Il ne répond pas simplement à un idéal, mais à des réalités. Je pense à l’énergie ; tant que l’on ne résout pas les problèmes énergétiques, tant que les uns sont sous domination russe, que les autres regardent vers les États-Unis pour essayer d’y échapper et que d’autres encore pensent que leur propre survie ne passe que par le développement de leur propre force énergétique, nous sommes loin de la définition de cet intérêt général. Je crois néanmoins qu’il existe aujourd’hui une possibilité progressiste pour la zone euro, à condition, évidemment, que l’on change tout !  
Il faut renégocier les traités – cela ne peut se faire qu’à petits pas –, renégocier la gouvernance de la monnaie et donner un véritable pouvoir politique sur la monnaie. C’est quand même le grand paradoxe de voir Draghi être le seul à peu près à comprendre ce qui est en train de se passer, même s’il ne faut pas non plus survaloriser ce qu’il fait. Les dernières mesures prises peuvent aussi être vues comme allant dans le sens d’un éclatement de la zone euro, puisque seuls 20 % des rachats seront mutualisés. Il faut aussi réfléchir à la façon d’harmoniser un certain nombre d’éléments, parmi lesquels la question fiscale – ne serait-ce que la lutte contre l’évasion fiscale – et la mise en place d’une véritable taxe sur les produits financiers. On avance sur ce sujet, mais très lentement, et la France est d’une ambiguïté absolue. Il y a la question de l’harmonisation sociale, qui est extrêmement importante et qui est faisable, contrairement à ce que l’on dit, avec des paramètres de convergence, pas identiques dans tous les pays, mais qui donnent les moyens de progresser.  
Je dirai, pour terminer, qu’il n’y a de mon point de vue qu’une solution pour y arriver : la France doit tout de suite et complètement sortir de cette obsession d’être toujours dans un rapport franco-allemand premier. Aujourd’hui, quand nous allons voir l’Allemagne, nous perdons d’emblée, nous n’avons pas le rapport de force pour mener. Ce qu’il faut faire est tout l’inverse, et la victoire de Tsipras nous ouvre là une « séance de rattrapage » après celle de 2012, l’élection de Hollande, que l’on a ratée puisqu’il n’a pas fait ce qu’il avait promis, et il a eu grandement tort. La France doit maintenant comprendre qu’elle doit créer des coalitions qui contraignent l’Allemagne, et non rester dans cette obsession du dialogue franco-allemand premier, qui la rend prisonnière des intérêts allemands et donc inutile du point de vue européen.  
 

André Chassaigne

"Faut-il sauver l'euro ?" : retranscription de la 1ere Rencontre du MRC  
Les propos que je tiendrai, en m’appuyant sur le texte écrit parce que je ne domine pas parfaitement toutes ces questions, sont ceux que porte le Parti de la gauche européenne, présidé par Pierre Laurent, secrétaire national du Parti communiste français et dont un des vice-présidents est Alexis Tsipras. L’analyse que je ferai est celle que portent les différents partis du PGE et correspond par conséquent à ce que porte aujourd’hui Syriza.   C’est un débat très important, et nous allons essayer de vous copier en matière d’organisation de ce type de réflexion partagée, dont nous avons besoin. Nous portons souvent nos orientations et nous avons besoin d’écouter, de confronter celles des uns et des autres. Encore une fois, merci, et nous allons essayer de faire aussi bien que vous.  
Le premier constat que je voudrais faire, c’est que cette question sur le devenir de l’euro agite très fortement le débat politique depuis la crise de 2008-2009. On constate cependant trop souvent que le débat se cristallise sur l’hypothétique sortie de la monnaie-unique, avec une évacuation des causes profondes de la crise financière, économique, sociale de l’Europe. Si on se focalise uniquement sur cette perspective, on évacue la question des moyens de changer de politique en Europe. On aborde des choses avec une posture de fermeté, voire de menace de sortie de l’euro, qui démontre notre hostilité aux choix européens.  
Nous pensons qu’il s’agit d’une façon de présenter les choses qui peut être sclérosante et qui peut, si l’on n’y prend pas garde, rétrécir le débat politique. Pour nous, la question à poser n’est pas celle-ci, mais plutôt : « que faut-il faire pour favoriser un autre euro et pour refonder l’Europe sur d’autres bases ? ». Voilà comment nous abordons cette question. Il faut construire, dans les faits, un autre euro pour prendre le pouvoir sur la finance.   Le deuxième constat que je voudrais faire – cela a été dit par les intervenants précédents – c’est qu’aujourd’hui nous ne sommes plus dans un débat abstrait qui peut apparaitre comme superficiel. Il y a eu la victoire de Syriza en Grèce et cela nous conduit véritablement à prendre à bras-le-corps cette question de l’euro, avec un gouvernement grec qui veut combattre l’austérité imposée par la Troïka et dont la réussite est un enjeu concret pour toutes les forces de progrès en Europe. Il y a une exigence d’apporter des réponses et aussi une exigence de large mobilisation autour du gouvernement grec. Le 1er décembre, j’ai reçu, comme président de groupe, Grégor Gysi, président du groupe Die Linke au Bundestag, et déjà à cette date nous avons pris la décision de réunir régulièrement les présidents des groupes de notre sensibilité qui siègent dans différentes assemblées européennes. Nous pensions en effet qu’il fallait que nous ayons une démarche commune, et que l’on puisse, dans nos assemblées respectives, porter des textes qui soient les mêmes. Nous l’avions déjà fait sur une proposition de résolution, mais nous allons essayer de concrétiser cette démarche. La Grèce nous concerne tous et son devenir exige que l’on prenne les choses en main dans nos assemblées respectives.  
Pour que Syriza puisse réussir, cela exige que l’on prenne une direction complètement différente concernant l’euro. Nous pensons qu’il faut mener le combat pour une nouvelle création monétaire de la BCE – j’y reviendrai – mais une BCE qui serve non plus, comme aujourd’hui, à alimenter le pouvoir des marchés financiers, mais qui serve au contraire à s’en libérer, en réorientant radicalement l’utilisation de l’argent en Europe, et bien évidemment en Grèce puisque c’est elle qui est à l’actualité, en faveur d’une politique complètement différente. C’est sur ce thème que Syriza a mené la campagne, c’est un défi lancé aux marchés financiers, et cela exige que l’on apporte une réponse à la question qui est posée. Pour nous, la réponse n’est pas de sortir de l’euro, c’est d’aller vers un euro différent.  
Nous pensons, en effet, que la fin de l’euro entrainerait une spirale de dévaluation compétitive – je sais que c’est très discuté, les économistes en débattent – qui mettrait en concurrence encore davantage les pays d’Europe, notamment ceux d’Europe du sud, sous le regard que l’on suppose plutôt satisfait des conservateurs allemands. Nous pensons aussi que les peuples européens perdraient, avec ce choix de sortir de l’euro, toute chance de contester l’hégémonie monétaire du dollar qui fait tant de mal à la planète. C’est ce qu’Alexis Tsipras a développé pendant sa campagne. Il ne s’agit pas pour nous de « désobéir » à l’Europe, pour reprendre un terme parfois employé. Il s’agit de rassembler toutes les forces disponibles pour refonder l’Europe et obliger les institutions européennes à obéir à une volonté grandissante des peuples européens.  
Cela ne se limite donc pas pour nous à un plan d’urgence. Lorsque nous disons qu’il faut refonder l’Europe, qu’il faut un autre euro, qu’est-ce que cela signifie ? L’argent public, celui des entreprises, celui des banques, doit servir à répondre aux exigences sociales, doit accompagner le développement économique, le maintien et le développement des services publics, satisfaire les besoins dans le domaine écologique. Il s’agit de poser les bases d’une nouvelle façon de créer des richesses. Nous avons des propositions en termes de leviers et j’en citerai quelques-unes.  
Nous pensons que la priorité des priorités, c’est de changer le statut et les objectifs de la Banque centrale européenne. Elle doit être placée sous le contrôle du Parlement européen et des parlements nationaux. Le deuxième objectif, lié au premier, est que les banques centrales nationales puissent disposer d’une marge d’autonomie pour définir les crédits refinancés en priorité et les conditions auxquelles les banques de chaque pays peuvent emprunter à l’euro-système, à la BCE et aux dix-neuf banques centrales nationales de la zone euro.  
Le troisième objectif est de mobiliser les travailleurs et les citoyens, donc faire en sorte qu’existe un pouvoir d’intervention des peuples pour déterminer quels types de crédit il faut ou non encourager.  
Cela est soumis à une condition. Ce n’est pas par des réponses institutionnelles, par des réponses de partis que l’on réussira à aller dans cette direction. Nous pensons qu’il faut un développement des luttes sociales, des luttes politiques dans les différents pays d’Europe pour imposer des réorientations immédiates et des choix de politiques différentes en matière monétaire. Si cette mobilisation, qui commence à monter, on l’a vu avec la Grèce, on le voit avec l’Espagne, ne s’amplifie pas au niveau européen, nous aurons le plus grand mal parce que les marchés financiers ne sont pas prêts à abdiquer si nous ne sommes pas capables de conduire des luttes acharnées. Nous pensons néanmoins qu’il n’y a pas d’autre solution que de prendre de cette façon la question à bras-le-corps.  
Pour y parvenir, nous pensons qu’il faut réorienter les crédits bancaires. Ceux-ci vont aujourd’hui en priorité aux entreprises qui placent leur argent sur les marchés financiers et aux Etats qui mènent des politiques d’austérité. Il est urgent, selon nous, de renverser ces priorités. La BCE elle-même dit qu’elle veut cibler ses refinancements, mais les mesures qu’elle prend visent à préserver toujours les intérêts de la finance plutôt qu’à les combattre. Les choix nouveaux de la BCE, s’ils sont pris sur ces fondements, vont nous conduire à une nouvelle crise financière. Peut-on faire autrement ? Les traités actuels autorisent-ils la Banque centrale européenne à mener une politique monétaire sélective ? Nous pensons que oui, pour partie, et que la BCE pourrait, par exemple, si bien sûr le rapport des forces permet de l’arracher, mettre en œuvre un rachat massif des dettes publiques, sous condition. Il faut aller vers un audit des différentes dettes pour savoir comment elles sont construites, et leur rachat ne peut se faire que si ces dettes correspondent à un potentiel de croissance efficace socialement et écologiquement.  
C’est à ce prix, pensons-nous, que les dettes publiques peuvent être rachetées, et il faudra, en fonction de cet audit, se poser la question de l’effacement d’une partie des dettes des différents pays. La question se pose des intérêts, et lorsqu’on parle d’effacement, il s’agit surtout des intérêts de la dette. À quels emprunts, qui ont servi quels objectifs, qui ont alimenté quelles politiques ces emprunts sont-ils dus ? Il faut engager un processus de restructuration des dettes publiques pour sortir de la dépendance aux marchés financiers.  
Le deuxième point au sujet des banques concerne leur refinancement auprès de la BCE. Nous n’écartons pas, bien sûr, le refinancement des banques à un taux très bas, mais seulement pour les prêts répondant à des critères précis qu’il faudra mettre en place en matière économique – notamment concernant la création de valeur ajoutée dans les territoires – en matière sociale – sur la sécurisation de l’emploi, sur la formation – et aussi en matière écologique – quelle politique met-on en œuvre dans le domaine des économies d’énergie, des ressources nouvelles, de la transition énergétique ? Si les prêts sollicités ne vont pas dans cette direction, le coût des financements doit être très élevé, de façon à ce que l’on puisse influer sur eux en fonction de choix politiques.  
Avec Die Linke fin 2001, nous avions déposé le même jour à l’Assemblée nationale et au Bundestag une proposition de résolution commune, qui visait à créer un fonds de développement européen écologico-social qui achèterait les titres publics. Avant même de modifier les traités européens, ce fonds permettrait de financer les dépenses publiques nouvelles écologiques et sociales et d’orienter l’Europe vers un développement complètement différent de celui qui est le sien. Est-ce possible ? Nous disons que oui, dans la mesure où la BCE n’achèterait pas elle-même directement les nouveaux titres de dette publique, ce qu’interdit l’article 123-1 du traité de Lisbonne. C’est une nouvelle institution financière publique qui mettrait en application cette politique, ce qui est par contre autorisé par l’article 123-2 du traité. Cette première étape ouvrirait la voie à la construction d’un mouvement majoritaire en Europe pour une modification des traités. Ce fonds devrait avoir une gouvernance démocratique forte, c’est notre obsession de toujours plus de démocratie pour aboutir à des orientations politiques nouvelles.  
Voilà ce qu’a porté Syriza, ce que porte le Parti de la gauche européenne, ainsi que le Parti communiste français et, je pense les dix députés du Front de gauche – je ne les ai pas fait voter avant cette intervention. Il y a pour nous urgence à arracher ces évolutions, sinon le nouveau gouvernement grec échouera.  
Je terminerai avec cette belle citation de Nelson Mandela : « Cela semble toujours impossible, jusqu’à ce qu’on le fasse ».  
 

