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Quelle feuille de route pour la gauche républicaine et sociale ?

Créé par le 18 juin 2008 | Dans : Articles de fond, Projet politique

Actes de la réunion de travail de l’AGAUREPS-Prométhée du 21 avril 2008 à Mont de Marsan

Sommaire

▲ Introduction             page 2

            ● Un constat de carence

            ● De profonds décalages

            ● Le postulat des trois gauches

I/ Les contenus           page 4

            ● La marque de l’identité singulière de la gauche républicaine et sociale

            ● L’exigence républicaine

            ● L’ambition de transformation sociale

            ● Pour la reconquête d’une hégémonie culturelle

II/ Les structures        page 7

            ● La nécessité de structures adaptées à l’enjeu

            ● La nature des structures

            ● L’arc et le centre de gravité

            ● Rythme articulation de la construction

            ● L’actualité des précédents historiques

III/ Les alliances         page 13

            ● Les alliances jouent un rôle de clarification

            ● Pour des alliances à gauche et de gauche

            ● L’amplitude du rassemblement

            ● Bipolarisation, bipartisme et diversité

IV/ Les bases sociologiques        page 17

            ● Les bases électorales

            ● Les bases militantes

▲ Conclusion               page 22

           

▲ Un constat de carence

            Un double constat s’impose en préalable et doit nous servir de point de départ à toute réflexion. Il concerne d’abord l’état de la gauche dans son ensemble. En dépit d’illusions trompeuses que des résultats indiscutablement favorables obtenus aux dernières élections de mars 2008 peuvent entretenir, elle est depuis plusieurs années régulièrement vaincue aux scrutins nationaux et ne semble pas en capacité d’exercer des responsabilités gouvernementales dans le sens qu’on est en droit d’attendre de la part d’une gauche fidèle à son rôle historique de transformation profonde des structures. De son côté, la gauche républicaine et sociale, que nous pouvons nous contenter de présenter à ce stade comme une partie centrale d’un tout constitué par l’ensemble de la gauche, se caractérise par un très grand éparpillement et ne paraît pas non plus en mesure d’exercer une pression suffisante susceptible d’influer sur le cours des choses.

Présenté de la sorte, le tableau est donc au prime abord peu reluisant. Cette réalité ne doit nullement être occultée ou travestie par des subterfuges peu convaincants. Mais il serait tout autant de mauvais aloi de verser dans une ambiance de sinistrose aggravée. La stratégie de la surenchère dans l’auto-flagellation en est une parmi d’autres couramment utilisée en politique, même si elle est souvent dépourvue à la fois de retenue et de sincérité. Elle s’inscrit en effet la plupart du temps dans une visée d’instrumentalisation à des fins bassement politiciennes au service d’arrière-pensées plus ou moins masquées. Ce ne sera pas notre optique, estimant que la tactique n’est pas la plus adaptée à la situation. Nous nous efforcerons de dire la vérité, rien que la vérité, ni plus ni moins.

            Ce tableau, par conséquent sévère mais se défiant symétriquement de toute outrance, n’est au fond guère contesté par les principaux intéressés eux-mêmes, c’est-à-dire ceux qui militent de l’intérieur de la gauche, puisque ces derniers temps on assiste à la floraison d’une multitude d’appels ou d’initiatives appelant à un sursaut[1]. Les termes utilisés faisaient montre pour l’occasion d’une certaine richesse lexicale : ils conviaient à refonder, rénover, recomposer, moderniser, reconstruire, rééquilibrer, restructurer, réorganiser la gauche. Autant de verbes qui semblent au premier abord témoigner d’un constat partagé, de préoccupations identiques et d’une même volonté de faire bouger les lignes, mais qui pour peu que l’on veuille se donner la peine de pousser plus avant l’investigation n’assignent absolument pas à la gauche des horizons communs.

L’emploi de tel verbe de préférence à tel autre n’est aucunement anodin : il dévoile bien souvent une grande diversité de perceptions de la gauche et par voie de conséquence des visées pas toujours compatibles entre elles. Cependant, même si des approfondissements seraient à la fois riches d’enseignements et certainement utiles, l’objet de notre réflexion n’a pas vocation à se cantonner à une controverse sémantique qui aurait toutes les chances de se révéler au final stérilisante en passant à côté de l’essentiel. L’enjeu ne consiste pas à déterminer le terme le plus approprié à caractériser la nécessaire entreprise que doit effectuer la gauche à très brève échéance.

▲ De profonds décalages

            L’urgence de ce travail provient également de la persistance de profonds décalages qui mettent en exergue des contradictions frappantes. C’est ainsi qu’il ne fait guère de doutes qu’un projet véritablement alternatif est attendu avec impatience ou espéré avec force parmi une partie très importante de nos concitoyens, y compris ceux qui sont les moins politisés ou les moins engagés. Et pourtant ce projet là ne semble pas réellement émerger à l’heure actuelle, submergé certainement par l’idée ressassée à l’envi qu’il n’y aurait plus qu’une seule politique possible s’imposant de surcroît à l’instar d’une fatalité.

Dans le même ordre d’idées, on s’aperçoit que les idées portées par la gauche républicaine et sociale sont assez largement partagées au sein de l’opinion publique. Elles bénéficient d’un incontestable succès d’estime à telle enseigne qu’il n’est pas illusoire de penser qu’elles puissent servir de pivot à l’édification de ce projet alternatif de gauche. Mais cet accueil plutôt favorable ne rencontre pas un écho électoral en rapport pour ceux qui les portent, individus comme partis.

▲ Le postulat des trois gauches

            Une dernière clarification introductive ne peut être éludée si l’on veut que nos propos se gardent de toute confusion. Elle a trait à la perception que nous avons des forces politiques en présence à gauche. Nous estimons d’abord que l’ensemble des formations politiques se situant à gauche ou s’en réclamant constituent un tout à appréhender dans sa globalité sans exclusive dogmatique prématurée[2]. Nous considérons ensuite que ce tout s’organise en trois tendances dont il convient de faire émerger la singularité afin d’évaluer la contribution propre que chacune peut apporter à la cause commune[3]. Il existe une gauche qualifiée de sociale-libérale (appelée aussi selon les cas gestionnaire, responsable ou de gouvernement même si la participation à l’exercice du pouvoir n’est pas automatiquement synonyme d’orientation sociale-libérale) et une gauche perçue comme radicale (nommée ou se nommant révolutionnaire, tribunicienne, gauchiste, gauche de la gauche, extrême-gauche etc…).

Ces deux sensibilités, la première plus raisonnable pour le meilleur comme pour le moins bon, la seconde plus « utopique » également pour le meilleur comme pour le moins bon, entretiennent des relations complexes et mouvantes, à tel point qu’elles peuvent successivement se stimuler, se rejeter, s’ignorer, s’entendre ou se combattre. Entre ces deux pôles, se situe un espace occupé par la gauche républicaine et sociale en position de trait d’union potentiel, à un carrefour à la fois stratégique et inconfortable. En effet, à partir de l’originalité de ses analyses et de son identité singulière, elle cherche à intégrer le meilleur des deux autres gauches, quitte à être accusée de n’en retenir que le plus mauvais… Ajoutons que chacune de ces trois gauches ne forme pas un bloc monolithique : elles sont bien évidemment traversées de contradictions et de divisions internes.

Ce postulat des trois gauches repose sur des clivages bien réels qui dépassent très largement les structures partidaires actuelles : nous ne cesserons de répéter que ces clivages ne séparent pas les partis entre eux, mais qu’au contraire ils sont visibles de façon très nette à l’intérieur de chacun d’entre eux. C’est ce qui en définitive en fait à la fois la complexité et l’intérêt : des possibilités de dialogue constructif existent en contredisant la thèse des cloisonnements étanches qui voueraient d’office à l’échec toute tentative de dépassement de ces approches politiques divergentes.

           

            La réflexion à l’occasion de ce débat organisé à l’initiative de l’AGAUREPS-Prométhée s’est révélée d’une grande richesse par les opinions exprimées et les argumentations avancées. Les échanges se sont orientés dans quatre grandes directions. Les questions relatives aux contenus, aux structures, aux alliances et aux bases sociologiques sont étroitement imbriquées. En négliger une ou plusieurs conduirait à une vision tronquée de la réalité et réduirait la portée effective des raisonnements. Nous nous attacherons à retranscrire ici les principales orientations qui s’en sont dégagées.

I/ Les contenus

Rien de solide ni de durable ne peut se bâtir sans un effort soutenu et sans cesse renouvelé de réflexion sur les contenus à promouvoir. A gauche, on milite par tradition pour des causes, alors qu’ailleurs on le fait peut-être davantage pour des intérêts dont certains sont particuliers.

           

▲ La marque de l’identité singulière de la gauche républicaine et sociale

            Le contenu, c’est la raison d’être et d’agir en politique. C’est ce qui confère à la mouvance de gauche républicaine et sociale son identité et constitue sa marque de fabrique qui la distingue à coup sûr dans la grande mêlée politique. Elle y est viscéralement attachée, franchement sourcilleuse, au point d’en faire des casus belli pour peu que l’essentiel soit mis en cause.

            La liste serait longue si l’on voulait en dresser ici un inventaire visant à l’exhaustivité. Ce n’est pas l’objectif de l’exercice auquel nous sommes censés nous livrer dans ces quelques lignes. La finalité n’est pas en effet d’aboutir à un programme complet prêt à l’emploi dans le cadre d’une future campagne, d’autant plus que l’AGAUREPS-Prométhée a déjà réalisé au cours des années passées un travail en profondeur sur ces questions sur lequel elle peut prendre appui. Pour preuve, des références à ces textes seront d’ailleurs abondamment fournies en guise d’invitation à opérer des approfondissements.

Afin d’éviter la fâcheuse impression d’un catalogue interminable, il conviendra plutôt dans un souci pédagogique d’articuler les nombreux éléments autour de grandes catégories structurantes. La gauche républicaine et sociale cherche à orienter prioritairement son action en direction de deux axes majeurs : la réaffirmation de l’exigence républicaine et le maintien de l’ambition de transformation sociale. C’est sur ces piliers que repose cette mouvance. Les deux ne vont pas automatiquement de paire pour des pans entiers de la gauche. Il est assez courant d’en privilégier un au détriment de l’autre ou d’en méconnaître les fondements essentiels. La théorie des trois gauches révèle à cet instant toute sa pertinence. C’est ainsi que la gauche radicale n’est pas toujours au clair sur ce qui constitue l’exigence républicaine, concept qui peut même lui être franchement étranger. La gauche sociale-libérale a pu de la même sorte renoncer à transformer la société : en acceptant l’économie de marché, elle s’est résignée à accompagner le cours de la mondialisation sans en remettre en cause la nature même.

▲ L’exigence républicaine

Quelques données opportunément choisies peuvent en fournir un aperçu révélateur. Ce qu’il est coutume d’appeler exigence républicaine[4] se fonde sur des valeurs et une conception de la société. Elle ne peut en effet être réduite à un simple cadre institutionnel, sauf à vouloir en donner délibérément à des fins partisanes une vision rabougrie et dépréciative. Parmi les valeurs, se place au premier rang la laïcité. Elle présente le paradoxe d’être largement reconnue comme un principe fondamental mais souvent contournée du fait de sa mauvaise compréhension. Les attaques se font rarement de manière frontale, mais très souvent insidieusement. Il est consternant de constater que certains à gauche la réduisent au mieux à la simple séparation des Eglises et de l’Etat et ne l’envisagent que dans le cadre scolaire, qui plus est de manière extrêmement restrictive et équivoque. Ils ne s’aperçoivent pas qu’elle constitue au contraire un moyen d’organisation de l’ensemble de la société[5]. La laïcité n’est nullement négociable même par le biais de confusions avec la notion de tolérance ou de concepts fumeux comme celui de « laïcité ouverte ».

