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Fictions du terrorisme, par Christian Salmon

Créé par le 05 déc 2008 | Dans : Gouvernement

« Vous habitez Saint-Denis, donc vous êtes anarchiste, affirmait Rochefort dans L’Intransigeant du 16 mars 1892. Si vous n’étiez pas anarchiste, vous n’habiteriez pas Saint- Denis. Or, une bombe a fait explosion à la porte de l’hôtel de Sagan ; et comme les bombes ne peuvent être lancées que par des anarchistes… Je vous envoie au dépôt parce que vous êtes certainement anarchiste, puisque vous habitez Saint-Denis, et qu’étant anarchiste, il est évident que c’est vous qui avez lancé la bombe. »

La boutade de Rochefort pourrait s’appliquer à la construction médiatico-policière de la prétendue « cellule » terroriste basée à Tarnac, en Lozère. La prise d’assaut de ce paisible village situé sur le plateau de Millevaches par les brigades antiterroristes avec hélicoptères, troupes d’élite et caméras de France Télévisions est la plus grande opération d’intoxication de l’opinion réalisée par un gouvernement depuis plusieurs décennies. Qualifiée alternativement d’anarchistes ou d’autonomes, voire d’anarcho-autonomes, une vingtaine de jeunes gens qui avaient entrepris de redonner vie à ce petit village, ouvrant une épicerie-restaurant, une bibliothèque et un ciné-club, avec le but innocent et peut-être naïf de vivre et de penser autrement, se sont retrouvés embrigadés, profilés, enfermés dans la fiction d’une dangereuse organisation terroriste invisible qui complotait contre la sécurité de l’Etat. Un récit policier. A leur tête, un chef, doctrinaire et omniprésent, que son père décrit comme incapable de planter un clou sans se blesser ou de transporter une brouette sans renverser son contenu, aurait manigancé toutes sortes d’actions périlleuses contre l’Etat démocratique.

Ce jeune philosophe ami de Giorgio Agamben et ancien élève du sociologue Luc Boltanski, le seul avec sa compagne à être maintenu en prison depuis le 11 novembre, serait le cerveau d’une entreprise terroriste aux ramifications internationales, une construction qui nous informe davantage sur l’imaginaire policier que sur une nébuleuse terroriste qui apparaît après trois semaines d’interrogatoires et huit mois de filature de plus en plus nébuleuse et de moins en moins terroriste.

Pour Giorgio Agamben, qui partage avec les inculpés la même critique de la biométrie et qui refusa de s’y soumettre au point de renoncer à faire cours aux Etats-Unis, « on cherche le terrorisme et on finit par le construire, tout ça pour répandre la peur chez les jeunes gens ». L’écrivain Serge Quadruppani y voit la « farce du retour de l’épouvantail terroriste » et la « fabrication de la mouvance anarcho-autonome par la ministre de la police et par les médias qui ont relayé sa parole sans aucun recul critique… ».

La matérialité des preuves et la qualification « terroriste » des faits font l’objet de vives critiques de la part d’universitaires, de philosophes, d’écrivains et d’éditeurs. « Les habitants de Tarnac ont refusé d’acheter ces histoires », affirme Eric Hazan, l’éditeur de La Fabrique, qui a publié L’Insurrection qui vient, un livre présenté par la police comme une pièce à conviction, alors qu’il s’agit d’une critique du capitalisme cognitif comme on en trouve des dizaines sur les étals des libraires, à la suite, par exemple de La Société du spectacle, de Guy Debord, ou de L’Homme unidimensionnel, d’Herbert Marcuse : deux essais qui annonçaient effectivement, sans les fomenter pour autant, les événements de mai 1968, si c’est cela qui inquiète le ministère de l’intérieur.

Pour la première fois peut-être dans l’histoire des sociétés, tous les mécanismes de contrôle et de surveillance ne reposent plus seulement sur des données observées et recensées visant à donner la connaissance la plus complète possible des activités passées d’un individu ou d’un groupe social, mais à les profiler, les prévoir ou les inventer, comme dans le film Minority Report (2002), de Steven Spielberg, dans lequel la « brigade du précrime » est capable de prévoir, et même de voir, les images de crimes avant qu’ils ne se produisent et d’en intercepter les auteurs, ou dans celui de Paul Verhoeven, Starship Troopers (1997), où les agents du « corps psy », une Gestapo high-tech, sont capables de divination : ils lisent dans les pensées de l’adversaire et peuvent influencer les personnes sur lesquelles ils se branchent.

Cette fictionnalisation de la surveillance va bien au-delà des dangers dénoncés par Orwell dans 1984 et ouvre la voie à toutes les constructions paranoïaques de l’imaginaire médiatico-policier. C’est ce noeud entre surveillance et simulation, contrôle social et construction fictionnelle qui est sans doute le principal danger qui pèse aujourd’hui sur les démocraties.

Jeremy Bentham est sans doute le premier à avoir perçu cette dérive possible dans « les fictions politiques du parlementarisme britannique du début du XIXe siècle ». Son manuel des sophismes politiques (1824) pourrait servir de bréviaire à tous les démocrates inquiets des dérives sécuritaires et de leur banalisation médiatique. Il y diagnostiquait ce sophisme redoutable « dont le sujet est le danger sous ses diverses formes et dont l’objet est de réprimer toute discussion en déclenchant l’alarme… ».



Christian Salmon est écrivain.