Pierre-Alain Muet

"Faut-il sauver l'euro ?" : retranscription de la 1ere Rencontre du MRC  
Je suis également impressionné par le choix des dates, effectivement, mais aussi par le fait qu’il sait faire dialoguer toutes les composantes de la gauche, et cela fait du bien.  
J’en profite pour saluer Monsieur Chevènement, qui reste pour moi le cofondateur du Parti socialiste, comme pour tous les socialistes de ma génération, et l’artisan de l’union de la gauche, à plusieurs étapes de sa carrière politique.  
On a beaucoup parlé des scénarii. Je reviendrai, quant à moi, sur la crise. Je pense que ce qui se passe, malheureusement, en Europe depuis trois ans n’a qu’un seul précédent dans l’histoire, un précédent tragique, ce sont les déflations des années 30 ; et je me demande depuis plusieurs années comment on a pu en arriver là.  
Une crise éclate en 2008, qui est presque une réplique de la crise de 29. Elle est le fruit de trois décennies de mondialisation libérale, comme cela s’était produit avant 29, avec une explosion des inégalités, merveilleusement décrite par les brillants travaux d’un économiste français que l’on ne cite pas suffisamment en France. Thomas Piketty montre que les inégalités dans le monde, avant cette crise de 2008, ont rejoint les niveaux qui existaient avant la crise de 29. Simplement on a retenu les leçons de la crise de 29, on n’a pas laissé s’effondrer le système financier, les banques, même si cela a coûté très cher. On a relancé partout pour éviter que l’économie ne s’effondre, mais en 2009, elle s’effondrait aussi fortement que pendant la crise de 29. Et puis, comme dans les années 30, une crise née aux Etats-Unis a produit ses résultats les plus désastreux en Europe. Dans les années 30, cela a été en Europe les pays s’accrochant à l’étalon or et pratiquant des politiques de déflation. Cette fois, c’est la zone euro qui est confrontée à une crise de la dette, ce qui est bizarre quand on pense que c’est une zone qui était moins endettée que les États-Unis, beaucoup moins que le Japon et qu’à l’exception de la Grèce, qui avait effectivement un problème de dette, la plupart des pays touchée par cette crise respectait les critères de Maastricht, certains avaient même un excédent, et c’est la crise qui a créé les difficultés que l’on connait.  
Ce n’est donc pas une crise de la dette, en fait c’est une crise d’une union monétaire qui n’a jamais su construire la solidarité qui va avec une union monétaire. J’ai pour ma part voté le traité de Maastricht, j’ai même voté tous les traités européens, mais je pensais qu’à partir du moment où l’on faisait le pas vers l’union monétaire, on mettait en place la solidarité qui va avec, ce qui suppose d’aller vers du fédéralisme politique, parce qu’on ne crée pas une banque centrale fédérale toute seule sans rien à côté.  
On a mis deux ans à trouver la façon de répondre aux attaques spéculatives lorsqu’une crise a touché un petit pays de la zone euro – la Grèce, c’est 3 % du PIB européen. Les marchés financiers, qui, eux, vont vite, ont vu que les pays européens n’étaient pas capables de mettre en œuvre un soutien rapide à la Grèce et ont continué à spéculer contre d’autres monnaies. C’est ainsi que la spéculation s’est développée.  
Il faut bien le dire, l’Europe est, depuis des années, noyée dans une idéologie qui consiste à penser que les bonnes mesures économiques, ce sont des réformes structurelles, des règles que l’on suit quelle que soit la situation économique, et non des politiques dites « discrétionnaires », c’est-à-dire qui s’adaptent à la situation. Toujours est-il que l’Europe s’est enfoncée dans un cocktail de politiques économiques qui a conduit à la situation actuelle. Ce cocktail est constitué de coupes massives dans les dépenses publiques et de coupes tout aussi fortes dans le coût du travail et parfois, malheureusement, comme en Grèce, dans les salaires. Cela peut marcher quand on est seul à le faire, mais c’est catastrophique quand on le fait tous. Et quand je dis que cela peut marcher quand on est seul à le faire, je voudrais citer le gouvernement français qui évoque souvent Schroeder, dont les réformes auraient rétabli la situation allemande. J’estime pour ma part qu’il a plutôt démoli le modèle social allemand et, sûrement, les partis de gauche en Allemagne, en tout cas son parti. Mais il faut avoir conscience que lorsqu’il a rétabli la compétitivité allemande, c’était au début des années 2000, il n’a pas en même temps réduit le déficit. En même temps qu’il baissait le coût du travail, il a laissé le déficit se creuser. C’est la seule période où l’Allemagne a été en déficit excessif, et à cette époque, le reste de l’Europe était en croissance, et ne menait pas la même politique. Par conséquent, l’Allemagne bénéficiait de la croissance européenne. Ses successeurs ont ensuite réduit le déficit des finances publiques avec des coupes dans les dépenses. Elle était seule à le faire, ses partenaires ont soutenu sa croissance, elle a donc eu des rentrées fiscales qui lui ont permis de réduire son déficit.  
Or, quand tout le monde le fait, et c’est ce qui se passe en Europe aujourd’hui, cela n’a plus aucun effet. La croissance s’effondre tellement que l’on perd en recettes tout ce que l’on croit avoir gagné en dépenses. Et on arrive à la situation – c’est la nôtre, mais c’est aussi celle de toute l’Europe – où l’on constate que l’on a appliqué des politiques d’austérité sans parvenir à réduire le déficit. Et c’est la même chose pour les politiques de compétitivité. Si un pays baisse le coût du travail, cela améliore sa situation en termes de compétitivité, mais cela dégrade celle de son voisin. Par conséquent, si tout le monde le fait, cela ne marche plus, sauf pour ceux qui vont le plus loin. La Grèce, en baissant massivement le coût du travail et les salaires, est aujourd’hui en excédent extérieur, mais à quel prix ! Si tous les pays le font, ils n’arrivent qu’à une chose, c’est à baisser les prix, c’est-à-dire à la déflation. La dépression et la déflation que connait l’Europe sont la conséquence naturelle des politiques suivies.  
Si l’on continue le parallèle avec les années 30, c’est la même chose. Les politiques de Brüning et Laval, c’était des coupes dans les dépenses, dans les salaires, et cela a produit des résultats calamiteux.  
Pour l’Europe c’est tragique, parce que c’est selon moi la négation de ce qu’elle était. Elle a été construite sur la solidarité. Quand on a intégré l’Espagne, le Portugal, la Grèce, tout le monde pensait que cela allait tirer les salaires vers le bas. Cela aurait pu se produire, mais on a mis en place des mécanismes de solidarité, des fonds structurels. On a fait en sorte que ces pays qui intégraient l’Europe avec des salaires bas bénéficient de l’innovation des pays qui étaient développés, et de cette façon on a tiré tout l’ensemble vers le haut.  
Je voudrais faire une petite parenthèse sur ces politiques de baisse du coût du travail. Je suis tout à fait partisan des politiques de compétitivité, mais par l’innovation. Les politiques de baisse du coût du travail ne sont pas coopératives, puisque tout ce que l’un gagne est pris sur ses partenaires, alors que les politiques d’innovation, elles, sont coopératives. Lorsque l’on fait un effort d’innovation en France, tôt ou tard cela bénéficie à tous les autres pays. On gagne donc en compétitivité, mais on favorise aussi celle de ses partenaires. Enfin, pour parler du cas français, je pense que c’est d’autant plus inadapté que lorsque l’on regarde l’histoire économique, on se compare toujours à l’Allemagne, spécialisée dans le haut de gamme alors que nous sommes spécialisés dans des produits extrêmement concurrencés. C’est en effet le résultat de cinquante ans de baisse du coût du travail à travers des dévaluations, que l’on a fait en France chaque fois que l’on a voulu rétablir notre commerce extérieur. L’Allemagne, qui a été obligée de réévaluer sa monnaie, c’est-à-dire d’augmenter son coût du travail, a été contrainte d’innover, de se spécialiser et a échappé à ce type de compétition. Je pense donc que ce n’est la bonne politique ni pour un État, ni a fortiori pour un ensemble d’États.  
Une autre négation de ce qu’est l’Europe, de ce qu’a été la construction européenne, c’est ce qui s’est passé avec la Grèce. Ce qu’a fait la Troïka en Grèce, c’est inimaginable. Quand l’Europe s’est construite, les fondateurs avaient en tête de ne pas recommencer le traité de Versailles, c’est-à-dire de ne pas faire payer à un pays vaincu des réparations qui le conduisent à une situation impossible. Or l’Allemagne, notamment, a fait la même chose. On a dit que la Grèce avait fauté, et qu’il fallait qu’elle payât. En réalité, oui la Grèce a payé très cher, mais toute l’Europe a payé, parce que des politiques non coopératives qui enfoncent un pays au lieu de l’aider nuisent à tout le monde. Je pense que ce qui s’est passé en Europe est tragique parce que c’est la négation de la construction européenne.  
Quelques mots sur ce qu’il faudrait faire. Le peuple grec nous le dit : il faut tourner la page de l’austérité. On ne peut pas rester avec des politiques aussi absurdes, et je pense que le jugement de l’histoire sera terrible pour cette période. Je demande souvent à mes collègues allemands ce qu’ils pensent du chancelier Brüning, et ils me répondent que c’est la catastrophe. Pour nous, quand on parle de Laval, c’est encore pire parce qu’il y a eu une suite politique qui n’était pas brillante. Je crains que ce qu’ont fait les dirigeants européens reste dans l’histoire comme ces politiques absurdes.  
Il faut donc que l’on rétablisse une Europe de la croissance. Pensez que l’Europe avait l’an dernier 230 milliards d’excédents extérieurs. On pourrait se dire qu’elle est très compétitive, mais ce n’est pas la compétitivité qui explique cela, c’est tout simplement l’effondrement de la demande intérieure, qui entraine celle des importations. Par conséquent cet excédent pèse sur le reste du monde. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’éditorial du New York Times au mois d’août disait que l’Europe était en train de recommencer des politiques absurdes qui l’enfonçaient dans le marasme, mais qui enfoncent aussi le monde entier dans le marasme. Or, ces 230 milliards d’excédents extérieurs représentent 230 milliards d’épargne, et permettraient de financer un plan d’investissement massif. Les 315 milliards sur trois ans, c’est très bien – si cela se fait, parce qu’on a déjà voté 120 milliards au Conseil européen, et on n’en a jamais vu la couleur, c’était seulement il y a deux ans – c’est mieux que de ne pas le faire, mais il faut plus que cela. Il faut vraiment une politique qui change les choses. Honnêtement, cela montre bien que la coordination par les règles ne fonctionne pas. On ne fait pas une union monétaire sans qu’il y ait d’abord un peu d’État fédéral. Si l’on observe tous les États fédéraux, c’est au niveau fédéral, et non au niveau des États, que se fait la politique macro-économique de soutien à la croissance. Or, en Europe, le budget européen représente 1 % du PIB, il est équilibré, donc il ne peut pas jouer le rôle de stabilisateur de la politique économique. Si l’on veut faire la même chose que les grands États, ce que l’on peut rêver quand on fait une grande Europe, il faudrait au moins que l’on soit capables de coordonner les politiques économiques pour mener des politiques discrétionnaires, c’est-à-dire que l’on sache relancer quand il faut, freiner parfois, mais en tout cas que l’on sache adapter la politique macro-économique à la situation économique de l’Europe.  
Je pense que le gouvernement français plaide depuis toujours, tous les gouvernements plaident pour un gouvernement économique, mais il faut en assumer la conséquence. Je suis partisan d’un gouvernement économique, mais je dis qu’on ne peut pas le faire sans démocratie, c’est-à-dire sans construire un parlement de la zone euro. Peu importe la façon dont on le fait, mais il faut aller au bout de la logique de l’union monétaire qui était d’avoir un pouvoir politique à côté de la Banque centrale. Autrement, on arrive à l’Europe qui est là. Elle a été construite sur la solidarité avec la mise en commun du charbon et de l’acier. Aujourd’hui, ce n’est plus qu’un grand marché qui met les États en concurrence avec tous les dégâts que cela peut créer. Je le dis – mais je le dis surtout à mon groupe, je pense qu’ici il y en a peut-être plus qui sont convaincus – il ne faut pas se tromper d’époque. La modernité, je n’ai jamais considéré que c’était Blair et Schroeder, je n’ai jamais considéré qu’après la crise que nous avons connue en 2008, c’était adapter notre idéal de solidarité, que nous partageons tous à gauche, à une mondialisation libérale qui est allée dans le mur.  
Il ne faut pas se tromper, la crise de 2008 est le fruit des égoïsmes individuels qui ont créé des inégalités partout, et la crise de l’euro est le fruit des égoïsmes nationaux. Le principe de solidarité que nous, à gauche, portons depuis toujours, c’est la seule vraie bonne réponse à la crise.  
 