L’exigence républicaine révèle en creux par ailleurs une conception de l’intérêt général qui dépasse la simple addition des intérêts particuliers. Dans cette optique une très grande importance est accordée au rôle que doivent tenir les services publics dans la préservation de cet intérêt général et de sa mise à disposition du plus nombre. Les principes qui sous-tendent les services publics à la française (égalité d’accès, continuité territoriale, monopole d’Etat, péréquation) mériteraient de recevoir pleine valeur constitutionnelle pour les effets structurants qu’ils apportent au vivre-ensemble[6]. Les solutions intermédiaires du style délégation à des entreprises privées de missions de services publics, ouverture aux capitaux privés, services d’intérêt économique général à la mode de la Commission de Bruxelles appelés SIEG contreviennent gravement à cet idéal et ne sauraient être en conséquence retenues par un projet de gauche fidèle à son patrimoine historique[7].

La prégnance de l’exigence républicaine puise ces sources aux relations séculaires particulières que République, démocratie et gauche ont nouées. Une des spécificités de la France, c’est que la gauche est née de l’adhésion à la République. Dans le prolongement de cette rupture radicale nullement observable dans le reste de l’Europe, la République a ensuite offert le cadre quasiment exclusif à la construction de longue haleine d’un régime démocratique. L’élargissement de la démocratie s’est effectué  de manière prioritaire contre les ennemis de la gauche et de la République (journées révolutionnaires de 1830 et de 1848, tentative avortée de la Commune, affaire Dreyfus, Front populaire, programme du Conseil national de la Résistance à la Libération). La gauche est républicaine en France ou n’est pas.

▲ L’ambition de transformation sociale

            L’ambition de transformation sociale touche aux structures mêmes de l’économie, c’est-à-dire au système de production et au mode de répartition des richesses. A ce propos, nous estimons que toute tentative de distinction entre économie de marché, qui serait acceptée bon gré mal gré, et société de marché, qui serait elle récusée du moins verbalement, nous apparaît comme totalement factice et dilatoire[8]. La société de marché est la conséquence logique du triomphe sous une forme ou une autre de l’économie de marché et conduit in fine au démantèlement de l’exigence républicaine et au renoncement à procéder à la transformation sociale.

            Afin de ne pas sombrer dans le registre de la gesticulation et de l’incantation, nous ne pouvons faire l’économie d’une réflexion visant à démonter les mécanismes de la forme nouvelle du capitalisme financiarisé et globalisé qui a pris le nom de mondialisation néo-libérale[9]. Il s’agit d’un préalable à la détermination des marges de manœuvre et des leviers d’action dont un éventuel gouvernement de gauche animé de ces intentions pourrait réellement disposer.

            Cela passe nécessairement par l’obligation de faire sauter un premier verrou qui en l’état annihilerait une grande partie des mesures à prendre. Le cadre défini par les institutions européennes (Commission de Bruxelles, Banque centrale européenne, dogme de la concurrence libre et non faussée, directives de libéralisation, critères de convergences de Maastricht etc…) et internationales (OMC et FMI dirigés n’est-il pas neutre de le rappeler par des socialistes français ou du moins des personnes encartées au parti socialiste français) ne sont pas compatibles avec un projet de transformation sociale conforme à l’idéal de gauche[10]. Leur fonction consiste à rendre inopérant un éventuel programme alternatif à la mondialisation, montrant par cette occasion que le TINA thatchérien (there is no alternative) relevait davantage d’un plan concerté mû par sa propre cohérence plutôt que d’un slogan prononcé à l’emporte-pièce.

            Les marges de manœuvre dépendent en grande partie des moyens financiers utilisables, les intentions les plus louables du monde pouvant difficilement se passer du nerf de la guerre. La fiscalité a pour tâche d’y pourvoir. Les marges de manœuvre seront octroyées par un système fiscal s’appuyant sur les principes d’universalité et de redistribution. Universalité quant aux revenus à taxer, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui : trop de revenus boursiers, d’investissements purement spéculatifs ou de dividendes captés par les actionnaires bénéficient d’exonérations indues.  Redistribution, car l’impôt doit avoir pour finalité de réduire les écarts de richesse générés par la compétition économique. Il faut constamment garder présent à l’esprit qu’en vingt ans dix points de la richesse nationale ont été transférés des revenus du travail en direction des revenus du capital.

            Nous restons intimement persuadés que l’Etat peut encore beaucoup, à la condition bien entendu que les personnes en charge de parler et d’agir en son nom soient réellement animées d’une détermination sincère à modifier les choses en profondeur. Les marges de manœuvre se sont amenuisées en proportion du retrait généralisé de la puissance publique dans le fonctionnement du système économique au profit de la loi du marché, retrait orchestré par de puissants lobbies et des institutions supranationales avec le concours au moins passif de gouvernements qui ont accepté de se faire dessaisir en toute conscience de leurs prérogatives en la matière. Les pouvoirs publics constituent des acteurs économiques dont le rôle est à reconsidérer à l’aide d’un réexamen critique des postulats libéraux qui n’ont conduit qu’à une crise systémique quasiment permanente.

▲ Pour la reconquête d’une hégémonie culturelle

           

A travers l’examen de la question du contenu, on peut s’apercevoir aisément que l’enjeu réside également dans la manière de diffuser le plus largement possible ces idées au sein de la population. Il ne s’agit pas que d’un problème d’élaboration programmatique ou de formulation purement formelle, mais d’un combat de fond à mener qui passe par la reconquête de l’hégémonie culturelle perdue par la gauche consécutivement à l’offensive menée par les libéraux au cours des années 1970 et 1980. Leur travail de sape a malheureusement porté ses fruits. Certaines idées, à force d’être ressassées, ont fini par être communément admises à l’égal d’évidences dispensées de mise en débat contradictoire. Des théories partisanes ont en effet été présentées comme des vérités tombant sous le sens. La mue a achevé de s’inscrire dans les esprits dès lors que tout un pan de la gauche s’est rallié à ces théories. Ainsi, Bill Clinton puis Anthony Blair (via Anthony Giddens) ont-ils définitivement fait basculer une certaine gauche dans une illusoire troisième voie qui n’était en réalité rien moins que le chemin tracé dans les années 1950 par Hayek, Friedmann et l’école libérale de Chicago. Il s’agit désormais d’inverser des tendances, et rien n’est gagné d’avance. Nous prendrons trois exemples de combats emblématiques à mener en vue de la reconquête d’une hégémonie culturelle.

En dehors de discours théoriques n’engageant à rien, il est loin d’être acquis que la mixité sociale soit dans ses incidences quotidiennes véritablement acceptée et partagée. Il n’y a qu’à observer les pratiques d’évitement social en vigueur pour le choix du logement ou de l’école de ses enfants pour s’en persuader. Elles sont même l’œuvre de personnes bien intentionnées aux discours généreux et compassionnels nourris de convictions supposées fortes. La fonction de redistribution des richesses de l’impôt est de plus en plus sujette à caution[11]. Les arguments employés pour délégitimer l’impôt sont particulièrement hétéroclites, allant de l’invocation de l’équité rebaptisée à peu de frais égalité pour stigmatiser les catégories populaires accusées de ne pas en payer suffisamment (et pour cause !) à l’instrumentalisation de l’exaspération de classes moyennes animées du sentiment d’une pression fiscale excessive en passant par la vulgarisation de théories pourtant jamais démontrées dans les faits comme la courbe de Laffer (le fameux « trop d’impôt tue l’impôt ») ou le retour mécaniquement massif d’exilés fiscaux en cas de mise en place de bouclier fiscal. La situation en devient ubuesque au point que des représentants des classes pauvres ou moyennes préconisent des mesures qui, si elles étaient appliquées, ne bénéficieraient qu’aux catégories les plus aisées, et certainement pas à eux.

Le principe de péréquation serait allègrement battu en brèche si le libre choix était donné dans le cadre d’une concurrence échevelée. Garante de la solidarité, la péréquation exige en réalité une mise à distance des intérêts individuels : elle stipule que certains acceptent de payer en certaines occasions un peu plus qu’ils ne pourraient le faire pour que d’autres déboursent en des circonstances différentes moins qu’ils ne devraient l’effectuer. Par exemple, pourquoi l’électricité fournie à des coûts plus élevés aux campagnes isolées serait-elle au même prix que celle des quartiers des grandes villes qui la reçoivent à moindre frais ? Pourquoi le timbre de la lettre distribuée par le facteur de Neuilly serait au même niveau que celui collé sur le courrier reçu au plateau du Larzac ? En aucun cas au nom de la loi du marché, mais bien en vertu du principe de solidarité dont la péréquation est l’outil de mise en application. En des périodes de pouvoir d’achat en berne et d’individualisme croissant, il n’est pas certain que des envies de s’exonérer à la carte du principe de péréquation ne se développent et battent en brèche en pleine conscience la solidarité la plus élémentaire.

On voit par ces exemples choisis qu’un travail d’éducation populaire est absolument nécessaire si l’on veut travailler avec ardeur et efficacité à la nécessaire reconquête d’une hégémonie culturelle. Des éléments de réflexion concernant ce travail de persuasion seront apportés dans la quatrième partie consacrée à la conquête de bases sociologiques.

II/ Les structures

Une fois mises au clair les idées que l’on s’engage à promouvoir, il est nécessaire d’avoir à sa disposition des outils efficaces susceptibles de les véhiculer, de les diffuser puis de les mettre concrètement en application. La gauche républicaine et sociale dans sa diversité en manque cruellement, ce qui explique en grande partie les décalages constatés entre la force de ses idées et la modestie de son poids électoral.           

▲ La nécessité de structures adaptées à l’enjeu

Pour y remédier cela passe notamment par la construction de structures politiques qui n’existent pas pour l’heure. Le constat est sans ambages et cruel : le trop grand émiettement des structures existantes à ce jour représente un lourd handicap pour la mouvance de gauche républicaine et sociale. Cet examen critique doit nécessairement s’appliquer de la même manière aux structures des autres composantes de l’ensemble de la gauche : des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour proclamer de façon concordante, non sans quelque exagération parfois, l’obsolescence manifeste de ces structures. La préservation de petits prés carrés, la régularité de succès électoraux de dimension locale ou la perspective d’alternances quasi mécaniques ne sauraient être des gages de bonne santé.

Avant d’entrer dans le champ des propositions, il semble utile de récuser les fausses bonnes solutions dont certains pourraient se contenter. Nous trouvons parfaitement dérisoire la croyance de certaines formations politiques voulant se persuader qu’elles peuvent réaliser l’opération de rénovation en construisant principalement autour d’elles-mêmes, qui plus est en élargissant de manière notoirement réduite leurs bases. Il y a une immodestie ou un autisme particulièrement confondants et malvenus. Tout aussi invalide et voué à la stérilité est le refus de principe d’envisager des alliances dans le champ électoral en vue de gouverner une fois le moment venu. C’est tromper les attentes exprimées par de nombreux citoyens qui escomptent des améliorations concrètes le plus vite possible sans attendre de passer obligatoirement par la case révolution. Cette stratégie du « tout et tout seul ou rien » et du « avec des semblables sinon avec personne » n’est guère défendable. Le NPA ou nouveau parti anticapitaliste que la LCR envisage de porter sur les fonts baptismaux entre à notre avis dans cette catégorie. L’existence d’un leader charismatique et parfois brillant invite à penser que ce NPA pourra s’inscrire dans la durée. Mais en élargissant l’analyse aux perspectives de l’ensemble de la gauche, il y a tout lieu de penser que cette option se révélera au final être une impasse : la solution ne réside pas dans l’émergence d’une simple force contestation supplémentaire n’offrant que des débouchés stériles.