Rétrolecture 1968 : « L’Homme unidimensionnel », par Stéphane Legrand

Créé par le 04 août 2008 | Dans : Articles de fond

Ce qui est ne peut pas être vrai… » : cette formule splendide du philosophe allemand Ernst Bloch résume mieux qu’aucune autre la pensée d’Herbert Marcuse et son influence sur les luttes sociales. Né à Berlin en 1898, Marcuse fut un militant spartakiste et l’un des grands représentants de l’école de Francfort et du freudo-marxisme. Après la prise du pouvoir par les nazis, il s’exile aux Etats-Unis, où il enseignera dans différentes universités, notamment celle de San Diego en Californie. C’est en 1964 qu’il publie L’Homme unidimensionnel, qui, traduit en français dans le courant du mois de mai 1968, le consacrera aux yeux de l’opinion comme le « maître à penser des étudiants en colère ».

L’époque, en effet, tantôt le célèbre comme l’un des « Trois M » (« Marx est le prophète, Marcuse son interprète, Mao son glaive » proclament, sans nuance, les étudiants italiens), grand inspirateur du jeune socialiste allemand Rudi Dutschke et à l’influence plus souterraine pour Daniel Cohn-Bendit ; tantôt elle le vitupère, dénonçant en lui le théoricien d’une révolte stérile et utopiste « qui ne laissera peut-être pas plus de trace dans l’histoire que Charles Fourier » (Françoise Giroud dans L’Express du 22 avril 1968).

L’objet du délit, L’Homme unidimensionnel, propose une analyse des sociétés contemporaines (capitalistes et communistes) fondée sur une critique de la rationalisation technologique du monde. Cette rationalisation y est présentée comme le principal instrument de la domination de l’homme par l’homme, incarnée dans des mécanismes de contrôle social qui, en s’incorporant aux individus, en devenant leur désir et leur volonté même, intègrent et récupèrent d’avance toute forme de critique ou d’opposition. Le culte du productivisme et l’engendrement permanent, par les forces du marché, de « faux besoins », en assurant à une part croissante de la population des conditions de vie supportables, voire « agréables », ne sont pas les vecteurs d’une réelle démocratisation.

Selon Marcuse, ils ne créent que l’illusion de la liberté, une « fausse conscience » comme corollaire de ces faux besoins, car « si l’individu renouvelle spontanément des besoins imposés, cela ne veut pas dire qu’il soit autonome, cela prouve seulement que les contrôles sont efficaces ». Cette fausse conscience est celle de l’homme et de la pensée unidimensionnels, rabougris plus encore que mutilés, réduits à des fonctions et à des comportements standardisés et strictement opérationnels dans le cadre d’un système dont les tâches de répression (de modes d’existence alternatifs possibles) sont d’autant plus facilement acceptées qu’elles sont plus insinuantes.

Cette « pensée positive », ainsi que Marcuse la baptise, empêche ceux qu’elle possède, et jusqu’aux partis d’orientation censément révolutionnaire, de percevoir le caractère inséparable de ces deux phénomènes que sont la guerre et la prospérité. Du même coup, elle occulte l’irrationalité profonde qui gît au coeur de la rationalité scientifique et technique dominante : après tout, c’est mathématiquement que l’on calcule comment tuer de la manière la plus efficiente des populations civiles ; ou qu’on détermine l’arc-en-ciel de la gravité d’un obus d’uranium appauvri et le rayon moyen de ses retombées radioactives… Ce qui prévient d’avance toute action collective de notre part pour « tenter d’agir sur les conditions qui provoquent cette entreprise démentielle », c’est aux yeux de Marcuse l’atrophie générale de la « pensée négative », de cette puissance du négatif dont il reprend le flambeau à Hegel – le « grand refus », la « protestation contre ce qui est », conçue comme tâche fondamentale de la pensée et dignité supérieure de la raison.

S’il est permis de penser que le diagnostic de L’Homme unidimensionnel, selon lequel l’événement le plus marquant de l’époque moderne serait « la disparition de ces forces historiques qui, au stade précédent, représentaient des possibilités et des formes de vie nouvelles », conserve aujourd’hui une grande pertinence, c’est qu’il peut nous aider à redéfinir les conditions d’une pensée qui renouerait avec la possibilité de la critique, d’une pensée non mutilée qui redécouvrirait le sens du possible et « le caractère décevant de la rationalité dominante ». Si Marcuse, désabusé à l’égard des partis traditionnels, en appelle à l’élan révolutionnaire du « substrat des parias et des outsiders, (des) autres races, (des) autres couleurs », ce n’est certes en raison ni de ce pessimisme outrancier qu’on lui a si souvent (et si injustement) reproché, ni d’un futile romantisme des marges, mais parce que là seules peuvent résider, selon lui, des forces capables de résister à l’intégration croissante de toutes les formes d’opposition au sein de la société unidimensionnelle.

En cela sa pensée peut nous aider à comprendre la signification des récents mouvements sociaux, ceux qui se jouent dans les minorités et les marges, mouvements capillaires et souvent peu articulés idéologiquement, qui déconcertent parce qu’ils ne luttent pas seulement contre les malheurs engendrés par notre société, mais aussi contre ses apparents bénéfices. A l’heure où triomphe une certaine révolte « néoconservatrice » et où l’on tente de négocier tant bien que mal quelque chose comme un nouveau compromis fordien (productivité accrue contre meilleur pouvoir d’achat), relire Marcuse permet de recevoir le legs des mouvements des années 1960. Tel est le sens profond de ce mot de Walter Benjamin sur lequel s’achève L’Homme unidimensionnel : « C’est seulement à cause de ceux qui sont sans espoir que l’espoir nous est donné. »



L’Homme unidimensionnel d’Herbert Marcuse
Editions de minuit, 1968.

Stéphane Legrand

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