Bastien Faudot

"Faut-il sauver l'euro ?" : retranscription de la 1ere Rencontre du MRC  
Comme André Chassaigne, je fais œuvre de modestie, j’ai travaillé et rédigé mon intervention ce soir pour être en capacité de vous dire quelque chose d’à peu près structuré.  
Je voulais dire d’abord que, pendant le temps de la préparation de notre débat de ce soir, deux événement majeurs se sont passés en Europe et, d’une certaine manière, changent la donne. Je ne veux pas tenir des propos de grand soir mais au plan politique, d’abord, cela a été souligné tout à l’heure, avec l’élection d’une majorité Syriza en Grèce, qui offre au moins un chemin alternatif sur la base d’une majorité politique qui a défendu pendant toute la campagne une critique des politiques d’austérité en Europe. Cela permet de soulever le couvercle de la cocotte-minute.  
D’autre part, sur le versant économique, il y a eu la décision prise par la Banque centrale européenne, le 22 janvier, de se convertir à l’assouplissement quantitatif qui brise un tabou dans la politique monétaire de l’institution de Francfort. Quel en sera l’impact réel ? Je ne suis pas capable de le dire mais selon moi, autant l’élection d’Alexis Tsipras que la décision de Mario Draghi permettent d’ouvrir le jeu en Europe. Dans un cas comme dans l’autre, l’orthodoxie monétariste qui paralyse l’économie européenne depuis 2010 a connu de sérieux revers. Dans un cas comme dans l’autre, aussi, c’est la réponse uniforme d’une Europe intégrée qui est malmenée, et c’est le sens des politiques européennes menées depuis trente ans qui est contredit.  
La question qui nous occupe ce soir sent un peu le soufre, mais finalement pas tant que cela. Il y a un esprit de transgression dans le ton provocateur de cette question. Comme pour toute chose sacrée – Guillaume Balas l’évoquait – parler de la monnaie-unique ou la remettre en cause, de la façon dont la question est posée, relève un peu du blasphème et de l’imprononçable. Cela a été du moins le cas pendant très longtemps, et je suis ravi que l’on puisse au moins en parler sereinement.  
Il faut bien comprendre d’ailleurs que ce qui est en question, ce n’est pas la monnaie unique elle-même. C’est la charge symbolique, qui a été également soulignée à cette tribune, la mission politique que l’on avait confié à l’euro qui rend le débat parfois difficile à aborder.  
Dans l’esprit de nombreux Français, mais je pense que c’est assez partagé en Europe, l’euro, c’est l’Europe et l’Europe, c’est la paix. Par conséquent, la crainte de voir l’euro sombrer renvoie à la crainte de voir l’Europe, comme projet institutionnel et politique, sombrer et donc quelque part dans les consciences, la perspective de retour de la guerre. Je caricature un peu, mais j’ai retrouvé notamment dans le livre que Jean-Pierre Chevènement avait publié avec les dessins de Plantu en 1997, Le Bêtisier de Maastricht, un certain nombre de propos portés par ceux qui défendaient Maastricht à cette époque, qui vont tout à fait dans ce sens. Même lors du vote sur le traité constitutionnel européen, on nous promettait en cas de non une sorte d’attaque nucléaire.  
Faut-il sauver l’euro ? Ainsi posée, et je rejoins en cela Romaric Godin, je pense que la question dramatise inutilement l’enjeu. Je propose de répondre à une autre question pour aborder l’affaire sous l’angle le plus rationnel qui soit : peut-on sauver l’euro, et à quel prix ? Je crois en effet pour ma part qu’il faut avoir la sagesse de regarder cela assez froidement, cliniquement, même, pour déterminer si la monnaie-unique, dans sa configuration actuelle – c’est de cela que nous parlons – est viable sur le plan économique.  
Sûrement est-ce la présence à mes côtés de Pierre-Alain Muet qui m’encourage à cette paraphrase que j’appliquerais volontiers à la monnaie-unique : pourquoi n’aurions-nous pas collectivement le droit d’inventaire ? N’est-ce pas cela l’attitude de la raison, de l’esprit critique et de l’esprit de progrès ? En effet, la crise économique que nous traversons en Europe – je cite naturellement Lionel Jospin qui évoquait en 1995 le droit d’inventaire sur la période précédente – est le moment propice pour faire un premier bilan de ces années qui nous séparent de l’introduction de la monnaie unique.  
La zone euro est un boulet pour l’économie mondiale et pourrait entrer en récession d’ici deux ans – ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’économiste Xavier Timbeau, directeur du département analyse et prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), le 29 octobre dernier. Je pense qu’il faut aborder la question de manière claire. L’histoire de la monnaie unique est chargée d’ironie, puisque ce sont aujourd’hui les pays en dehors de la zone euro qui disposent globalement d’un taux de chômage inférieur, d’une croissance supérieure, d’une production industrielle plus dynamique et d’un endettement inférieur. Le taux de chômage global dans les pays de la zone euro est de 11,5 % aujourd’hui contre 7,8 % en Suède, 6 % au Royaume-Uni, 6,15 % au Danemark, 5,8 % en République tchèque, etc. Le taux de croissance moyen devrait être de l’ordre de 0,7 à 0,8 % pour l’année 2014 contre 2,6 % au Royaume-Uni, 2,1 % en Suède, 2,4 % en République tchèque, 3,1 % en Roumanie et 3,4 % en Pologne. Seul le Danemark est en difficulté, à 0,9 %, ayant du mal à redémarrer après la récession de 2012-2013. L’évolution de la production industrielle est négative dans la zone euro, de – 0,4 %, contre + 0,4 % au Danemark, + 0,9 % au Royaume-Uni, + 4,7 % en République tchèque, + 2,6 % en Roumanie, etc. L’endettement, enfin, puisque c’est devenu la question-clé en face de laquelle les politiques publiques tremblent, est lui aussi sensiblement supérieur dans les Etats de la zone euro, où il représente 91 % du PIB contre 72 % en moyenne dans les autres Etats européens.  
Ce bilan accablant prend encore plus de relief si on le regarde à la lumière des promesses ou des prophéties qui avaient été prodiguées au moment du Traité de Maastricht. « La monnaie unique, ce sera moins de chômeurs et plus de prospérité », prédisait alors Michel Rocard. « Si le Traité était en application, finalement, la Communauté européenne connaîtrait une croissance économique plus forte, donc un emploi amélioré », selon l’ancien président de la République Giscard d’Estaing. « La création de cette monnaie européenne n’aura rien d’automatique, en outre chaque Etat conservera la maîtrise de sa politique budgétaire dans les limites qui ne seront pas plus étroites que celles d’aujourd’hui », il s’agit d’Edouard Balladur. « Le traité d’Union européenne se traduira par plus de croissance, plus d’emploi et plus de solidarité », c’est l’actuel ministre des Finances qui le disait alors.  
J’arrête là, la liste est longue et cruelle pour celles et ceux qui ont promu à travers le traité de Maastricht la configuration initiale de la monnaie unique.  
Par contraste, il s’agit aujourd’hui, nous le constatons, d’une sorte de ruse de l’histoire qui a agi. Que s’est-il passé pour en arriver là ?  
La configuration initiale de la monnaie unique porte en elle les difficultés que nous traversons comme la nuée porte l’orage. L’euro a été enfanté sous l’influence de l’ordolibéralisme allemand, dont les deux principes de base sont la concurrence libre et non faussée d’une part, et puis la stabilité des prix. Le marché libre a donc été institué, il n’est pas tombé du ciel. Des lois ont été prises. Ce que je veux dire, c’est que le laisser-faire suppose l’intervention du législateur. L’approche des économistes de l’école de Fribourg répond dès les années 30 au traumatisme de l’hyper-inflation des années 23-24 en Allemagne, et c’est avec cela qu’ils ont créé le fameux concept d’économie sociale de marché que l’on retrouve traité après traité et qui accompagne l’ensemble de l’architecture des institutions économiques européennes aujourd’hui, jusqu’au fameux traité de Lisbonne. Or l’économie sociale de marché a généré un vrai contresens. Il ne s’agit pas d’un point d’équilibre entre la dynamique du marché et l’encadrement par une régulation sociale, Hans Tietmeyer le rappelait en 1999, l’économie sociale de marché n’est pas le premier degré de l’État providence. C’est, comme l’affirme le théoricien Alfred Müller Armak, un ordre économique dont l’objectif est de combiner dans une économie ouverte à la concurrence, la libre initiative et le progrès social, garanti précisément par les performances de l’économie de marché. Nous ne sommes pas loin, dans la définition de l’économie sociale de marché, qui a inspiré toute la politique économique allemande depuis l’après-guerre, du néo-libéralisme américain, atlantique, disons, pour faire vite.  
Dès le traité de Rome, les membres de la communauté européenne décident de réduire les droits de douane, donc de supprimer les restrictions aux exportations et aux importations, de garantir la libre convertibilité de leur monnaie. Or cela ne suffisait pas, parce que la concurrence pouvait encore être faussée par des dévaluations monétaires. De là vient l’euro, pour garantir la priorité de la stabilité monétaire à travers, par ailleurs, une lutte obsessionnelle contre l’inflation dont j’ai parlé précédemment.  
L’Allemagne a accepté d’abandonner le deutschemark – cela aussi est très présent dans un livre qu’a publié Jean-Pierre Chevènement, La Faute de M. Monnet – en l’assortissant de deux conditions. La première, c’est la libéralisation totale des mouvements de capitaux. Ce sont, dans la suite de l’Acte unique, les directives Delors et Lamy de 1988-89. La seconde, c’est la mise en place d’une banque centrale indépendante, comme le soulignait tout à l’heure André Chassaigne, sujet sur lequel François Mitterrand lui-même hésite dès 1989. « La Banque de France est indépendante, mais c’est le gouvernement qui conduit la politique économique et monétaire. J’hésite à faire cette concession, en l’absence d’autorité politique il est dangereux que la banque centrale soit une puissance souveraine ».  
Nous y sommes. L’euro est aujourd’hui à la renverse. Contredisant tous les objectifs pour lesquels il a été pensé, il produit un triple phénomène qui menace sa viabilité même. D’abord, il est un frein à la croissance, nous l’avons vu. En 2001, Jacques Delors expliquait que l’optimum de croissance de la zone euro était de l’ordre de 3,5 % par an. Aujourd’hui, force est de constater que nous en sommes loin. Certes, la crise financière est passée par là, mais entre 1999 et 2008, déjà, l’Euroland connaissait une croissance moyenne de 1,9 % et la zone non euro de 2,5 %. Sous l’effet de la crise, de 2009 à 2013, on connait une croissance négative de 0,4 % alors que les pays qui ont gardé leur monnaie nationale progressent de 0,2 %. Je dirais simplement que tendanciellement, il n’est pas possible de considérer aujourd’hui encore l’euro comme un facteur d’accélérateur de croissance.  
Ensuite, c’est une machine à fabriquer de la divergence et de l’hétérogénéité. C’est un point qui me semble important, il n’a peut-être pas été suffisamment souligné ce soir. L’erreur est de l’avoir imaginé comme un élément de cohésion économique. Wim Duisenberg, l’ancien président de la Banque centrale européenne, s’attendait en 1998 à ce que l’euro « serve littéralement de catalyseur pour une plus grande intégration. L’euro nous a apporté un processus de convergence en termes de déficit public et de niveau d’inflation ». Côté inflation, c’est assez vrai, mais une convergence pour le pire, alors que la zone euro est aujourd’hui au bord de la déflation. Côté déficit public, en revanche, cela apparaît beaucoup moins évident. Ironiquement, le Traité de Maastricht établissait des critères dits de convergence. Or concrètement, seuls trois des vingt-huit pays sont aujourd’hui dans les clous – la Suède, le Danemark et la Finlande – et parmi ces trois pays, un seul est dans la zone euro, il s’agit de la Finlande. Depuis la naissance de l’euro, nous avons en réalité assisté à une polarisation, d’une part entre la zone euro méditerranéenne, et l’Europe du nord, disons la zone euro hanséatique. Au sud de l’Europe, la baisse des taux d’intérêt a dopé le crédit alors que l’Europe hanséatique entame dès le début des années 2000 une stratégie de dévaluation à terme. Entre le renforcement de la demande intérieure au sud, et la stratégie du choc de compétitivité au nord, la zone euro est dans un engrenage qui ensuite entretient son mouvement par sa seule force mécanique. Au bout du compte, l’évolution des balances courantes témoigne du fossé qui s’est creusé entre ces deux modèles. Aujourd’hui le nord affiche un excédent à hauteur de 7 % de son PIB contre un déficit de 4 % dans la zone euro-méditerranéenne. La production manufacturière a progressé de 30 % dans le nord depuis 15 ans, alors qu’elle s’est réduite de 10 % dans le sud. Par conséquent, la tendance divergente de la zone euro est renforcée par un phénomène que souligne Paul Krugman en 1993. Le partage d’une même monnaie pousse les économies à se spécialiser au sein même de la zone, et donc à développer des modèles de croissance qui s’éloignent les uns des autres.  
Enfin, c’est au plan social la dimension aujourd’hui la plus préoccupante. L’euro, par sa configuration même de monnaie-unique, est générateur de dumping social et salarial dans la mesure où l’adoption d’une monnaie-unique empêche toute possibilité de correction ou d’ajustement monétaire par la dévaluation externe. Il reste comme levier de compétitivité la mise sous tension des salaires, l’allègement des cotisations, la flexibilisation du marché du travail. Je n’insiste pas sur ce point.  
Je pense que les politiques d’austérité budgétaire, telles qu’elles ont été décrites par mon voisin, agissent comme une mécanique infernale. Elles ne permettent pas de résoudre le problème du déficit public et sont par ailleurs génératrices de tensions sociales qui produisent la crise politique dans laquelle nous sommes désormais entrés.  
Sortir de l’euro ou le transformer ? Les vices de conception de la monnaie-unique en ont fait un corset politique. Une politique monétaire unique associée à une politique budgétaire qui s’uniformise depuis le TSCG sont en train d’anémier le politique et les souverainetés. Benoit Hamon a exprimé récemment très justement à la télévision que le problème du double abandon de la souveraineté budgétaire et de la souveraineté monétaire conduisait progressivement à dévitaliser les choix politiques qui sont enserrés dans cet étau et qui ne permettent plus au suffrage universel de déboucher sur des majorités politiques mettant en œuvre des programmes qu’elles avaient préalablement défendus devant les citoyens.  
Comment s’en affranchir pour retrouver la politique ? J’ai lâché le mot de souveraineté à dessein. Peu importe l’épithète, que l’on parle de souveraineté démocratique, nationale ou populaire, nous parlons peu ou prou de la même chose. Ce qui articule la puissance d’agir, la souveraineté, à la représentation démocratique, c’est, en France, je crois, l’héritage le plus précieux de la Révolution française. Par conséquent, la question me semble moins de savoir aujourd’hui s’il faut sauver l’euro, je le disais en introduction, que de savoir si la monnaie-unique peut vivre dans sa configuration actuelle.  
J’ai essayé de dire pourquoi cette monnaie me paraît condamnée par ses insuffisances économiques et par les effets qu’elle génère politiquement. Je m’intéresserais volontiers à une alternative, évidemment. Le problème est une affaire aujourd’hui de timing. C’est la thèse que défend le sociologue et économiste allemand Wolfgang Streeck dans son essai Du Temps acheté. Depuis le début de la crise, il reprend l’idée que les décisions prises ont été des rustines pour ajourner et remettre à plus tard les choix douloureux. Depuis 2007, on a le sentiment que les gouvernements et les institutions européennes sont en déficit d’anticipation. Face à la mécanique infernale, ils réagissent et finissent au bout du compte par prendre des décisions en complète contradiction avec l’ensemble des traités. C’est dans ce cadre-là, d’ailleurs, que mérite d’être comprise la décision annoncée la semaine dernière par Mario Draghi dont je parlais au début de mon intervention. Le problème est que l’on fait appel à cette solution non pas parce qu’on l’a jugée pertinente en elle-même, intrinsèquement, mais parce qu’on ne peut plus faire autrement. Par conséquent, si l’euro n’est pas viable comme monnaie unique, ne vaut-il pas mieux organiser sa transformation et sa mutation plutôt que d’en subir ultérieurement une sortie désordonnée qui pourrait s’avérer dévastatrice ? C’est en tout cas la position que nous défendons au Mouvement Républicain et Citoyen.  
Différents scénarii de dissolution de la zone euro existent. Il y a eu un travail réalisé sur ce point par la Fondation Res publica qui me semble précieux, notamment par Jacques Sapir. Il y a en gros trois grands scénarii. Ou bien nous sortons à travers une mutation coordonnée qui permet à la fois de maintenir des monnaies nationales, avec des parités négociées au sein de la zone euro, et une monnaie-commune pour les échanges extérieurs – c’est l’hypothèse que nous privilégions. Il y a l’hypothèse d’une scission en deux, avec les deux modèles européens du nord et du sud dont nous parlions, avec un euro hanséatique et un euro méditerranéen. Il y a, sinon, ce à quoi pourrait mener le fait de ne pas prendre dès à présent la mesure de la gravité du problème, une sortie anarchique, non préparée, par la dissolution de l’euro et dont nous ne pouvons absolument pas mesurer l’ampleur des conséquences pour les économies partout en Europe.  
 