L’attitude du parti qui se sait incontournable pour une éventuelle réussite d’une entreprise de ce genre est également très sujette à caution. Une forme d’arrogance que lui confère sa position majoritaire et centrale au sein de l’échiquier politique à gauche peut conduire à des blocages et à des immobilismes regrettables. Puisqu’il est inutile de masquer que ces remarques visent le parti socialiste, il est cependant indispensable de procéder à quelques clarifications le concernant afin de dissiper toutes formes de malentendus. Les choses devront se faire contre l’orientation d’essence sociale-libérale de la majorité de la direction du parti socialiste, et contre les menées de l’ancienne candidate à la présidentielle car il serait véritablement ubuesque qu’elle puisse se targuer de prendre en charge la rénovation de sa formation et de la gauche au regard des orientations programmatiques qui sont le siennes. Mais il convient d’affirmer parallèlement avec au moins autant de force que rien ne pourra se construire à long terme sans la participation active de nombreux socialistes. Mieux encore, il serait nécessaire de détacher un pan entier du parti socialiste constitué d’éléments ne se reconnaissant absolument pas dans l’orientation sociale-libérale de la direction. C’est à cette seule condition que la construction pourra prétendre à une visée majoritaire au sein de la gauche dans un premier temps, parmi l’ensemble de la population dans un second temps.

Penser pouvoir régler une partie de ces problèmes pendants par l’organisation de primaires de l’ensemble la gauche, en reprenant des formules expérimentées ailleurs, que ce soit en Italie ou aux Etats-unis, équivaudrait à notre sens à se fourvoyer. L’adoption d’une telle démarche renforcerait puissamment la tendance déjà à l’œuvre de personnalisation des campagnes électorales. Les enjeux en terme de programme seraient vite éclipsés par les impératifs d’apparence et d’image. Une certaine forme de marketing politique prendrait définitivement le dessus sur les débats relatifs aux contenus. L’organisation de primaires reléguerait au second plan le travail pourtant indispensable d’élaboration d’un programme véritablement alternatif et conforterait au final un bipartisme réducteur. Au mieux, la stratégie des primaires peut déboucher sur la formation d’un grand parti de la gauche mais dont on peut légitimement douter de la capacité à porter un projet réellement alternatif pour l’ensemble de la gauche.  Ce parti là servirait à valider les renoncements idéologiques en cours et à perpétuer des postures. Ce n’est clairement pas notre horizon.

▲ La nature des structures

            La gauche républicaine et sociale aurait tout à gagner à disposer enfin d’une structure en adéquation avec ses ambitions. Il est évident que si tel était le cas, elle pourrait œuvrer plus facilement, plus largement et avec un poids décuplé à la recomposition de la gauche. Cette dernière en bénéficierait en effet dans son ensemble avec le choix entre d’une part la création, non pas ex nihilo car ce serait faire injure à son patrimoine et à son passé, de structures nouvelles, et d’autre part l’adaptation de l’existant.

            La ou les structures que nous appelons de nos vœux, sans présager à ce stade du nombre même si nous souhaitons que la plus grande unité y préside, doivent en préalable à leur conception répondre à quelques interrogations fondamentales pour lesquelles les certitudes ne sont nullement assurées. Tout au plus convictions et hypothèses essaient de cohabiter du mieux possible.

            La nature même des structures est loin d’être déterminée. On pense naturellement en de telles circonstances en première analyse à l’option d’un parti politique dans ce qu’il y a de plus classique. C’est l’hypothèse la plus courante qui vienne spontanément à l’esprit. Mais c’est sûrement aussi la plus compliquée. La dualité de choix indiquée précédemment conserve toute sa validité. L’opération peut s’effectuer à partir de formations politiques déjà existantes qu’il faudrait incontestablement rénover. Cela peut se faire à partir de la création d’un nouveau parti dont le fonctionnement resterait cependant à préciser, voire à inventer de fond en comble. Le chemin risque de se révéler long et la pente raide : chacun sait que l’unité est un combat.

Il ne s’agit pas de la seule option pouvant être requise afin de parvenir à ses fins. La pratique des collectifs s’est révélée à la fois enrichissante et décevante. Enrichissante car elle a permis à des personnes d’horizons différents et de cultures politiques variées d’enclencher un dialogue toujours inédit et souvent fécond. Ce fut le cas principalement des collectifs unitaires mis en place pour la campagne en faveur d’un non de gauche à l’occasion du référendum portant sur le traité constitutionnel européen qui a vu la victoire des « nonistes » le 29 mai 2005[12]. Ce fut un peu moins le cas des collectifs constitués pour des causes ponctuelles ou uniques (santé, mobilisation pour la défense d’un service public, sécurité sociale etc…) qui ne cherchèrent que rarement à mettre en valeur l’articulation potentielle entre luttes sociales et débouchés politiques. Décevante car tous ces collectifs n’ont pas été en capacité d’amorcer un processus de transcription dans le champ des structures politiques ou dans le domaine électoral cette forme de militantisme prometteuse. Au grand désappointement de très nombreux militants…

Les espaces de rencontre et de confrontation de ces militants provenant d’horizons divers peuvent prendre des formes variables. Le format de forums, d’assisses ou d’états généraux connaissent effectivement un net regain d’intérêt. Peut-être gagneraient-ils à aller plus loin que le simple énoncé des questions qui fâchent : la finalité consiste à tenter de dépasser les désaccords de fond, pas de les occulter. Ce genre de rendez-vous ne peut être considéré comme une fin en soi : leur efficacité dépend en fait des prolongements qui peuvent leur être donnés.

Le lancement d’appels à signer constitue un autre moyen de bousculer les habitudes afin de tenter d’amorcer des dynamiques de rassemblement. La vertu de l’appel est sans  nul doute la transparence caractéristique de toute initiative publique, en dépit d’arrière-pensées qui subsistent à l’occasion. Le talon d’Achille de ce mode d’expression réside par contre dans la récurrence qui année après année tend à leur faire perdre de la valeur et minimise leur impact. Le dernier en date sort certainement du lot et a d’ailleurs été reçu bien plus qu’un simple appel de plus au vu du nombre de signatures recueillies dès les jours qui ont suivi sa parution. Il s’agit de l’appel diffusé par l’hebdomadaire Politis et intitulé « L’alternative à gauche, organisons-là ! ». En dépit de ces promesses encourageantes, l’appel n’a cependant pas été épargné par certains débats stériles malheureusement traditionnels : l’opposition dépassée et contreproductive entre organisations et individus, le slogan récurrent mais vide de sens opératoire de « faire de la politique autrement » qui se traduit par des pratiques pourtant peu reluisantes, des interprétations pour le moins étonnantes et restrictives quant à l’espace idéologique et militant que cet appel serait censé circonscrire. Il lui faudra trouver rapidement son centre de gravité s’il souhaite pouvoir enclencher une dynamique, seule à même de préfigurer quoi que ce soit.

▲ L’arc et de le centre de gravité

L’arc et le centre de gravité des éventuels rassemblements, quelle que soit la nature de la structure retenue, sont des éléments à peser soigneusement dans un esprit de conséquence et d’efficacité. L’arc de cette construction doit être le plus large possible sans esprit d’exclusive. Il est évident, et il est impératif de le répéter inlassablement, que l’objectif consiste à créer les conditions réelles d’un rassemblement à vocation majoritaire. Il ne s’agit pas de se livrer pour un quelconque plaisir personnel à une énième posture de témoignage et de contestation dont la beauté du geste n’aurait d’égale que la stérilité. Pour autant, rassembler pour rassembler au nom d’une unité mal conçue ne peut que conduire à des impasses génératrices de désillusions : il est tout aussi primordial qu’une certaine cohérence idéologique et d’action soit préservée. Ce qui est gagné en amplitude de rassemblement ne saurait être grignoté en cohérence. Et cette dernière ne doit pas correspondre au plus petit dénominateur commun sans quoi l’édifice se révélera à l’usage bien fragile.

L’arc de rassemblement doit donc être vaste. Il doit intégrer en son sein des représentants de la majeure partie des courants de pensée politique qui ont chacun apporté en fonction de leurs sensibilités et de leurs préoccupations une contribution à la gauche française. Les familles socialiste, communiste, républicaine, trotskyste, écologiste et altermondialiste y ont toute leur place. La synthèse, si tant que ce mot n’ait pas été dévoyé, ne sera pas chose aisée sans relever pour autant de la quadrature du cercle. Il ne s’agit pas forcément d’une mission impossible. La synthèse ne pourra s’effectuer en fin de compte que sur des bases « jaurésiennes », c’est-à-dire par la conciliation des espérances socialistes et républicaines au sens étymologique des termes.

Il serait opportun qu’une place soit réservée à des cultures militantes qui ont eu tendance à diverger au cours des dernières décennies, celles qui s’exercent dans les associations au même titre que celles qui prédominent dans les partis politiques. Il ne faut pas non plus se priver de l’expérience de militants formés dans le cadre syndical dont l’apport peut se révéler considérable, même si une interprétation perçue comme rigoriste de la charte d’Amiens a tendance à les éloigner du champ politique. La question syndicale mériterait sans aucun doute de plus amples développements strictement autonomes.

La cohérence et donc la viabilité de la construction dépendront essentiellement de l’endroit où se situera le centre de gravité du rassemblement. Il est à craindre qu’il puisse pencher vers un des deux pôles de gauche évoqués dès le début, à savoir le pôle social-libéral et le pôle radical, au risque de donner naissance à un outil mal façonné. Le point d’équilibre est à rechercher à proximité du champ d’action de la gauche républicaine et sociale dont la vocation est de jouer un rôle de trait d’union. La synthèse jaurésienne représente à cet égard un antidote à un rassemblement pouvant apparaître bancal. La finalité est bien de construire une structure pour une force de gauche qui soit réellement de gauche, pas d’en créer une qui se situerait à la gauche de gauche ou à l’extrême gauche. Dissipons sans ambiguïté tout malentendu : l’effort doit porter sur la gauche, en aucun cas ailleurs ! A gauche de la gauche, est-ce encore la gauche ? Sûrement pas une gauche à visée majoritaire…

▲ Rythme et articulation de la construction

Le rythme de construction de ces structures reste en débat, faute d’unanimité. A cet égard, deux écoles s’affrontent. Pour certains, on n’a que trop perdu de temps et l’urgence commande à s’atteler à la tâche au plus vite. Pour d’autres, il convient de ne pas confondre vitesse et précipitation. Le rythme à adopter dépend pour partie du degré de décomposition dans lequel serait censée se trouver la gauche. Il faut agir avant qu’un stade avancé de décomposition ne soit atteint, sans quoi les chances de réussite seraient compromises. Bâtir sur des ruines ne donne jamais des fondations solides. On peut estimer au contraire que la réussite de cette difficile entreprise est conditionnée à un haut degré de mobilisation qui ne pourra se réaliser que si un niveau de décomposition élevé en favorise l’indispensable prise de conscience. C’est uniquement à ce prix que les uns et les autres abandonneraient leurs égoïsmes de chapelles qui ont jusqu’à présent créé des blocages insurmontables.

Que l’on fasse sienne l’une ou l’autre de ces thèses ne change finalement que peu de choses à l’affaire. Les problématiques ne varient pas vraiment et les écueils à éviter sont globalement les mêmes. L’appréhension de gâcher une chance historique est omniprésente dans les esprits, dont beaucoup restent marqués par les cafouillages qui ont accompagné l’après 29 mai 2005. Il est en effet communément admis que l’Histoire repasse rarement les plats. D’une manière peu ou prou identique, beaucoup sont dans l’attente de la meilleure fenêtre de tir possible, persuadés qu’il s’agit « d’un fusil à un coup » dont l’opération de rechargement en cas d’échec ne pourrait s’effectuer avant longtemps.