Jean-Pierre Chevènement

"Faut-il sauver l'euro ?" : retranscription de la 1ere Rencontre du MRC  
Je voudrais insister naturellement sur ce qui peut poser problème, ce qui, peut-être, est un élément de dissensus. Non pas parce que je cultiverais le dissensus entre nous, au contraire, je souhaite que nous avancions. Je reprendrai sous une autre forme ce qu’a dit Bastien Faudot. Je pense que l’Europe n’est pas un espace homogène. Quand on pense qu’il est possible de résoudre par la solidarité les problèmes qui se posent, on fait l’impasse sur le fait qu’il y a une question majeure qui se pose : qui paie ?  
Naturellement, quand on devient très concret, personne n’a tellement envie de payer. Il y a toujours des gens prêts à encaisser, mais c’est difficile lorsqu’il faut sortir de l’argent. Le budget européen est de 1 % du PIB et on n’arrive pas à le faire augmenter ; la dernière fois, on l’a même diminué, et passer de 1 à 2 %, c’est presque impossible. Je voudrais vous rendre sensibles, par exemple, au fait que sur les 327 milliards de la dette grecque, 256 milliards appartiennent aux États de la zone euro, soit directement, soit plus généralement indirectement par le biais du Fonds européen de solidarité financière et du Mécanisme européen de solidarité qui lui a succédé. La clé de répartition est celle du FSEF, du MES et des prêts consentis – un peu plus de 25 % pour l’Allemagne, 20 % pour la France, 17 % pour l’Italie, 12 ou 13 % pour l’Espagne. Cela veut donc dire que si l’on faisait la remise de la totalité de sa dette à la Grèce, l’Allemagne devrait sortir 73 milliards, la France 55 milliards, l’Italie 48 milliards, l’Espagne 33 milliards. Personne n’est évidemment prêt à faire un tel effort.  
Robert Mendel a développé la théorie de ce qu’il appelle les zones monétaires optimales. Il dit que lorsque des pays sont trop hétérogènes, en l’absence de mobilité parfaite des facteurs de production, en particulier la main-d’œuvre, les capitaux, il faut des mécanismes de transferts correcteurs très puissants. Pour raisonner en termes de solidarité au niveau de toute la zone euro, certains économistes allemands ont dit qu’il faudrait arriver des transferts de l’ordre de 10 % du PNB par an. Cela veut dire 300 milliards pour l’Allemagne, 200 milliards pour la France. Vous voyez tout de suite que ce n’est pas possible, et que le principe de la responsabilité des États, qui est dans le traité de Maastricht, est évidemment un principe dont on ne peut pas faire l’économie. Bien sûr qu’il y a une responsabilité des États ! Et il peut y avoir une certaine solidarité. Par exemple, les mesures Draghi. Les banques centrales nationales créent 1 140 milliards de monnaie. Là-dessus, 80 % sont garantis par ces banques centrales, en cas de perte, de défaut, cela retombe sur elles. Seuls 20 % sont mutualisés, c’est-à-dire seraient assumés par la BCE. C’est une négociation qui a eu lieu entre M. Draghi et Mme Merkel, car toute indépendante que soit la banque centrale, M. Draghi n’est pas fou et il sait qu’il doit avoir le feu vert de Mme Merkel. Il a donc négocié cette clé de partage qui manifeste par conséquent une certaine renationalisations du processus de création monétaire. Il y a une mutualisation, qui n’est pas négligeable, à hauteur de 20 %, et qui fait monter au rideau Hans-Werner Sinn, économiste allemand célèbre, qui dit que l’on crée 240 milliards d’eurobonds. Peut-être Pierre-Alain Muet, qui suit ces questions de près, l’a-t-il vu, mais un certain nombre de gens en Allemagne lèvent les bras au ciel.  
Je dis tout cela car, en réalité, comme l’a très bien dit Bastien Faudot, l’euro a un vice constitutif, rédhibitoire, c’est qu’il juxtapose des pays trop différents alors que les mécanismes de solidarité ne peuvent pas jouer à la hauteur nécessaire. Cela démontre que l’hypothèse de la fédération n’est pas une hypothèse réaliste. Seule l’hypothèse d’une confédération, qui peut aller jusqu’à mettre en commun un certain nombre de compétences, dès lors qu’elles sont démocratiquement exercées, correspond à l’état actuel du monde. On ne peut pas faire une politique qui aille dans la direction que nous souhaitons, une politique de solidarité, une politique sociale si on ne tient pas compte des réalités. La réalité commande, Jaurès l’avait dit : « Il faut aller à l’idéal en passant par le réel ». Il l’avait dit d’une autre manière, c’est qu’il faut trouver une conciliation entre la nation et l’internationalisme. Un peu éloigne, et beaucoup rapproche.  
Je voudrais donc dire que la monnaie-commune, c’est le toit commun, c’est une monnaie dont il faudrait qu’elle puisse circuler à l’échelle internationale, qu’elle soit la monnaie des transactions internationales, pour que les élites qui ont fait le choix qui a été fait à Maastricht ne soient pas complètement démenties. Elles y ont mis en effet leur amour-propre, c’est une question de foi, Romaric Godin l’a dit, c’est la foi qui les meut. Il faut changer l’euro, nous allons en faire non plus la monnaie unique mais la monnaie commune, et redonner aux subdivisions nationales de l’euro, monnaies nationales, une certaine flexibilité. On va mettre dans le système la flexibilité qui lui manque. Dans un monde flexible, où tout bouge sans arrêt, on ne peut pas avoir un système rigide comme celui-là, sauf à accepter des politiques de stagnation, des politiques d’austérité qui, au bout de cinq ans, se traduisent par les chiffres qui ont été énoncés tout à l’heure et qui sont tout à fait saisissants.  
Combien de temps faudra-t-il pour y arriver ? Il faudra souffrir ! Mais les Allemands finiront par comprendre. Déjà, si vous écoutez ce qui se passe en Allemagne, ils considèrent qu’ils se sont engagés à hauteur de 300 milliards – c’est déjà beaucoup trop à leurs yeux – et ils devront payer ; ils payent un peu plus que nous. Les Français, cela ne les gêne pas. Pourquoi ? Parce qu’ils ne le savent pas !  
Je pense qu’on ne fait pas de bonne politique sociale, même socialiste et même communiste si on ne part pas des réalités et si on veut construire l’Europe, il faut la construire à partir de ses nations, à partir de ce qu’elle est, pour avoir quelque chose qui tienne la route.  
 

Débat avec la salle

Un intervenant dans la salle   Ma question s’adresse à MM. Chassaigne et Muet. Vous avez fait un exposé sur, l’un, un rêve socialisant pour l’Europe, une BCE généreuse, des banques tournées vers les citoyens, l’autre, un rêve fédéraliste, tout à fait honorable, tout à fait généreux. Or ces deux rêves sont probablement l’œuvre d’un temps long, qui ne colle peut-être pas avec l’urgence actuelle d’agir. Seriez-vous prêts à adresser un ultimatum si d’ici un ou deux ans, vos rêves, communisant pour l’un et fédéraliste pour l’autre, venaient à ne pas donner les résultats escomptés, compte tenu de l’urgence actuelle et du rythme des destructions d’emplois (800 par jour) ?  
Un intervenant dans la salle   Je voudrais simplement savoir quand on parle de monnaie commune, de façon extrêmement concrète, ce que cela signifie pour vous, pour moi, pour tout un chacun, lorsque je vais acheter une baguette de pain chez mon boulanger ou en Italie par exemple. Comment cela se passe-t-il concrètement ? Ai-je deux monnaies, deux billets différents ?  
Un intervenant dans la salle   Je n’ai pas une question, mais plutôt un avis. Nous venons d’entendre des discours techniques, des analyses très fines et très pointues, mais je pense qu’à l’heure actuelle, la vraie question à se poser est celle-ci : est-ce que les Français ont encore envie de sauver l’euro ? Pour le citoyen lambda, cela n’apporte rien de plus si ce n’est des impôts supplémentaires, des tracas supplémentaires. Il n’y croit plus, en l’euro. Si on n’intervient pas aujourd’hui, la situation demain sera dramatique.  
Un intervenant dans la salle   Je n’ai pas tout compris pour l’assouplissement monétaire, je dois dire. Je voudrais bien savoir si ces 1 100 milliards iront alimenter encore de l’économie financière, notamment par des rachats obligataires dans les banques, ou bien cela pourra-t-il quand même s’injecter dans de l’économie réelle, et notamment de la création d’emplois par exemple ?   André Chassaigne   J’ai du mal à répondre parce que, bien franchement, je n’ai pas compris la différence – je ne suis pas un spécialiste – entre « sortir de l’euro » et dire « on maintient l’euro et on a une monnaie-commune ». Des propositions ont été faites, mais concrètement, que signifie, en termes de conséquences pour la monnaie de chaque pays, la monnaie-commune ? Est-ce que cela veut dire que s’il y a une monnaie-commune on décline cette monnaie au niveau de chaque État ? Cela veut donc dire que chaque État aura effectivement une possibilité de jouer sur la valeur de sa monnaie ? Concrètement, par  exemple, les pays d’Europe du sud, qui sont les plus en difficulté, auront donc de facto une dévaluation de leur monnaie. La difficulté pour moi est de comprendre les conséquences de ces dévaluations. Certes, on peut dire que la dévaluation, dans tel ou tel pays, pourra permettre de donner un souffle, dans un premier temps, à l’économie, en facilitant notamment les exportations, mais cela engendrera une guerre terrible entre les différents pays. On ouvrira une espèce de « course à l’échalote », avec une concurrence entre les différents pays concernés qui seront notamment les pays d’Europe du sud. A partir de là, avec les conséquences de fond que cela aura sur le niveau des salaires par cette recherche de compétitivité, est-ce que l’on ne risque pas de retomber sur les même problèmes que l’on vit aujourd’hui avec cette course folle à la compétitivité, voire même l’aggraver par le fait que l’on pourra jouer sur la dévaluation ?  
Ensuite, ce choix ne risque-t-il pas en quelque sorte de servir l’Allemagne, puisqu’on aura besoin d’acheter ? Cela ne risque-t-il pas de servir l’Allemagne au niveau économique pour écouler ses productions, compte tenu de l’avance qu’elle a prise au niveau industriel ? C’est réellement une question que je me pose. J’ai du mal intellectuellement à comprendre comment cela peut fonctionner. J’ai essayé de retransmettre ce qui constitue le corps de la politique économique conduite notamment par les économistes du Parti communiste français, mais j’ai du mal à comprendre. C’est pour cela que l’on fait le choix contraire.  
Est-ce que c’est un rêve ? Mais je pense que c’est le fondement même de l’engagement marxiste. C’est une lutte, c’est un mouvement. Si l’on considère que les peuples européens, par leur mobilisation, et les partis progressistes, dans les différents pays européens, ne sont pas à même de faire évoluer l’Europe, et si l’on considère que la seule solution est de sortir de l’euro. Je crains que l’on n’alimente au contraire cette forme de compétition et que finalement on ne s’attaque pas au pouvoir financier, aux marchés financiers, parce qu’ils peuvent sortir renforcés de ce choix-là.   Christophe Blot   C’est une réponse qui appelle d’autres questions. Comme il y a peut-être des points à préciser, effectivement, soit Bastien Faudot, soit Jean-Pierre Chevènement, peuvent-ils expliquer ce qu’est la différence entre une monnaie-commune et sortie de la zone euro ?  
Jean-Pierre Chevènement   André Chassaigne, comme d’autres, a contesté qu’une monnaie plus faible puisse permettre la montée en gamme en production et dit que si l’Allemagne, aujourd’hui finalement exporte, c’est parce qu’elle a toujours eu une monnaie forte, et qu’elle s’est adaptée à cette monnaie forte.  
Je crois que c’est beaucoup plus ancien. L’Allemagne a creusé l’écart avec la France notamment à la fin du XIXè siècle. Elle s’est spécialisée dans les biens d’équipement, la chimie, l’électricité très tôt, à travers de gigantesques konzerns. Donc on ne peut pas nier que la parité de la monnaie ait un rôle très important. Et on voit d’ailleurs que lorsqu’il y a eu une période de dollar fort, c’est-à-dire de 1998 à 2002, nous avons eu une envolée, chez nous, de la croissance,  Pierre-Alain Muet s’en souvient certainement. Aujourd’hui, c’est un peu la même chose. Il n’y a pas tant une chute de l’euro qu’une remontée du dollar, qui d’ailleurs posera des problèmes et tout cela est très précaire. Nous-même, nous avons eu un euro qui valait 82 centimes de dollar en 2000. Mais quelques années plus tard, nous étions à 1,60 dollars, puis 1,40, et maintenant nous sommes à 1,14, 1,13 dollar. C’est donc fluctuant et par conséquent, lorsqu’on parle de ces questions de parité, il faut savoir qu’elles ont un rôle très important. Notre déficit sur l’Allemagne, c’était 28 milliards de francs en 1983, quand j’étais ministre de l’Industrie. Aujourd’hui, c’est 18 ou 19 milliards d’euros, c’est-à-dire 5 fois plus. C’est le mécanisme de Mendel qui fait que les écarts s’accroissent. Il n’y a pas de convergence, il y a au contraire des divergences toujours plus profondes.  
Comment cela fonctionne-t-il concrètement ? Il y a un projet, dont on peut discuter. Il y a un euro-mark, un euro-franc, un euro-drachme. La conversion se fait au cours de l’euro. Autrement dit, la dette extérieure reste la même, sauf que s’il y a une dévaluation, elle diminue d’autant. Bien entendu, cela ne peut pas être un éclatement sauvage, tout cela doit se négocier en fonction de facteurs qui sont la dégradation de la compétitivité de l’économie nationale depuis la création de l’euro, c’est-à-dire 1999. Je citerai des chiffres un peu au hasard, disons que pour la Grèce cela pourrait être 30  % de moins, pour la France, 10 à 15 % si l’Allemagne réévaluait de 5 ou 10 %, et naturellement, il faudrait faire coexister avec la monnaie commune un Système monétaire européen (SME) bis. On négocierait des parités qui fluctueraient dans des bandes à +2,25/-2,25, comme l’ancien système du SME qui ne marchait pas si mal. La monnaie-commune pourrait être une monnaie d’émission, de création monétaire, une monnaie d’emprunt, une monnaie qui serait un panier des monnaies nationales – c’est très facile avec l’informatique, cela se calcule en un millième de seconde. La valeur de la monnaie-commune serait la valeur pondérée de toutes les monnaies des pays appartenant à cette zone euro monnaie-commune. On garderait le symbole de l’euro, parce que l’Europe est une direction que nous ne contestons pas. Nous ne contestons pas le fait qu’il faille aller vers une solidarité croissante. Simplement nous ne faisons pas la même analyse du degré de solidarité qui est possible aujourd’hui.  
Il y a sûrement des critiques valables à opposer à ce système. Certainement la spéculation peut essayer de jouer, mais on peut la combattre. Il faut en tout cas que ce soit une solution négociée avec l’Allemagne. Aujourd’hui, c’est l’Allemagne qui veut la monnaie unique, c’est elle qui l’a voulu au départ, c’est elle qui l’a imposée.  
Je me souviens que l’un des conseillers de Bérégovoy était contre, il était pour la monnaie-commune. Bérégovoy a exposé ses objections à Mitterrand, qui lui a demandé qui était favorable à la monnaie-commune. Bérégovoy a répondu : la Grande-Bretagne, personne d’autre. L’Allemagne était pour la monnaie-unique, et tous les autres pays aussi parce qu’ils mangeaient dans la main de l’Allemagne, qui était déjà la puissance économique dominante en 1988-89. C’est le Conseil européen de Madrid qui a acté le règlement de la monnaie-unique, qui est devenu le traité de Maastricht. Seul le calendrier a été fixé en 1990-91.  
Je pense donc que cela devrait être possible. C’est le moyen de préserver le symbole de l’unité européenne, et cela permet aussi d’accrocher la livre et d’autres monnaies, et d’avoir une Europe plus conforme aux réalités, qui ne soit pas cette Europe germano-centrique que nous avons aujourd’hui.  
Il faut se faire à l’idée qu’une monnaie est faite pour un pays et si nous avons une monnaie plus faible que l’Allemagne, tant mieux, d’une certaine manière, parce que cela nous permet d’être compétitifs. Plutôt que de remonter l’écart de compétitivité qui est de 15 points à force de dévaluations internes, de diminutions de salaires, de prestations sociales, de coupes budgétaires, on le fait par une modification monétaire qui est beaucoup moins douloureuse. Toute l’histoire nous montre que cela se corrige en dynamique. Évidemment, il y a un peu d’inflation, mais compte tenu du contexte mondial, ce n’est pas si important. Si l’on faisait une dévaluation relative de 15 %, peut-être l’inflation pourrait-elle être de 5 %. Je parle sous le contrôle d’éminents économistes qui sont tous beaucoup plus savants que moi.  
Pierre-Alain Muet   Je vais être le dernier défenseur de la monnaie unique ! La critique que j’ai portée aux politiques économiques n’est pas une critique de l’union monétaire. C’est en partie une critique de l’union monétaire sans solidarité financière, ce qui est quand même une aberration, mais on a fini par instaurer cette solidarité financière. Il a fallu deux ans et une crise majeure. J’ai critiqué les politiques qui ont été conduites. On peut examiner la crise en se disant : qu’aurait-il fallu conduire comme politiques économiques pour ne pas se retrouver dans cette situation ?  
Mais avant de répondre à cette question, je reviendrai sur l’histoire. Avant l’union monétaire, nous avons connu le pire des systèmes, qui était le SME. Il y avait des parités fixes, que l’on n’osait pas toucher. On pouvait certes potentiellement dévaluer mais on ne l’a pas fait quand c’était pourtant nécessaire, je pense aux années 1993. Comme on ne dévaluait pas, on vivait dans quelque chose qui ressemblait à l’union monétaire, avec une monnaie gérée par la Bundesbank et un seul pays avec des taux d’intérêt bas, l’Allemagne. Tous les autres pays avaient ce que l’on appelle une prime de risque, c’est-à-dire que pour rester dans le SME, ils étaient obligés d’avoir des taux d’intérêt très élevés. Par conséquent on avait déjà les difficultés d’une union monétaire, mais de plus on avait des taux d’intérêt élevés.  
A partir du moment où on est entré dans l’union monétaire, il s’est passé quelque chose d’étonnant, ce qui montre la myopie des marchés financiers. Les économistes disaient que dans l’union monétaire, on allait malgré tout garder des primes de risque – la dette grecque n’aura pas le même taux d’intérêt que la dette allemande. Et bien, quand nous sommes entrés dans l’union monétaire, les marchés financiers ont considéré que c’était jusqu’à la fin des temps et que la dette grecque, la dette irlandaise demandaient le même taux d’intérêt que la dette allemande. Cela a donc été un bénéfice considérable pour tous les pays qui sont entrés dans l’union monétaire. L’Espagne et la Grèce en ont profité en termes de croissance. Au lieu d’avoir des taux d’intérêt de 10 %, elles se sont retrouvées avec des taux voisins de l’Allemagne, 3,5 à 4 %, et du coup se sont endettées énormément. Une partie du problème de la dette est né de cela. Nous nous sommes tous aveuglé en estimant qu’à partir du moment où les marchés financiers considéraient que l’euro était le même quel que soit le pays, ce n’était pas la peine de mettre un mécanisme de solidarité. Les marchés financiers sont restés idiots – ils le sont encore, mais d’une autre façon – pendant une dizaine d’années, puis un jour ils se sont rendu compte que la dette grecque était plus risquée que la dette allemande, et du coup ils se sont débarrassés de tous les euros grecs qu’ils avaient.  