Le moyen de minimiser ces risques d’un échec dont on sait qu’il  pourrait lourdement engager l’avenir consiste peut-être à trouver l’articulation adéquate entre la nature des structures et le rythme de leur mise en place. Le format initial d’une confédération de différentes composantes de la gauche offre l’avantage d’une solution plus souple et certainement transitoire, en tout cas moins brutale. L’inconvénient de cette option réside dans le flou potentiel des structures confédératives qui ont assez généralement peiné à impulser des dynamiques fertiles. Ceci étant, le calendrier électoral est, contrairement aux expériences passées, plutôt favorable à l’émergence d’une force qui reposerait sur de telles structures. Les élections européennes de 2009 et régionales de 2010 ont en effet lieu au scrutin proportionnel, lequel pourrait permettre à chacun de se sentir représenté. La dynamique aidant, on peut espérer que les spécificités de chacun puissent alors progressivement trouver leur place (mais sans nécessairement perdre son identité) au sein de la confédération.

En tout état de cause, il peut paraître cependant malaisé et hasardeux de prévoir un calendrier qui permettrait de déterminer le timing du travail à effectuer. En l’état actuel des choses et face à une droite « dure », ce sont aussi et avant tout la colère et les mobilisations sociales qui peuvent être l’élément déclencheur d’une dynamique. L’urgence peut émerger des mauvais coups qu’une droite décomplexée ne cesse de porter au pacte républicain et social issu de combats séculaires. Encore faut-il pour cela que la gauche soit prête à traduire politiquement ces mouvements sociaux.

Pour la gauche républicaine et sociale, se pose la question de savoir l’ordre dans lequel doit se réaliser la démarche. Il s’agit de savoir s’il est préférable qu’elle s’organise préalablement à un niveau suffisant avant de s’investir au sein de l’ensemble de la gauche. Doit-elle prendre des précautions organisationnelles afin de pouvoir influer réellement tant dans le processus que sur les contenus ou au contraire peut-elle se contenter de faire confiance à sa traditionnelle stratégie d’influence qui a donné des résultats mitigés ? Il peut certes se révéler pour la gauche républicaine et sociale au moins aussi ardu de réunir ses nombreuses chapelles témoignages vivants à la fois de sa constante atomisation et de la vitalité du débat d’idées que de participer avec plus ou moins de bonheur à une construction d’ensemble. Les egos de personnes et le culte du chef expliquent en grande partie la réalité de chapellisation qui caractérise la gauche républicaine et sociale. Faire l’inverse, c’est-à-dire commencer par ce qui pourrait logiquement être considéré comme l’aboutissement de la démarche, obligera peut-être la gauche républicaine et sociale à s’unir afin de ne pas être totalement absorbée et inaudible dans la nouvelle construction. Ce pari là semble tout de même particulièrement aléatoire et risqué.

Commencer par rapprocher les diverses composantes républicaines et sociales de la gauche avant de poursuivre la même opération pour la plus grande partie de la gauche aurait l’avantage de donner plus de poids et de place à nos idées. Car la gauche républicaine et sociale n’a en effet rien à attendre, surtout pas de cadeaux, de ses autres partenaires de gauche pouvant être intéressés par ce type de démarche. Mais il se peut aussi que la gauche républicaine et sociale doive composer avec les réalités politiques du moment qui constituent autant de contraintes dont il est difficile de s’affranchir pleinement. L’état d’atomisation dans lequel elle se trouve est à même de rendre illusoire la possibilité d’un regroupement de quelque ampleur que ce soit. Evidemment, nous le regrettons, et œuvrons avec ténacité pour inverser la tendance. Mais nous ne tomberons pas dans le déni de réalité : s’il faut en prendre acte, nous le ferons, même à contrecœur. Il est parfaitement recevable de considérer que la fenêtre de tir favorable pour entreprendre une action s’adressant à l’ensemble de la gauche se situe dès maintenant, auquel cas la gauche républicaine et sociale devrait faire l’impasse sur l’étape préalable d’un travail de rassemblement interne. Le rythme du temps politique est souvent imposé et subi, rarement maîtrisé. Il convient alors de s’adapter aux circonstances si l’on veut éviter qu’elles ne vous bousculent un peu rudement.

Nous devrons dans ce cas faire confiance à la force propulsive de nos idées  ainsi qu’à la puissance de conviction que nous mettrons à les porter pour qu’elles diffusent largement au sein d’un tel regroupement. De ce point de vue, les expériences récentes ont prouvé que l’on pouvait remettre au cœur de la gauche des idées comme la souveraineté populaire, à laquelle nous sommes si fortement attachés, pour peu qu’on s’en donne la peine et qu’on ait le courage de les porter.

▲ L’actualité des précédents historiques

S’il est totalement illusoire de croire que l’Histoire puisse se rééditer, il n’en reste pas moins vrai que les événements du passé peuvent fournir des leçons riches d’enseignements. Plusieurs références historiques ne sont pas à négliger. Il se peut que ce dont ait besoin la gauche soit de refaire un congrès de Tours à l’envers pour renouer avec une situation où la synthèse jaurésienne n’avait pas été trop puissamment ébréchée. On peut également lorgner en direction de la formule qui avait conduit à la victoire du Front populaire, fruit d’une alliance[13] électorale fondée sur un programme qui fut assez bien respecté dans le cadre de l’exercice du pouvoir, à tel point que ce court moment historique d’à peine plus d’une année a durablement marqué les consciences collectives. Le cycle ouvert lors du congrès d’Epinay en 1971 avec la fondation du parti socialiste en lieu et place de la vielle SFIO s’est à l’évidence refermé en ce début de XXI° siècle. Refaire à l’identique ce qui s’est déroulé à un moment ou un autre n’aurait pas de sens, mais les inspirations qui avaient présidé aux opérations doivent parfois subsister.

L’invocation de ces précédents historiques incite à remonter plus loin en allant jusqu’à la réunification des socialistes avec la création de la SFIO en 1905. Il n’avait été guère commode de faire cohabiter de très nombreuses sensibilités socialistes habituées à se déchirer à propos de querelles doctrinales. L’actuel parti socialiste est sans aucun doute tiraillé par autant de dissensions entre des gens assez dissemblables. Ces remarques nous interpellent au premier degré et nous poussent à nous demander si la construction de cette structure pourrait se réaliser à l’intérieur du parti socialiste ou fatalement en dehors de celui-ci. Des initiatives du moment présent recoupent grosso modo les deux données de cette alternative. Les promoteurs de l’opération Gauche Avenir semblent estimer que ce soit de l’intérieur du parti socialiste que l’on puisse faire bouger les lignes dans le but de parvenir à l’objectif recherché. Les partisans d’une formule inspirée de la gauche allemande qui a donné Die Linke  se sont fait une raison : c’est de l’extérieur que la rénovation et le ressourcement d’une gauche de transformation viendront tant la parti socialiste leur apparaît sclérosé dans son fonctionnement et gangrené par l’acceptation du libéralisme économique. La logique sous-tendue par Gauche Avenir se concrétiserait par l’apparition d’un nouveau cadre de toute la gauche qui, via un gauchissement venu de l’extérieur mais se diffusant ensuite au sein du parti socialiste, ferait basculer plus à gauche le centre de gravité de toute la gauche. Celle induite par une formule se rapprochant du Die Linke allemand conduirait à l’émergence d’une nouvelle force de gauche concurremment au parti socialiste, force qui du fait de sa simple émergence pousserait l’actuel parti majoritaire de la gauche à retrouver le chemin de la transformation sociale et à se repositionner en conséquence. En définitive, les choix diffèrent en fonction de la lecture qui est faite de la situation du parti socialiste et de la capacité qu’il pourrait y avoir à le faire évoluer.

III/ Les alliances

La question des alliances est fondamentale et cruciale en politique. Elle ne peut pas être éludée, sans quoi elle finira par rattraper ceux qui auraient tout fait pour l’oublier.

           

▲ Les alliances jouent un rôle de clarification

            Les alliances obligent à opérer à un dépassement de soi, au risque parfois de renoncer partiellement à ce qui fait son engagement. Elles délimitent prioritairement les champs idéologiques dans lesquels réflexion et action politiques doivent s’élaborer. Elles tiennent une fonction de garde-fous irremplaçables et peuvent à l’occasion conduire à des clarifications bienvenues. Elles nous renseignent sur les intentions réelles bien mieux que de longs discours à l’habileté rhétorique mâtinée de langue de bois. C’est ainsi que la très médiatique ouverture sarkozyste en faveur de personnalités présentées comme étant de gauche n’a fait en réalité qu’entériner de manière officielle un glissement vers la droite bien antérieur à leur nomination. Mais il est parfois difficile d’en parler avec sérénité. Les alliances sont en effet entachées d’un soupçon d’électoralisme et d’opportunisme de mauvais aloi. C’est souvent l’attitude adoptée par ceux qui récusent fermement toute forme de carriérisme politicien dans le cadre de l’action militante politique. Il est vrai que les alliances peuvent être le vecteur d’ambitions personnelles déconnectées des idées pour lesquelles on s’est engagé.

            La réalité est cependant bien différente. Deux grandes catégories de postures expliquent en fait les prises de positions défavorables à la mise à l’ordre du jour de la question des alliances. C’est le lot d’abord de ceux qui, à l’image de Gambetta à propos de l’Alsace-Lorraine, ne veulent jamais en parler mais y pensent cependant très fort chaque jour. Ils sont rejoints dans ces préventions de principe par ceux qui se refusent à envisager une alliance pouvant déboucher sur l’exercice du pouvoir avec d’autres qu’eux-mêmes. Cela est d’autant plus fâcheux qu’il s’agit souvent des mêmes qui ne souhaitent pas s’investir dans la construction de structures de rassemblement plus larges. En fin de compte, on constate qu’opportunisme et sectarisme se rejoignent pour l’occasion dans une même posture du refus.  

Une autre forme de négation d’alliances claires se raccroche à la vogue de l’apolitisme et  des « sans étiquette »[14]. En feignant de dépasser les éventuels clivages idéologiques au nom d’une conception spécieuse de l’intérêt général, on relègue au second plan la question du contenu pour adopter une gestion à la petite semaine. On sait pertinemment que les candidats apolitiques d’antan étaient en fait des candidats de droite qui ne voulaient pas s’assumer en tant que tel. Le label « sans étiquette » s’est étendu à une partie de la gauche, signe de l’état de déshérence idéologique dans lequel son incapacité à proposer une véritable alternative la plonge. L’émergence d’un socialisme municipal autoproclamé moderne, qui possède au moins le mérite de conserver le terme de socialisme mais se trouve très loin d’en être un laboratoire, accélère cette tendance à la dilution des enjeux idéologiques des affaires de la cité. La gestion effectuée dans le cadre de l’intercommunalité incite puissamment à dépolitiser les rapports politiques. En faisant moins de politique, on favorise les formes les plus diverses de carriérisme politicien que les arrangements contre-nature en dehors du contrôle du suffrage universel alimentent. Il ne faut pas se tromper et savoir de quel côté se situent véritablement la clarté et la sincérité.

▲ Pour des alliances à gauche et de gauche

Les enjeux ne manquent pourtant pas à la problématique des alliances. Il existe plusieurs alternatives. Le choix réalisé ne pourra qu’être lourd de conséquence, sans nul doute bien plus que bon nombre d’amendements proposés à un éventuel programme électoral ou une hypothétique motion de synthèse d’un congrès.