Comme on n’avait aucun mécanisme pour s’endetter à un taux de 1 % et prêter à la Grèce à 1 %, elle s’est retrouvée avec des taux d’intérêt à 15 %. Avec des taux de 2 %, une dette à hauteur de 100 % du PIB, cela coûte 2 % du PIB. Quand les taux sont à 15 %, c’est intenable. Le problème des crises financières, c’est qu’elles sont auto-réalisatrices. Dès que l’on s’attaque à un pays, il n’a plus les moyens de se défendre. Et comme la banque centrale n’avait pas le droit d’acheter des titres, heureusement que Mario Draghi, qui est le seul homme politique intelligent en Europe, a contourné les difficultés du Traité. Mais on aurait tout à fait pu arrêter la crise au moment où elle s’est déclenchée si on avait seulement instauré un mécanisme de solidarité.  
Il y a un autre problème au sein de l’union monétaire, c’est que lorsqu’il y a des différences d’inflation importantes entre pays, ce n’est pas tenable, sauf si on ne regarde pas les balances commerciales. Après tout, qui connait la balance commerciale de la Bretagne vis-à-vis de la Savoie ? Entre les régions de France, il doit y avoir des transferts importants, mais on ne s’en préoccupe pas. Ce que l’on aurait dû faire, au lieu de tous les critères que l’on a ajoutés, c’est respecter un critère essentiel, qui était que les taux d’inflation ne devaient pas trop diverger. Si un pays a un peu trop d’inflation, il faut lui dire de faire attention. S’il n’en a pas assez – c’est le cas de l’Allemagne – il faut le lui dire aussi. On ne s’en est pas préoccupé, on a laissé se développer des écarts importants entre pays qui ont posé des problèmes de compétitivité. Au sein d’une union monétaire, ce ne serait pas un problème s’il y avait un mécanisme de solidarité financière. Il y a des critères de bonne gestion qui sont les critères de Maastricht – pas trop de déficit ni d’endettement. Mais on ne s’est pas préoccupé des problèmes susceptibles de survenir du fait de l’absence de solidarité.  
J’en viens maintenant aux politiques macro-économiques. J’ai beaucoup critiqué les politiques européennes et je ne retire rien à ma critique. Je les trouve absurdes, j’estime qu’il s’agit d’une forme d’aveuglement collectif où chacun croit avoir raison parce que ce qu’il fait est bon pour lui. Qu’aurait-on pu faire, lorsque la crise est née ? On aurait pu faire comme les États-Unis. Ils sont sortis de la crise parce qu’ils ont d’abord utilisé une politique monétaire de soutien massif. Ce n’était pas très compatible avec la vision allemande des principes qui ont fondé la banque centrale. Nous avons un peu eu une politique de soutien en 2009, puis une politique restrictive ensuite, et ce n’est que lorsque Draghi, heureusement, a compris que l’on allait vers la déflation qu’il a complètement lâché les choses.  
En deuxième lieu, les États-Unis ont laissé leur déficit monter de façon considérable. Ils ont estimé que tant qu’ils n’avaient pas retrouvé la croissance, il ne fallait pas réduire le déficit. On aurait pu faire la même chose en Europe, mais ce n’était pas la règle. J’ai moi aussi plaidé, comme beaucoup d’autres – je ne pensais pas que la crise européenne était aussi grave – pour que l’on commence à réduire les déficits en France. Mais on aurait pu avoir la même vision macro-économique de la zone euro en décidant de laisser un certain temps à la croissance pour repartir avant de passer à des politiques de réduction des déficits. Le problème est qu’il fallait que tous les gouvernements de la zone euro se mettent d’accord pour cesser la coordination par les règles, discutent de politique économique et fassent des choix de politique économique. Que l’Allemagne relance un peu, que les pays qui devaient réduire leur déficit le fassent, mais pas trop vite pour ne pas casser les choses. Coordonner quinze politiques budgétaires était extrêmement complexe et l’absence d’un gouvernement qui puisse conduire une politique macro-économique, c’est un vrai problème. Fondamentalement, ce n’est toutefois pas l’union monétaire qui est responsable de cela. C’est le fait que dans cette union monétaire, seule la banque centrale a une vision fédérale, tous les autres se préoccupant uniquement de ce qui se passe chez eux. Quand madame Merkel dit que ce qui est bon pour l’Allemagne est bon pour l’Europe, c’est une ineptie. Ce n’est pas vrai dans la mesure où l’Allemagne est dans une situation exactement inverse de celle de tous les autres pays d’Europe. Cela aurait été le rôle de M. Barroso, d’un commissaire européen, voire peut-être du Président français de proposer de regarder les choses à l’échelle de l’Europe et non chacun avec les lunettes de son pays.  
Peut-être existe-t-il d’autres solutions. J’ai compris comment fonctionnait la monnaie-commune après l’exposé de Jean-Pierre Chevènement. Je ne suis pas sûr que cela soit facile ni de sortir de l’euro, ni de faire une monnaie-commune. Mais je pense qu’il y a un autre pas à franchir et qu’il est un peu irresponsable de ne pas le franchir à partir du moment où l’on s’est engagé dans l’union monétaire, c’est d’avoir une politique macro-économique à l’échelle de la zone euro. Quand on plaidait pour un gouvernement économique, c’était de cela que l’on parlait, disant qu’il fallait que l’on s’interroge sur l’orientation de nos politiques budgétaires. Au lieu de cela, nous nous sommes tous précipités dans les mêmes politiques, absurdes collectivement, avec le résultat catastrophique que l’on connait.  
Le fait de revenir à 3 % de déficit est un objectif qui a été fixé par François Mitterrand. La France ne l’avait jamais dépassé. C’est un objectif qui est raisonnable dans une situation normale. Dans une situation exceptionnelle, les traités disaient que l’on pouvait se contenter d’une réduction bien moindre du déficit des finances publiques. Il y avait beaucoup de souplesse. Je pense que c’est un véritable aveuglement collectif dans lequel les dirigeants européens ont une grosse responsabilité.  
On a voté, dans un sommet européen, 120 milliards pour la relance de l’investissement. J’ai trouvé que c’était un peu faible, mais que c’était bien sur le principe. C’était la proposition de François Hollande. J’ai continuellement demandé à Pierre Moscovici où nous en étions de ces 120 milliards. Il m’a dit : « ne t’inquiète pas… ». En réalité, personne n’a jamais fait les investissements correspondants. Si on avait voulu mener une politique intelligente, on le pouvait, même si ce n’était pas facile dans une union monétaire sans pouvoirs politiques.  
Un intervenant dans la salle   En fait, ce qui manquait, c’est du bon sens.  
Pierre-Alain Muet   Oui, et du courage politique. Après tout, on fait une union monétaire. Cela veut dire que l’on se préoccupe de ce qui se passe dans la zone euro, et pas seulement de ce qui se passe en Allemagne, en France, en Grèce, etc. Je pense que le problème de politique économique peut se résoudre si on sort de cet aveuglement. Ce qui se passe en Grèce aidera peut-être les pays européens à le faire. Je ne m’engagerai personnellement pas vers des solutions trop compliquées de changement complet ou de sortie de l’euro. Je n’y crois pas.  
Je reviens sur un autre point que soulevait Jean-Pierre Chevènement. Je prenais l’exemple des dévaluations françaises et des réévaluations allemandes pour dire que l’ajustement par le coût du travail n’est pas un bon ajustement à long terme. C’était plus pour critiquer les baisses du coût du travail que la dévaluation. La zone euro se serait beaucoup mieux portée si on avait dévalué l’euro dès le début, si on avait baissé les taux d’intérêt à un niveau très bas. Des choix étaient possibles. Le problème est qu’il n’y avait pas de pilote – Barroso était inexistant –, pas de gouvernement de la zone euro ni de mécanismes de solidarité. Il a fallu deux ans pour le faire, et entre-temps la spéculation avait mis en difficulté tous les pays. Nous avons souffert d’une construction monétaire où le seul élément fédéral était la banque centrale.  
Romaric Godin   Je suis assez étonné de la phobie du Parti communiste français vis-à-vis de la dévaluation, j’avoue que c’est une nouveauté pour moi. Vous savez que la culture de la stabilité part de Die Linke, va jusqu’à Alternative für Deutschland. Parfois des électeurs vont d’un camp à l’autre. Je pense qu’il faut aussi, comme l’ont souligné Pierre-Alain Muet et Jean-Pierre Chevènement, réfléchir à cette idée de dévaluation et de crainte de l’inflation quand on est en menace de déflation en zone euro. En Grèce, les prix baissent de 2 % en rythme annuel. Je pense que le problème n’est pas réellement d’avoir de l’hyper inflation, d’autant que l’on n’est pas dans un contexte mondial qui va dans ce sens.  
Concernant l’assouplissement quantitatif, ce n’est pas de la création monétaire, ce n’est pas la Reich Bank qui rachète la dette de l’Allemagne dans les années 20. C’est de la dette qui est rachetée, mais les Etats doivent rembourser intérêt et capital de cette dette à la BCE à la fin. Par conséquent la création monétaire est temporaire. D’autre part, cet argent ira à ceux qui détiennent la dette – c’est-à-dire quelques particuliers, mais principalement les banques, les assurances, les investisseurs institutionnels – et ceux-là en feront ce qu’ils jugeront bon d’en faire. Compte tenu de la situation économique européenne, il y a assez peu de chance qu’ils investissent dans l’économie européenne qui est assez peu dynamique, et dans laquelle il n’y a pas de perspectives d’investissements. Je me permets de critiquer, en toute modestie, Pierre-Alain Muet : ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de pilote, il y en a un justement, et ce pilote, c’est M. Schäuble aujourd’hui. C’est lui qui, en partie, a tout bloqué, et notamment le plan de départ, celui de Jackson Hole dont j’ai parlé, qui avait été donné par Mario Draghi au mois d’août. Il prévoyait, justement, que cet assouplissement quantitatif vînt en appui d’une politique coordonnée de relance qui pût donner des perspectives d’investissement aux entreprises. Il s’agissait que les banques pussent prêter parce qu’il y aurait eu de la demande de crédit. Aujourd’hui, il n’y a pas de demande de crédit. 80 % des entreprises françaises n’envisagent pas d’investir et de plus nous sommes en sous-capacité de production. Il n’y a donc aucune raison qu’aujourd’hui cet argent aille massivement dans l’investissement. J’ajoute qu’il n’y a pas de problème de liquidité – sauf pour la Grèce, pour Chypre aussi – en tout cas pas pour les banques françaises, ou allemandes, ou peut-être italiennes. Le taux interbancaire auquel les banques se refinancent entre elles est très faible, il est même négatif. En fait, on ne traite pas le problème, mais on ne pouvait pas faire autrement parce que les marchés l’attendaient et si on ne l’avait pas fait, il y aurait eu une crise sur les marchés financiers. Je noircis un peu le tableau à dessein, mais je pense que le problème n’est pas la coordination de la politique macro-économique, mais que cet assouplissement quantitatif soit utile.  
Bastien Faudot   André Chassaigne a évoqué tout à l’heure une crainte, à travers le retour des monnaies nationales dans le cadre de parités négociées autour d’une possible guerre des changes. Or, il faut voir une chose, c’est que s’il n’y a pas de marge de manœuvre au niveau d’une dévaluation monétaire, cela se transfère sur le monde du travail, et aujourd’hui nous avons une guerre des systèmes sociaux. Nous sommes entrés dans une logique de concurrence des modèles sociaux, du temps de travail, de l’ensemble des facteurs de production. Par conséquent, d’une certaine manière, le dosage monétaire permettrait, en tout cas, de détendre un peu sur ce plan. Je crois qu’en transférant ce pouvoir et cette capacité à une zone monétaire unique – Jean-Pierre Chevènement a développé tout à l’heure tout ce qui concernait l’hétérogénéité de cette zone – nous nous sommes désarmés. Dans une situation de croissance, le désarmement n’apparait pas. Ne pas être armé lorsqu’il n’y a pas de guerre n’est pas grave,  mais lorsqu’on est en situation de conflit, cela le devient un peu plus, et c’est ce que nous sommes en train de vivre.  
Je veux également faire une remarque, cela a été dit notamment dans la quatrième hypothèse soulevée par Guillaume Balas autour de l’intégration politique européenne, Pierre-Alain Muet en a parlé également. Il me semble, au regard des éléments que nous avons, qu’il y a aujourd’hui une question de timing et d’agenda, entre le moment de la prise de conscience des difficultés et le moment des réactions qui ont été à chaque fois diluées dans le temps. C’est ce que dit Wolfgang Streeck. Il y a incapacité politique parce qu’il n’y a pas de souveraineté sur laquelle reposent en définitive les décisions, c’est-à-dire de peuple auquel s’adresser au niveau européen. De ce fait, on est dans des ajustements qui ont toujours un temps de retard et dans lesquels on est comme dans une tragédie grecque où l’on sait que cela finira, c’est inévitable, mais on y va quand même. Je pense que la question, sous l’angle politique et non pas sous l’angle économique est de savoir quels sont les choix que nous sommes en capacité de faire, en France et ailleurs, pour empêcher l’inéluctable de survenir.  
D’une certaine manière, sommes-nous capables, dans le temps qui peut rester à la zone euro dans sa configuration actuelle, d’éviter une déflagration ou une dissolution instantanée dans laquelle on ne maîtriserait plus rien ? C’est cela, je crois, la question en tout cas politique à laquelle il faudrait répondre.

Comprendre le réel

Créé par le 05 juil 2012 | Dans : Blog du Che, Economie, Pour une autre Europe

Intervention de Jean-Pierre Chevènement sur le Sommet européen des 28 et 29 juin 2012, Sénat, jeudi 5 juillet 2012.

 Monsieur le Premier ministre,

La France se trouve aujourd’hui dans une situation très difficile, dont sa désindustrialisation, continue depuis près de trois décennies, l’érosion de sa compétitivité et, enfin, un chômage frappant 10% de sa population active sont les symptômes les plus significatifs.

C’est pourquoi, comme les autres parlementaires du MRC, je soutiens l’effort nécessaire auquel appelle le gouvernement pour réorienter l’Europe et redresser l’appareil productif. A titre personnel, j’apprécie votre détermination : Un discours de vérité peut seul créer la confiance.

La situation dégradée de l’économie française n’est pas le fait du hasard. Elle résulte de choix de dérégulation effectués depuis vingt-cinq ans dans le cadre de l’Acte unique et constamment poursuivis sous l’impulsion de la Commission européenne.

Je n’ai pas besoin de rappeler le choix qui a été le mien en 1992 quant à la création d’une monnaie unique. Nous voyons aujourd’hui les effets négatifs d’un transfert de la souveraineté monétaire de dix-sept pays très différents par leurs structures, à une Banque Centrale aux statuts copiés sur ceux de la Bundesbank allemande.

C’est tout ce passif qu’il nous faut aujourd’hui remonter par un effort de dialogue et par la réunion de toutes les bonnes volontés : comment regagner les quinze à vingt points de compétitivité perdus par rapport à l’Allemagne depuis la création de la monnaie unique ? La dévaluation aujourd’hui n’est plus possible. Il faut donc retrouver des marges de manœuvre. Cela ne sera pas possible par une sorte de déflation interne. Il faudra aussi faire évoluer profondément les règles de la monnaie unique. C’est ce que le Président de la République a commencé à faire, au sommet européen des 28 et 29 juin derniers.