L’alternative principale est d’une actualité assourdissante. Au double motif de la nécessité d’une modernisation et d’un rassemblement le plus large, des voix s’élèvent pour réclamer des rapprochements avec le Modem de François Bayrou. Tandis que d’autres s’échinent, souvent à contre courant de la vulgate diffusée par des médias bien-pensants, à privilégier l’alliance à gauche. Il va de soi que nous nous inscrivons en faux contre la première optique pour conforter résolument les défenseurs de la seconde. La faiblesse majeure d’un recentrage réside dans le fait qu’il conduirait automatiquement à une dénaturation du contenu. La gauche dans son ensemble et la gauche républicaine et sociale plus spécifiquement ne portent pas la même conception de l’économie et de la société que les partisans de François Bayrou. Une telle option acterait de manière irrémédiable une capitulation sur le fond et une résignation à accepter un nombre conséquent de postulats libéraux caractérisant la mondialisation. Un glissement à droite serait de la sorte définitivement acté.

D’autant plus que cette stratégie nous semble reposer sur un calcul erroné. Au motif de redouter que la gauche ne puisse être majoritaire dans un pays réputé pour pencher traditionnellement à droite, le réflexe naturel serait de tendre vers une alliance au centre dans l’espoir de ratisser large. Cette problématique est vieille comme la gauche. Mais quand la gauche l’a emporté dans les urnes, c’est parce qu’elle a su créer une dynamique sur un projet porteur résolument orienté à gauche et un dessein clairement affiché de transformation profonde, et ce dès le premier tour. A contrario, c’est quand elle a crû bon de transiger, par exemple en préférant le label moderne à l’étiquette socialiste pour son projet qu’elle a essuyé les plus cruelles désillusions.

            Les questionnements sur la nature des alliances possèdent également l’avantage de faire s’interroger ceux qui ne veulent pas d’alliances, et éventuellement à les amener à se justifier de leur refus de participer à un gouvernement de gauche. Il est confortable de rester dans une posture de contestation au motif que presque personne ne serait digne de faire alliance avec soi. C’est ce que nous pourrions appeler le terrorisme de la pureté exclusive. Cette stratégie est suicidaire pour la gauche car elle conduit à stériliser une partie de son électorat souvent contre son gré. Ceci dit, il convient d’affirmer dans un même temps que gouverner pour gouverner n’est pas une fin en soi : il faut être très clair sur les objectifs et les motivations qui fondent la volonté de participer à l’exercice du pouvoir.

▲ L’amplitude du rassemblement

L’amplitude du rassemblement à effectuer reste à déterminer. Elle est en fait étroitement dépendante de la problématique des structures qu’il convient de mettre sur pied. Dans un monde idéal pour la gauche, la question des alliances n’aurait pas à se poser ou alors simplement de manière fort marginale. En théorie, il n’y aurait en effet point besoin d’alliances puisque la construction de structures doit viser à regrouper l’ensemble des composantes de la gauche déterminée à accéder au pouvoir pour transformer la société. Une éventuelle réussite dans cette construction de structures visant au rassemblement, ce que nous venons d’évoquer dans le chapitre précédent, frapperait de facto de caducité la problématique des alliances.

Nous n’aurons cependant pas la faiblesse d’esprit ou la naïveté de croire à un tel scénario idyllique. Ne feignons pas de croire que la dynamique de rassemblement et d’union de la gauche puisse aboutir à une gauche quasi unique. Ceci n’est d’ailleurs guère souhaitable. Il y aura toujours loin entre les projets les plus ambitieux et les réalités les plus prosaïques. C’est ce décalage inévitable que nous aurons à essayer de compenser partiellement à travers les alliances. Le travail sur les structures doit en fin de compte être prolongé et complété par un effort identique sur les alliances. On peut en effet dire que l’arc des alliances doit englober tout ce qui n’aura pu être rassemblé dans le cadre des structures que la gauche se sera évertuée à mettre en place. La seule chose que nous puissions espérer est que ce décalage ne soit pas excessivement important car les alliances, souvent éphémères, ne pourront à elles seules combler les insuffisances en matière de structures, seules garantes d’une nécessaire pérennité.

Dès lors que l’on aborde le domaine des alliances surgit inévitablement la question connexe des conditions à partir desquelles la conclusion d’une alliance reste acceptable. Autrement dit, jusqu’à quel degré de concessions peut-on aller ? Certains ne veulent faire aucune concession : ce sont ceux-là même qui se refusent à toute discussion sur les structures à construire et sur les alliances à contracter. D’autres sont prêts au contraire à céder sur l’essentiel pour obtenir en compensation quelque maroquin ou simplement pour éprouver la satisfaction d’en être. Nous avons déjà précisé que nous récusions avec la même fermeté les postures de sectarisme et d’opportunisme. Consentir à des concessions est dans la nature même de l’action politique, mais en aucun cas cela ne doit justifier les renoncements les plus éhontés. Pour la mouvance de gauche républicaine et sociale, les choses sont claires car les idées le sont encore plus : des éléments ne sont pas négociables, c’est-à-dire dans le sens d’accepter que des valeurs et des objectifs soient bradés. C’est le cas des valeurs soutenant l’exigence républicaine et l’objectif central de transformation sociale[15].

Nous insistons pour y ajouter la prise en compte de l’esprit du vote du 29 mai 2005 : le message adressé par les citoyens français ce jour là ne saurait être ni oublié ni contourné. La constitutionnalisation de « la concurrence libre et non faussée » aurait eu pour conséquence immédiate de dissoudre l’exigence républicaine telle que nous la concevons et de réduire les chances de la transformation sociale que nous appelons de nos vœux. Il existe des lignes jaunes à ne pas franchir car nous ne sommes pas décidés à manger notre chapeau. Cette « concurrence libre et non faussé » n’est pas soluble dans un projet de transformation déterminé par des idéaux de gauche. Pas plus que nous ne somme disposés à laisser fouler aux pieds la souveraineté populaire : son respect intégral n’est pas négociable.

Des concessions, nous sommes disposés à en faire, mais pas au détriment de la préservation d’une cohérence minimale. Dans cette optique, il nous apparaît difficile de trouver un terrain d’entente avec ce qui a été appelé depuis plusieurs décennies la « seconde gauche » contre laquelle nous notre courant n’a eu de cesse de ferrailler. Cette seconde gauche s’est très vite ralliée au marché, aidée en cela par une adhésion enthousiaste à une idéologie européiste qui ne faisait en fait qu’entériner la victoire à l’échelle européenne du libéralisme sur le socialisme, victoire ardemment désirée par des élites totalement coupées des peuples, ce qui explique leur mépris le plus absolu à l’encontre de la souveraineté populaire. Il n’est toutefois pas question pour nous de tomber dans le piège inverse qui consisterait à figer nos opinions en fonction des positionnements effectués à l’occasion de ce référendum. Loin de nous l’idée de faire du vote du 29 mai 2005 une clivage irrémédiablement insurmontable pour ceux qui auraient commis « l’irréparable » en votant oui ce jour là, de la même manière qu’avoir voté non ne constitue aucunement pour l’éternité une assurance tous risques contre toute dérive. Pour s’en convaincre, il suffit de noter les écarts constatés à l’occasion des votes à propos du traité de Lisbonne en ce début d’année 2008. Mais force est de constater que cet événement majeur conserve une incommensurable pertinence en révélant des marqueurs qu’il est impossible d’occulter.

▲ Bipolarisation, bipartisme et diversité

La nécessité de contracter des alliances est notoirement renforcée par la tendance menant à une bipolarisation accrue de la vie politique. Le fait est indiscutable et ne saurait être minimisé dans le cadre de l’élaboration d’une stratégie. Plusieurs éléments conduisent à cette situation, et au premier desquels on doit placer une question de fond, celle des institutions. Nous sommes effectivement confrontés à ce qu’il est convenu d’appeler un verrou bloquant de nombreuses initiatives, surtout celles qui ont souvent en commun de privilégier le contenu à la tactique. Pour la gauche républicaine et sociale, l’urgence commande à faire sauter ce verrou dans les meilleurs délais. La gauche de gouvernement, autrement dit le parti socialiste, aurait tout intérêt à envisager une démarche similaire et laisser de côté sa stratégie s’apparentant à un non-dit qui consiste à attendre plus ou moins paisiblement l’effet balancier générateur d’alternances mécaniques. Il est cependant intéressant de faire remarquer qu’il ne soit pas forcément indispensable de changer de constitution pour modifier la donne politique[16]. La modification du mode de scrutin peut se révéler à bien des égards bien plus efficace qu’un passage en grande pompe par le Congrès.

Pour autant des nuances et des précisions s’imposent pour se pénétrer d’une vision plus globale, la seule qui soit valable si l’on veut éviter d’emprunter des impasses. La bipolarisation n’est pas systématiquement une mauvaise chose en soi. Elle se révèle en effet particulièrement positive dès lors qu’elle contribue à consolider un clivage droite gauche en dessinant nettement les contours de projets de société antagonistes. Il est en définitive à la fois difficile et contreproductif de vouloir s’en affranchir à tout prix.  

La pire des choses seraient de favoriser un brouillage des clivages conduisant à une situation dilatoire à l’américaine. Les paradoxes y sont éclatants. La compétition nettement observable lors des campagnes électorales aux Etats-Unis ne repose en fait que sur des clivages relatifs aux contenus fortement atténués et grandement factices à tel point qu’il est malaisé de discerner des visions clairement opposées (il faut pour qu’elles soient mises en exergue les outrances de néo-conservateurs décomplexés).

Le véritable problème réside plutôt dans le manque de diversité à l’intérieur de chacun des deux pôles en présence. A gauche, le rôle trop central du parti socialiste crée un déséquilibre et pose un problème d’expression, de la même manière que la conversion de la quasi-totalité de la droite au libéralisme économique étouffe toute velléité de débats en son sein. Il en résulte une relégation des débats de fond de nature idéologique aux oubliettes. En fait, il ne faut pas confondre bipolarisation et bipartisme. C’est ce dernier qui pose de graves problèmes en réduisant de manière drastique l’offre politique. Il s’appuie en France sur la force d’une pensée unique puisant ses sources à un libéralisme conquérant et un consensus européiste mou que le référendum du 29 mai 2005 avait pourtant écorné.

Autrement dit, la question des alliances est centrale car elle préempte pour partie non négligeable celle des contenus à promouvoir et à appliquer dans l’hypothèse d’une accession au pouvoir. En filigrane apparaît dans sa netteté une orientation stratégique lourde de conséquence : qui de l’alternance mécanique ou de l’alternative résolue doit constituer l’horizon de la gauche ?

IV/ La conquête de bases sociologiques

            Toute action politique d’envergure ne peut évidemment se faire sans idées cohérentes, sans outils appropriés, sans détermination chevillée au corps. Mais il est tout aussi important de disposer de forces humaines en conséquence. En d’autres termes, il faut avoir avec soi des militants non seulement convaincus mais aussi convaincants en capacité de convaincre les électeurs. La gauche républicaine et sociale manque assurément pour l’heure de ces deux catégories. La gauche dans son ensemble a vu s’effriter dangereusement et notablement ses points d’appui. Toutes deux doivent se lancer impérativement à la conquête de bases sociologiques tant militante qu’électorale.