Avons-nous le devoir de chercher la vérité ?

Créé par le 19 juin 2012 | Dans : a-le quartier libre de Xavier Dumoulin, a1-Abc d'une critique de gauche. Le billet de Xavier Dumoulin, a2-Blog-notes politique de Xavier Dumoulin, a3-Civisme, citoyenneté et militance chez Xavier Dumoulin, a4-Le blog citoyen croque la droite, a5-Les entretiens du blog citoyen, a6-Les colères du dogue patriote

Le questionnement philosophique qui sert de titre à ce billet constitue l’un des sujets de dissertation au baccalauréat 2012 pour la série S. Il nous ramène, mutatis mutandis, à la célèbre phrase de Jaurès placée en tête de ce blog et extraite de son discours à la jeunesse.

Le philosophe voulait, avec des mots simples, éclairer cette jeunesse dans un discours lyrique exprimant une morale républicaine résolument progressiste. Vibrant plaidoyer pour tenter d’arracher à son destin cette nouvelle génération qui devait pourtant très vite connaître la guerre. En prônant un idéal d’émancipation humaine et sociale, le citoyen mettait toute ses forces pour préserver la paix quand le socialiste ne devait cesser de dénoncer le capitalisme qui porte en lui la guerre comme la nuée l’orage. En vain quand le prolétariat des nations européennes brisait son unité sous l’impuissance de la deuxième internationale à conjurer le sort et empêcher cette guerre ravageuse des rivalités  impérialistes.

Combattre la force des préjugés idéologiques, les pesanteurs psycho-sociologiques et les intérêts de classe, telle était l’entreprise exemplaire de Jean Jaurès, ce citoyen socialiste et républicain qui devait succomber, à la veille de l’entrée dans la première guerre mondiale, sous les coups de feu d’un assassin armé par la folie meurtrière de ses ennemis. Puissions-nous retrouver dans l’unité de la parole et de l’acte cette vigueur intellectuelle et morale pour relever les défis des temps présents et préparer ici et maintenant un avenir solidaire et de progrès à notre jeunesse.

La tâche reste immense et hardie dans cette tempête du capitalisme financier globalisé où les classes dominantes et ses élites mondialisées ne veulent rien céder. En Europe et partout dans le monde, elles continueront à se battre becs et ongles contre la volonté populaire masquant leur égoïsme de classe derrière de fausses évidences. Avec ce cynisme qu’exprimait hier le chef du gouvernement conservateur anglais au G20.  Autant de raisons d’exercer son courage à chercher la vérité et à la dire! Pour renverser les idées reçues, bousculer tous les dogmes et placer les choix démocratiques au coeur de la gestion des affaires publiques de la France et de l’Europe.

X.D

 Le courage selon Jaurès dans son “discours à la jeunesse” (extraits)

Surtout, qu’on ne nous accuse point d’abaisser et d’énerver les courages. L’humanité est maudite, si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement. Le courage, aujourd’hui, ce n’est pas de maintenir sur le monde la sombre nuée de la Guerre, nuée terrible, mais dormante, dont on peut toujours se flatter qu’elle éclatera sur d’autres. Le courage, ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre ; car le courage est l’exaltation de l’homme, et ceci en est l’abdication. Le courage pour vous tous, courage de toutes les heures, c’est de supporter sans fléchir les épreuves de tout ordre, physiques et morales, que prodigue la vie. Le courage, c’est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces ; c’est de garder dans les lassitudes inévitables l’habitude du travail et de l’action. Le courage dans le désordre infini de la vie qui nous sollicite de toutes parts, c’est de choisir un métier et de le bien faire, quel qu’il soit ; c’est de ne pas se rebuter du détail minutieux ou monotone ; c’est de devenir, autant que l’on peut, un technicien accompli ; c’est d’accepter et de comprendre cette loi de la spécialisation du travail qui est la condition de l’action utile, et cependant de ménager à son regard, à son esprit, quelques échappées vers le vaste monde et des perspectives plus étendues. Le courage, c’est d’être tout ensemble, et quel que soit le métier, un praticien et un philosophe. Le courage, c’est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l’approfondir, de l’établir et de la coordonner cependant à la vie générale. Le courage, c’est de surveiller exactement sa machine à filer ou à tisser, pour qu’aucun fil ne se casse, et de préparer cependant un ordre social plus vaste et plus fraternel où la machine sera la servante commune des travailleurs libérés. Le courage, c’est d’accepter les conditions nouvelles que la vie fait à la science et à l’art, d’accueillir, d’explorer la complexité presque infinie des faits et des détails, et cependant d’éclairer cette réalité énorme et confuse par des idées générales, de l’organiser et de la soulever par la beauté sacrée des formes et des rythmes. Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir mais de n’en pas être accablé et de continuer son chemin. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques.Ah ! vraiment, comme notre conception de la vie est pauvre, comme notre science de vivre est courte, si nous croyons que, la guerre abolie, les occasions manqueront aux hommes d’exercer et d’éprouver leur courage, et qu’il faut prolonger les roulements de tambour qui dans les lycées du premier Empire faisaient sauter les cœurs ! Ils sonnaient alors un son héroïque ; dans notre vingtième siècle, ils sonneraient creux. Et vous, jeunes gens, vous voulez que votre vie soit vivante, sincère et pleine. C’est pourquoi je vous ai dit, comme à des hommes, quelques-unes des choses que je portais en moi.

 

Avatars médiatiques

Créé par le 21 mai 2011 | Dans : a-le quartier libre de Xavier Dumoulin

dsc01515.jpgCrédits photographiques du blog citoyen, socialiste et républicain

Ne soignant pas mon « avatar », j’avance depuis longtemps à visage découvert au risque d’exposer ma personne aux ripostes de milieux hostiles ou aux critiques faciles de ceux qui n’ont peut être jamais osé, ne serait-ce qu’une seule fois dans leur vie, afficher publiquement quelques convictions fortes et sincères exprimées dans une pensée structurée.

Sans sombrer dans un délire paranoïaque, il faut bien considérer la difficulté de l’exercice, le commun des mortels préférant plutôt avancer masqué derrière son « avatar » ou son nom d’emprunt comme on peut le constater en navigant sur la toile. Effectivement, tenir son blog citoyen en risquant l’écriture de ses idées n’est pas aussi simple qu’il peut paraître pour une personne en vue… En l’entourant de toutes les précautions déontologiques, cet exercice citoyen tente de tenir la promesse de notre « bandeau en tête » :

 « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire. » (x) (Le Grand Jaurès chanté par Jacques Brel et Zebda ou présenté et commenté par Gilles Candar et Madeleine Rebérioux)

Avec, ça va de soi, toute la modestie qui accompagne cette tranquille contribution aux débats d’idées. Le temps de l’écriture suppose celui de la réflexion incompatible avec l’agitation fébrile qui prévaut trop souvent dans nos vies malmenées…

Le risque d’une imperfection qui s’affiche au travers de billets écrits souvent d’un jet entre thé, café et, dans les bons jours, gymnastique matinale, est bien le seul avatar de cet amateurisme journalistique qui précède nos laborieuses journées dans un univers encore hospitalier.

Cette posture républicaine qui aborde sans préjugés et en toute liberté les sujets qui font question peut bien inspirer les ricanements des nigauds. Notre sincérité fait pourtant la nique à tous ces faux-culs et autres importants de l’Establishment qui se prennent les pieds dans le tapis. Communiquer non sans parti pris mais dans l’équilibre – sans oublier bien sûr de faire toute la part des choses – ou bien se garder de jugements intempestifs lorsque la sagesse le commande…

Les turpitudes et turbulences de la très récente actualité nous confortent dans la nécessité de persister dans cette éthique citoyenne dont on ne saurait s’exonérer sauf à déclencher d’autres avatars. Lesquels, à l’opposé du sens commun, signifient en langue sanscrit – avatāra - descente du ciel (1)… Ce sera là ma chute provisoire sur un sujet très médiatisé à peine effleuré dans ce billet!

XD

(1) Le terme avatāra en son sens originel et restreint, désigne une descente, c’est-à-dire une  incarnation du  dieu Vishnu, dans le dessein de rétablir l’ordre cosmique et moral troublé par des puissances démoniaques.

Cette notion s’est étendue par la suite à Lakshmī, la parèdre du dieu, ainsi qu’à d’autres divinités brahmaniques, mais le mot est resté spécifiquement lié aux cultes vichnouites.

Vishnu, dieu de la stabilité, mainteneur des êtres et de l’univers, revêt des formes temporelles pour combattre les forces du mal.

(x) Le courage selon Jaurès dans son “discours à la jeunesse” (extraits)

Surtout, qu’on ne nous accuse point d’abaisser et d’énerver les courages. L’humanité est maudite, si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement. Le courage, aujourd’hui, ce n’est pas de maintenir sur le monde la sombre nuée de la Guerre, nuée terrible, mais dormante, dont on peut toujours se flatter qu’elle éclatera sur d’autres. Le courage, ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre ; car le courage est l’exaltation de l’homme, et ceci en est l’abdication. Le courage pour vous tous, courage de toutes les heures, c’est de supporter sans fléchir les épreuves de tout ordre, physiques et morales, que prodigue la vie. Le courage, c’est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces ; c’est de garder dans les lassitudes inévitables l’habitude du travail et de l’action. Le courage dans le désordre infini de la vie qui nous sollicite de toutes parts, c’est de choisir un métier et de le bien faire, quel qu’il soit ; c’est de ne pas se rebuter du détail minutieux ou monotone ; c’est de devenir, autant que l’on peut, un technicien accompli ; c’est d’accepter et de comprendre cette loi de la spécialisation du travail qui est la condition de l’action utile, et cependant de ménager à son regard, à son esprit, quelques échappées vers le vaste monde et des perspectives plus étendues. Le courage, c’est d’être tout ensemble, et quel que soit le métier, un praticien et un philosophe. Le courage, c’est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l’approfondir, de l’établir et de la coordonner cependant à la vie générale. Le courage, c’est de surveiller exactement sa machine à filer ou à tisser, pour qu’aucun fil ne se casse, et de préparer cependant un ordre social plus vaste et plus fraternel où la machine sera la servante commune des travailleurs libérés. Le courage, c’est d’accepter les conditions nouvelles que la vie fait à la science et à l’art, d’accueillir, d’explorer la complexité presque infinie des faits et des détails, et cependant d’éclairer cette réalité énorme et confuse par des idées générales, de l’organiser et de la soulever par la beauté sacrée des formes et des rythmes. Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir mais de n’en pas être accablé et de continuer son chemin. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques.Ah ! vraiment, comme notre conception de la vie est pauvre, comme notre science de vivre est courte, si nous croyons que, la guerre abolie, les occasions manqueront aux hommes d’exercer et d’éprouver leur courage, et qu’il faut prolonger les roulements de tambour qui dans les lycées du premier Empire faisaient sauter les cœurs ! Ils sonnaient alors un son héroïque ; dans notre vingtième siècle, ils sonneraient creux. Et vous, jeunes gens, vous voulez que votre vie soit vivante, sincère et pleine. C’est pourquoi je vous ai dit, comme à des hommes, quelques-unes des choses que je portais en moi.

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