▲ Les bases électorales

            Un des points de départ consiste à prendre la mesure autant que faire se peut de la réalité et de l’ampleur des inversions sociologiques auxquelles on assiste depuis plusieurs années déjà. Les catégories populaires se détournent de plus en plus des partis de gauche, même si une exagération excessive doit être évitée (car cette thèse constitue un slogan publicitaire majeur de la droite cherchant à faire oublier qu’elle pratique une politique classe), pour se réfugier dans l’abstention ou dans le vote protestataire dont a bénéficié à un certain moment le Front National. D’autres ont semblé être séduits par la rupture promise par le candidat Sarkozy pour laquelle il faut reconnaître l’impact non négligeable que certains slogans de campagne ont pu avoir à l’image du « travaillez plus pour gagner plus » ou « la France qui se lève tôt ». A l’opposé, le phénomène s’étant nettement révélé depuis les municipales de 2001, les succès de la gauche se sont construits pour partie sur le vote de catégories plus aisées dont les emblématiques bobos (bourgeois-bohèmes) sont devenus les fers de lance.

            Une stratégie de reconquête de bases populaires passe sans aucun doute par une réflexion prenant en compte à la fois la globalité du corps électoral et de manière plus spécifique les différentes catégories sociales.

N’en déplaise à certains, le peuple existe encore et représente l’objet essentiel de toute action politique. Il est constitué par la grande majorité des salariés de ce pays, qu’ils soient ouvriers ou employés, cols bleus de l’industrie ou cols blancs du secteur tertiaire. On peut y ajouter aussi de nombreux artisans, commerçants et chefs de petites ou moyennes entreprises qui sont en fait davantage victimes de la mondialisation. Les intérêts de ces derniers ne convergent certainement pas avec ceux des bénéficiaires de la compétition économique effectuée dans le cadre transnational du capital financiarisé, même si on essaie de les persuader du contraire en les détournant des sources réelles de leurs difficultés. Le stratagème de la droite consiste précisément à établir des solidarités en réalité absolument factices entre d’une part les petites et moyennes entreprises et d’autre part les grandes multinationales du CAC 40.

Le peuple n’a pas non plus trahi ou démérité comme d’aucuns voudraient le faire accroire. Il n’est nul besoin par conséquent de partir à la recherche d’un peuple de substitution qui soit plus digne. La collection des « sans » (sans-travail, sans-logement, sans-papiers, sans-ressources, etc…) est une partie du peuple, mais n’a pas vocation à s’y substituer en totalité et de manière exclusive. Ils ne doivent encore moins être mis en concurrence avec ceux qui « disposent » (sans excès faut-il ajouter) de ce qui fait défaut aux « sans » dans une perspective culpabilisante : ce serait faire clairement le jeu de la droite dans sa volonté à peine voilée de substituer la charité à la solidarité[17] et de détruire méthodiquement les solidarités collectives de classes. Les exclus de la mondialisation ne doivent pas être opposés aux « reclus » de celle-ci : le clivage valide sépare ces deux catégories des « inclus » de la mondialisation, c’est-à-dire ceux qui en tirent profit. Il n’est pas davantage opportun de parier sur la capacité d’insurrection du peuple des « opprimés des banlieues » pour espérer faire avancer la cause d’une hypothétique révolution. Il ne s’agit aucunement du nouveau prolétariat de ce troisième millénaire, les « damnés de l’an 2000 », sur lesquels tous les efforts devraient se concentrer au détriment des autres composantes de la société. En d’autres termes, les clivages sociaux (ce qu’on appelait en fin de compte il y a encore peu lutte des classes) restent d’actualité et ne doivent pas disparaître au profit d’oppositions déterminées sur des bases étroitement ethniques ou territoriales.

L’urgence la plus immédiate pour la gauche se situe dans la reconquête des classes populaires qui se sont détournées d’elles. Entre le dire et le faire, il existe bien plus qu’un simple décalage. Les ramener à soi relève parfois de l’illusion lyrique permanente et de la quadrature du cercle. A cet égard renvoyons dos-à-dos aussi bien la gauche gestionnaire, principalement le parti socialiste appuyé en cela pour l’occasion par une armée d’experts et de sociologues bien-pensants, qui a eu tendance à oublier les réalités quotidiennes du plus grand nombre en discréditant leurs préoccupations les plus légitimes, que la gauche radicale persuadée d’avoir forcément une oreille plus attentive aux malheurs des personnes les plus modestes en vertu d’un don sûrement caché.

La montée des classes moyennes complexifie les données du débat. Le sujet a pu conduire à des contresens. La notion de classes moyennes reste pour l’essentiel assez floue car elle s’est très souvent définie de manière négative : les classes moyennes regroupaient tous ceux qui n’étaient pas ouvriers, agriculteurs, bourgeois etc… La distinction marxiste capital/travail pourtant si pratique n’était pas toujours une grille d’analyse opérante du fait que certains éléments des classes moyennes se caractérisaient dans leur insertion dans la sphère productive par la possession d’un capital certes modeste tandis que d’autres se rapprochaient davantage de la condition des prolétaires, qu’ils soient plus « manuels » ou « intellectuels ».

La forte augmentation du nombre de ces classes moyennes au cours du XX° siècle a pu faire croire à une modification profonde des structures de la société qui se serait réduite à moyen terme à une vaste classe moyenne. Des illusions d’optique ont nourri cette thèse, notamment à gauche : la désindustrialisation entraînant une baisse significative du nombre d’ouvriers principalement dans les secteurs d’activité symbolisant la révolution industrielle[18], la transformation des modes de vie au cours des « trente glorieuses » nourrie par une hausse du pouvoir d’achat, le triomphe de la société de consommation s’appuyant sur la prédominance d’une civilisation à dominante urbaine, la généralisation de loisirs de masse offrant l’impression d’un progrès social continu ou encore l’élévation conjointe du niveau de qualification et du niveau technique laissant espérer la possibilité de promotions sociales insoupçonnées[19] se sont conjugués.

C’est de la sorte que certains se sont empressés d’en conclure que la classe ouvrière était amenée à disparaître à brève échéance. De ce fait, les programmes politiques ignoraient bien souvent les préoccupations des classes laborieuses ou déniaient toute forme de légitimité à des revendications jugées passéistes ou moisies. Il s’agissait alors de satisfaire en priorité les demandes formulées par les classes moyennes dont on saisissait mal par ailleurs la grande hétérogénéité en les confondant avec la partie supérieure de celles-ci. Les inversions sociologiques qui se sont alors produites dans le champ électoral puisent leurs sources les plus abondantes dans ces regrettables confusions.

Les classes moyennes doivent représenter la cible privilégiée de l’entreprise de reconquête d’une hégémonie culturelle à gauche. Les attaques portées par la droite se sont en effet concentrées sur ces catégories dont l’ambition est souvent de se distinguer des classes dites populaires pour se persuader pleinement qu’elles ont bénéficié d’une forme de promotion sociale. Il n’est pas peu courant que des exigences républicaines et civiques soient perçues comme des contraintes difficilement supportables : elles peuvent chercher à s’exonérer des impératifs de mixité sociale ou remettent en cause les mécanismes de redistribution des richesses au travers notamment de l’impôt par exemple. Les discours récurrents visant à stigmatiser le niveau jugé insoutenable des charges sociales ou à dénoncer dans tout dispositif social la preuve d’un assistanat éhonté ont parfois pu trouver un écho plutôt favorable parmi ces catégories sociales. Notons toutefois que la droite est passée à une vitesse supérieure en ciblant désormais son effort sur les catégories populaires comme en ont témoigné les dernières présidentielles, même si le retour aux réalités s’avère particulièrement douloureux pour le président du pouvoir d’achat et ses comparses. 

▲ Les bases militantes

Pour parvenir à s’assurer une base électorale solide et consistante, il est nécessaire de pouvoir compter sur des personnes capables de convaincre. De cette manière, se pose avec acuité la question des bases militantes. Nulle formation politique ne peut se passer d’un nombre suffisant d’hommes déterminés à diffuser son message.

Chacun doit s’interroger sur les formes de militantisme les plus appropriées en vue d’atteindre une efficacité maximale. Il est frappant de constater à quel point il se passe peu de réunions politiques sans que ne soient abordées ces problématiques. Comment recruter et renouveler le cercle de militants ? Comment sensibiliser et mobiliser la population ? Voilà des questionnements qui reviennent de manière lancinante sans que des réponses réellement satisfaisantes y soient apportées.

La résolution de la question du recrutement de militants recoupe en grande partie les interrogations liées aux motivations conduisant à un engagement quel qu’il soit. Au-delà des complaintes sur l’évolution de la société, sur la multiplication des centres d’intérêt dans une société de loisirs et de consommation, sur le manque de sens collectif des jeunes générations, tous ces éléments possédant assurément une certaine forme de pertinence et d’exactitude, il est nécessaire d’aller plus loin dans l’effort de compréhension. Ce qui retient le plus souvent dans l’envie de s’engager en politique, c’est une double crainte qu’il est difficile de considérer comme totalement infondée. La crainte, fondée ou exagérée peu importe, de se sentir embrigadé peut provenir de la connaissance de fonctionnements ayant pu être comparés à ceux d’une contre-église de la part de certaines formations politiques ou encore à ceux d’une secte militante. La construction d’un lien social supplémentaire, d’une seconde famille qui ne pourra que rarement être l’équivalente de la première, doit s’accompagner de garanties que cela n’empiètera pas de manière abusive sur la vie privée. L’engagement militant ne peut se situer au niveau d’un sacerdoce astreignant, même s’il suppose d’énormes sacrifices. Ce risque est ressenti à tort ou à raison à l’égal d’un embrigadement pouvant de surcroît être aggravé par les exigences liées aux impératifs d’une action collective cohérente : il est également parfois redouté une perte de sa liberté d’expression conduisant en certaines occasions à un formatage de la pensée. Ces dérives, montées en épingle par les adversaires de la cause défendue pensant de la sorte décrédibiliser le contenu par l’intermédiaire de remarques de pure forme, ne doivent cependant pas être balayées d’un revers de main dédaigneux et suffisant.

Deux écueils symétriques sont à éviter concernant les pratiques militantes couramment utilisées. Le premier consiste à miser sur des méthodes par le haut : les fonctionnements excessivement verticaux et hiérarchiques dissuadent très rapidement les meilleures volontés. S’appuyer au contraire sur un basisme en fin de compte éculé dont les méthodes de co-construction ou la démocratie participative relèvent davantage de la manipulation, car cela revient à faire croire aux militants de base qu’ils possèdent le pouvoir d’orienter les décisions qui seront prises alors que manifestement  il ne s’agit que de valider des choix déjà largement arrêtés. Au mieux, on peut dire que ce sont de bonnes idées souvent dévoyées au service de stratégies de communication spécieuses ou d’ambitions personnelles. Il suffit pour ne pas en être dupe de se pencher sur la manière dont sont élaborées les orientations politiques dans les partis ou l’autoritarisme avéré de telle candidate apôtre de la démocratie participative.

Par expérience, nous sommes particulièrement sceptiques face à toutes les proclamations invitant à « faire de la politique autrement ». Dans la plupart des cas, elles s’inscrivent dans une forte défiance à l’encontre des partis politiques, voire même de toute forme d’organisation. Les critiques que l’on peut adresser aux partis politiques sont suffisamment nombreuses et fondées pour ne pas en rajouter en versant dans une exécration compulsive de toute structure organisationnelle de mauvais aloi. Les partis sont incontournables, mais aussi utiles. Les adeptes de « la politique autrement » ont pu adopter des pratiques peu reluisantes et fort éloignées des intentions initiales.

            Il existe aussi des pratiques militantes qui sont à rénover ou à reconsidérer autrement si l’on veut gagner en efficacité. Les façons d’en apprécier l’impact sont parfois trompeuses et induisent en erreur. La tendance à l’autosatisfaction fondée sur le ressenti des réactions positives récoltées sur les marchés lors de la distribution de tracts entretient à bien des égards une forme d’autisme. Il en va de même quand on se targue d’une relation privilégiée avec « le peuple qui souffre » au motif d’avoir massivement investi les cages d’escalier des cités. On peut déceler de trop grands décalages entre le degré supposé d’adhésion aux idées ainsi promues et la réalité de la perception profonde de celles-ci. Les déceptions électorales en sont une confirmation éclatante. Ces illusions concernent également les partis politiques à vocation majoritaire se gargarisant de succès électoraux momentanés. Nicolas Sarkozy croyait certainement que son élection à la présidence signifiait que son programme était plébiscité par ses électeurs. Un an après, sa chute de popularité confirme expressément le contraire : un nombre élevé des mesures préconisées sont rejetées. Ségolène Royal pense pouvoir se vanter d’avoir rassemblé 17 millions de citoyens, mais il ne fait aucun doute que de très nombreux autres postulants auraient réalisé une performance grosso modo identique pour peu qu’ils se soient lancés dans le combat bardé de l’investiture du parti socialiste.

            Il n’est pas dans notre intention de nous ériger en donneurs de leçons en indiquant ce qui serait la seule manière de militer efficacement. Il est facile de proposer une liste de pratiques à expérimenter d’urgence en les drapant des intentions les plus pures, et si possible en jurant la main sur le cœur que la seule pensée qui nous anime est de rendre une parole trop longtemps confisquée aux « vrais gens » et que nous compatissons avec la plus grande sincérité qui puisse être aux difficultés de leur vie quotidienne. La modestie s’impose en ces circonstances afin d’écarter toute solution péremptoire et exclusive. Bien au contraire, il ne faut pas opposer des pratiques les unes aux autres et créer des oppositions artificielles en demandant par exemple de choisir entre les anciens distribuant des tracts sur les marchés aux modernes utilisant internet pour diffuser un message identique. Ce style de querelles d’écoles prend trop d’importance au détriment de l’essentiel. Une même stérilité entache très souvent le débat récurrent à propos du langage à employer pour s’adresser aux citoyens. Les partisans d’un parler simple (simpliste disent leurs contradicteurs) récusent tout discours un tant soit peu élaboré (incompréhensible affirment-ils) car trop éloigné des préoccupations quotidiennes. Les autres pensent au contraire qu’il ne faut pas hésiter à faire appel à l’intelligence des citoyens sans craindre d’élever le niveau

.

            En réalité, en arrière-plan de ces interrogations, se dessine la question fondamentale du travail d’éducation populaire qui reste très largement à faire. La gauche de transformation en ressent l’impérieuse nécessité d’autant plus qu’elle ne peut guère compter sur la majorité des médias dominants qui se distinguent par une détermination sans faille à propager les différentes déclinaisons d’une pensée unique tout en s’évertuant à donner l’impression d’un pluralisme qui n’est que de façade. Après les institutions et le cadre européen, la situation des médias en France constitue un troisième verrou. Les médias sont en effet contrôlés par les puissances de l’argent dont certains sont les nouveaux marchands de canons. Le pluralisme des médias est dans ces conditions loin d’être assuré. Cela rend d’autant plus urgent la mise sur pied de projets réalistes d’éducation populaire. Toutes les initiatives allant dans ce sens méritent respect et considération. Il convient de noter le travail colossal réalisé dans ce domaine par ATTAC, du moins avant ses dissensions internes qui se sont révélées malheureusement préjudiciables à son action.

    §       §       §       §       §       §       §       §       §       §    

▲ Conclusion :

            Au final, il ne fait pas de doute que la gauche républicaine et sociale ait un rôle singulier à jouer au sein de la gauche. Une des clés qui déterminera la réussite ou l’échec d’un projet alternatif de transformation sociale réside dans l’articulation entre la gauche et sa mouvance républicaine et sociale. Au terme de ces réflexions on constate que l’essentiel procède du contenu et que tout y ramène d’une manière ou d’une autre. Les trois autres éléments que nous avons envisagés, à savoir les structures, les alliances et les bases sociologiques, sont à considérer comme des outils indispensables sans lesquels la fin serait difficilement atteignable.

            Pour autant qu’ils puissent apparaître comme complémentaires, ces trois autres éléments gardent une part d’autonomie et ne sauraient être pleinement assujettis aux contenus ou sacrifiés en étant relégués dans une position subalterne. De la même manière la question des contenus ne peut pas être perçue comme totalement autonome et déconnectée des autres. Les contenus ne doivent pas être appréhendés comme un paravent dilatoire qui conduirait à occulter les moyens politiques en capacité de faire triompher ces idées. Le champ des idées n’est pas étanche de celui de l’action politique quotidienne. Le contenu ne peut en effet servir à la gauche républicaine et sociale d’os à ronger tranquillement dans son coin pour mieux laisser le monopole du champ politique à d’autres.

            La gauche républicaine et sociale doit bien évidemment s’investir pleinement dans la démarche d’élaboration d’une alternative pour la gauche, bien davantage que de se contenter à participer à une alternance forcément génératrice à court terme d’amères désillusions. Elle doit y œuvrer sans arrière-pensées. Elle doit le faire en toute lucidité, sans évacuer cependant la possibilité d’un échec qui fait partie de l’ordre naturel des choses en politique. Pour s’en préserver, il convient de ne pas mettre ses œufs dans le même panier. C’est pour cela qu’il faut également songer à conserver un refuge susceptible de faire vivre les idées afin que celles-ci puissent retrouver le moment opportun la place qu’elles méritent. Car n’oublions jamais que c’est par la pertinence de nos idées et leur force propulsive que la gauche républicaine et sociale peut envisager jouer un rôle de premier plan. Les idées sont notre valeur ajoutée, ne les galvaudons jamais. Mobilisons dans cette optique toutes nos énergies afin de les valoriser en forgeant les structures appropriées, en concluant les alliances porteuses de dynamiques et en élargissant des bases sociologiques solides.

François COCQ et Francis DASPE

Membres de l’AGAUREPS-Prométhée

(Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée)

Juin 2008

www.agaureps.net

Les déclarations de la gauche républicaine après le Non du peuple irlandais

Créé par le 13 juin 2008 | Dans : Pour une autre Europe

Crédits photographiques  du blog citoyen, socialiste et républicain : La campagne du référendum en Irlandevoteno1.jpg

Photos prises le 20 mai 2008 à Galway en République d’Irlande. D’Ouest en Est, il semble, selon notre correspondant reporter,  que les affiches pour le Non sont noyées dans un océan de propagande  pour le Oui . 

Le probable «non» irlandais, «un service rendu à l’Europe»  

Jean-Pierre Chevènement, président du Mouvement républicain et citoyen (MRC), a estimé vendredi que le probable rejet du Traité de Lisbonne par les Irlandais, selon des projections de la télévision publique, était « un service rendu à l’Europe tout entière ».« Le vote du peuple irlandais revêt une signification profonde : les peuples refusent de se laisser dissoudre dans une Europe à la fois technocratique et antisociale », a affirmé M. Chevènement dans une déclaration à l’AFP.Adversaire du traité, il a jugé que « le rejet de la Constitution européenne bis est un service rendu à l’Europe tout entière ». « C’est aussi un service rendu à la France, dont le poids relatif était affaibli par le Traité de Lisbonne, en rupture avec la parité fondatrice avec l’Allemagne qui avait jusqu’ici permis le progrès équilibré de la construction européenne », a-t-il ajouté.  

Selon M. Chevènement, « c’est à partir de la volonté démocratiquement exprimée des nations qu’on doit pouvoir avancer vers une Europe à géométrie variable, fondée sur des coopérations renforcées ». « Cela est particulièrement vrai pour le gouvernement économique de la zone euro, mais pourrait l’être aussi dans des domaines comme la politique étrangère et la défense », a précisé l’ancien ministre.

 

Référendum Irlandais : les Peuples ne sont pas décidés à disparaître

Claude Nicolet, Secrétaire national du MRC aux Relations Internationales / 13-6-2008

Il est désormais évident qu’il y a un énorme problème démocratique entre la façon dont se construit aujourd’hui l’Europe et les peuples qui la composent. Il y a longtemps qu’on le savait, mais après le résultat du référendum en Irlande, il s’agit d’une véritable humiliation infligée à tous ceux qui n’ont pas voulu prendre en compte les 55% de NON Français et les 63% de NON Néerlandais. On sait très bien que si les Anglais pouvaient voter, ce serait NON, on sait que si les Allemands avaient pu voter, le résultat aurait été négatif.

Après les Français, les Néerlandais, c’est maintenant au tour des Irlandais de refuser un texte qui n’était que le « copié-collé » du Traité Constitutionnel Européen. Il est à noter que les électeurs se sont mobilisés et qu’une fois de plus se sont les milieux populaires qui ont donné au NON les résultats les plus impressionnants.

Combien de fois faudra t il le répéter ? L’Europe ne se fera pas sans les Peuples, l’Europe ne se fera pas contre les Peuples. C’est encore une fois un déni apporté à toutes les élites qui avaient soutenu ce traité dit « simplifié » de Lisbonne.

Il existe dans nos vieux pays, un lien indissociable entre la souveraineté, la liberté et la démocratie. Ce lien s’est bâti sur des siècles d’histoire et celles et ceux qui pensent s’en affranchir commettent une faute politique majeure.

Il est désormais évident qu’il faut pour l’avenir intégrer cette nouvelle donnée pour bâtir à gauche, un projet politique alternatif. Rien de crédible ne se fera sans une remise à plat complète des politiques européennes : politiques budgétaires, financières, rôle de la Banque Centrale Européenne, politique de Défense et relation avec l’OTAN, politique étrangère… Car la contradiction majeure qui piège la gauche française et en particulier le Parti Socialiste, depuis 25 ans, c’est son approche libérale de la construction européenne dans laquelle elle s’est enfermée.

La seule réalité qui compte, c’est la permanence des Nations et des Etats qui leur donnent une forme politique et une capacité d’agir. Ce n’est qu’en partant de ces constats que la construction européenne pourra à nouveau avancer, plutôt que de se faire le relais de la globalisation financière.

 

Europe : Non, trois fois non ! par François Cocq dans la lettre de MARS-Gauche républicaine 

Après la France et les Pays-Bas, l’Irlande a repris le flambeau. Elle vient d’envoyer un message cinglant à tous les dirigeants européens qui entendaient au moyen d’une vulgaire manipulation sémantique balayer les résultats des consultations de 2005 sur le Traité Constitutionnel Européen (TCE). Surdité, autisme, ou plus sûrement dogmatismeidéologique, les dirigeants européens, Nicolas Sarkozy en tête, n’avaient guère tenu compte desnon français et néerlandais, au point de présenter avec le traité de Lisbonne une pâle copie du texte mort-né. Toujours aussi libéral et anti-démocratique, celui-ci était présenté par le président français comme « mini » ou « simplifié ». Jamais à court d’un effet d’annonce, il s’enorgueillissait d’avoir trouvé la solution au prétendu blocage institutionnel de l’Union Européenne (UE) résultant d’un élargissement irréfléchi. Une solution tellement miraculeuse que Nicolas Sarkozy avait invité ses collègues européens à faire ratifier ce texte par la seule voie parlementaire.

Entre gens instruits et bien disposés en somme. Histoire surtout de se prémunir contre les petits grains de sables (les peuples !) qui pourraient venir gripper la belle mécanique. La France a sournoisement fait passer ce texte via le congrès, avec l’appui de la majorité des députés et sénateurs socialistes jouant les faux ingénus.

L’Irlande ne pouvait, quant à elle, déroger à sa constitution et se trouvait contrainte de ratifier ce texte par voie référendaire. Un seul référendum pour 27 pays, on pensait tout de même pouvoir dormir tranquille à Bruxelles… Certes les Irlandais avaient déjà rejeté en 2001 le traité de Nice. Mais on avait pris soin de les faire revoter l’année suivante dans le sens de la doxa bruxelloise. Malgré toutes ces précautions, malgré le déferlement médiatique qui s’est abattu sur toute l’Europe pour mettre en garde les Irlandais, ces derniers ont dit non. Ce sont en particulier les classes populaires qui ont le plus massivement rejeté cette orientation, à plus de 70% dans certains quartiers de Dublin. La rupture entre le peuple et ses élites est désormais consommée dans tous les coins d’Europe. Un journaliste de France-Inter se demandait encore à la veille du scrutin comment les Irlandais pourraient voter à l’exact inverse des 96% de leurs représentants. Un éclair de lucidité lui aurait sans doute permis de se demander à l’inverse comment la quasi-totalité des dirigeants politiques d’un pays pouvait se prononcer à l’opposé du souhait manifeste de sa population.

Ce résultat est lourd d’enseignements. Il confirme qu’une Europe qui se construirait au-dessus les peuples et sans prendre en compte leurs volontés etleurs aspirations n’a aucune chance de recevoir l’agrément populaire. Il confirme aussi que les cadres nationaux restent les plus pertinents pour que s’exprime la souveraineté populaire.

À quelques jours de la présidence française de l’union, Nicolas Sarkozy a maintenant le devoir de faire respecter le sens de ce vote. Il n’est point de second tour possible ou de traité sans l’Irlande. Le droit international s’applique aussi aux libéraux. À avoir voulu abuser des outils et des structures pour imposer à tous une idéologie, ils connaissent aujourd’hui le retour de bâton populaire. Celui-ci est d’autant plus fort qu’il est aussi porteur d’espoir pour la construction d’une Europe qui serait enfin au service des peuples. On ne peut que souhaiter qu’il s’exprime dans la clarté et l’unité des forces antilibérales lors des prochaines élections européennes.

 

Déclaration du MARS-Gauche Républicaine : Les Irlandais ont voté pour nous tous ! 

Le 29 mai 2005, les Français repoussaient avec force le traité constitutionnel européen (TCE) à plus de 55%. Quelques semaines après, les néerlandais confortaient par leur vote le rejet d’une Europe qui voulait se construire par delà les volontés et les aspirations des peuples.  

Dans l’intervalle, technocrates bruxellois et dirigeants européens, Nicolas Sarkozy en première ligne, ont retenu la leçon. Puisque le peuple ne veut pas d’un tel traité, ne lui demandons pas son avis ! Délesté du mot constitution, affublé d’un « simplifié » qui avait tout du marketing et rien de la vérité, mais toujours aussi libéral et anti-démocratique, le traité rejetté par le suffrage populaire revenait par la voie parlementaire. Sauf que les irlandais, éternels mauvais élèves puisqu’ils avaient déjà refusé de ratifier le traité de Nice, n’ont pu être exonérés pour des raisons constitutionnelles d’un référendum.
 
Et voila que le seul pays dont la population peut s’exprimer, rejette le traité de Lisbonne si fidèle au défunt TCE ! Tout cela malgré une frénétique campagne médiatique européenne des tenants du OUI qui faisait peser sur les robustes épaules irlandaises bien plus qu’un simple choix national. Avec les mêmes calomnies, les mêmes poncifs élitistes et méprisants que ceux que nous avions du nous-mêmes essuyer lors du référendum en France. 
 
Le MARS-GR ne peut que se réjouir de cette reprise en main de sa destinée par le peuple souverain. Après les référendums français et néerlandais, ce sont les irlandais qui ont pu cette fois exprimer le  refus  grandissant des peuples européens  de  la construction actuelle de l’Union Européenne. Une Union Européenne qui n’est pas vécue comme synonyme de progrès mais au contraire comme le cheval de Troie du tout marché au détriment des solidarités et de la maîtrise des peuples sur leur destinée. Ce qui explique
que, comme ce fut le cas en France lors du TCE,  ce sont  d’abord  les classes populaires qui viennent d’assurer la victoire du NON en Irlande.

Tout laisse penser qu’au lieu de comprendre, enfin, le message de nouveau si fortement envoyé, nos gouvernants et la majorité des élites européennes pensent d’abord aux moyens de contourner ce choix populaire. Cela a été le cas en France  et en Hollande, et déjà en Irlande, en 2002, avec un nouveau
référendum tenu quelques mois après le premier qui avait vu les irlandais refuser le traité de Nice. Nous devons cette fois-ci empêcher toute nouvelle forfaiture ! L’Europe ne peut se se construire en foulant au pied le choix des populations européennes : la Présidence prochaine de Nicolas Sarkozy doit s’ouvrir par la reconnaissance de l’échec de ce nouveau traité comme cela aurait dû être clairement le cas pour le TCE. C’est notre première exigence et nous devons nous préparer à nous mobiliser pour la porter. C’est également la condition pour espérer reconstruire une Europe  qui serait faite dans l’intérêt premier des peuples. Et qui méritera alors, du coup, leur adhésion.      

Le Non irlandais nous intéresse, par Jean Luc Melenchon

 Ce n’est pas parce que PRS s’est engagé par une présence physique sur place, dans les meetings en Irlande, à travers ses principaux responsables (mais j’en suis tellement fier!) que je me sens si impliqué par le référendum irlandais sur le traité de Lisbonne. Je pense que c’est un nouveau moment clef du drame politique qui se joue en Europe. Je n’ai donc pas compris pourquoi Benoit Hamon sur « France inter » le matin refusait de répondre à la question « faut-il que les Irlandais votent non ? » au référendum sur le traité de Lisbonne. La prudence et la ruse ne sont pas de mise sur ce sujet. Même pour faciliter les grandes et petites manœuvres internes du congrès du PS. Surtout pas pour ça ! Et surtout pas comme ça, en faisant profil bas en vue de je ne sais quel compromis entre belles personnes du PS. Le compromis nous l’avons fait au congrès du Mans sur ce sujet. Où nous ont mené les promesses de la synthèse ? A la trahison du congrès de Versailles! Nous avons été roulés et trompés, sciemment, j’en ai à présent la certitude. Donc : pas deux fois ! La vérité brute seule nous est utile. Le référendum en Irlande n’est pas une affaire irlandaise. Le vote des Français et des Hollandais n’est pas resté une affaire circonscrite à ces deux pays. Si le seul référendum organisé sur le traité de Lisbonne débouche sur un « non », alors le sens de ce vote sera de portée européenne.

On doit donc honnêtement dire ce que l’on veut et ce que l’on pense : il faut que les Irlandais votent non. Il faut le dire et il faut dire pourquoi cette Europe là, celle du traité de Lisbonne, est condamnée à mener le continent au désastre politique et social. La gauche du PS n’a absolument rien à gagner à faire profil bas dans cette affaire comme sur aucun aspect du dossier européen. Aucune des raisons qui ont donné les « non » français et hollandais n’a perdu de sa pertinence. Au contraire. Et rien dans l’aveuglement des élites eurobéates, rien dans l’actualité des directives « plus libérales tu meurs », et rien dans les projets d’avenir de l’Union vers la formation d’un grand marché transatlantique n’indique le moindre espoir que quoi que ce soit puisse évoluer positivement vers quoi que ce soit d’autre que ce que nous avons déjà sous les yeux. La question n’est plus posée de savoir si les peuples vont le supporter encore longtemps mais quand tout partira en lambeaux de dégoût et d’indifférence sur fond de tensions nationales. Comme entre marins pécheurs français et espagnols, comme entre ouvriers et cadres d’EADS dans les ateliers en France et en Allemagne. Et comme ce serait le cas bien plus largement dans l’opinion si les médias de révérence et certains dirigeants socialistes ne faisaient pas un rideau de fumée de bienséance européenne à Nicolas Sarkozy quand madame Merkel rabroue grossièrement le projet d’union méditerranéenne avec des relents du nationalisme germanique traditionnel. Il faut que les Irlandais votent non pour délégitimer officiellement ce processus absurde qui a nom l’Union européenne du traité de Lisbonne.  Il faut lire pour le croire le  journal « le Monde » du dimanche 8 juin, soulignant à la une « l’inquiétude qui gagne les vingt sept », devenant en page huit « la menace d’un non irlandais au traité de Lisbonne affole l’Europe »  avec des arguments qui fleurent bon la débandade propagandiste de mai 2005. Et il ne faut pas manquer dans le même numéro l’interview inouïe, mais tellement allemande, de Daniel Cohn-Bendit, fustigeant la « folie des référendums », « les sociétés à logique égoïste » et fustigeant par avance Gordon Brown qui, en cas de « non » irlandais « rentrera dans la niche » et qui dénonce la « politicaillerie » en cours en Tchéquie sur le sujet.  Dans le même état d’esprit de surenchère injurieuse et dramatisante, les trois journalistes qui donnent le papier de cadrage reprochent à « l’eurosceptique président de la République tchèque » de « laisser planer la menace d’un référendum plutôt que par voie parlementaire pourtant prévue par la Constitution ». Et de conclure sur le traditionnel cauchemar de fin du monde en  cas de « non » irlandais : « les priorités affichées par Paris –énergies, environnement, défense, immigration, agriculture- pourraient être mises sous le boisseau afin de ne pas provoquer davantage les Irlandais. Le tout dans le contexte d’une Europe déprimée, à nouveau plongée dans une crise profonde ». Ce traitement infantilisant de la question posée n’a d’équivalent que la désinvolture non moins traditionnelle des élites politiques, ici irlandaises, sures de leur coup au point d’avoir pu déclarer comme l’a fait le premier ministre lui-même… qu’il n’avait pas lu le traité… Décidément, pour notre dignité de citoyens adultes et responsables, nous méritons que les Irlandais votent « non » pour nous.

Les liaisons dangereuses

Créé par le 11 juin 2008 | Dans : a1-Abc d'une critique de gauche. Le billet de XD

L’initiative en deux temps du prétendu pôle socialiste reconstructeur bouscule le jeu interne des chasses aux places. Elle encourt cependant une critique majeure ; celle de rester floue sur le fond des questions posées à toute le gauche. En ce sens cette initiative de recentrage interne risque en fait d’échapper à ses protagonistes en favorisant de facto une recomposition politique incontrôlée, menaçant le parti sur sa gauche et sur sa droite. Explications.

Un troisième pôle, autonome de Royal et Delanoë, s’est réuni une première fois à la mi-janvier 2008 à la surprise générale. Le parti était alors en plein débat interne sur l’attitude à adopter face au projet de ratification du traité de Lisbonne, sur la forme – adoption par la voie référendaire ou parlementaire – et sur le fond. Rappel de notre réaction immédiate dans un post du 13 janvier rendant compte d’une dépêche AFP. “Un troisième pôle, autonome de Royal et Delanoë, prépare le prochain congrès socialiste en taisant ses divergences sur l’Europe”. Une centaine de responsables proches de Dominique Strauss-Kahn, Laurent Fabius, Arnaud Montebourg et Martine Aubry prétendent oeuvrer ensemble à la reconstruction du PS. C’est juré, ils donnent la priorité au débat de fond et font passer la réflexion avant les ambitions personnelles : “la réflexion avant les ambitions, le collectif avant notre champion, voilà notre volonté commune”.
Jean-Christophe Cambadélis (strauss-kahnien), Claude Bartolone (fabiusien), Arnaud Montebourg, Martine Aubry et Benoît Hamon (gauche du parti) et leurs amis se sont retrouvés au Sénat pour une réunion “transcourants”. Ils se disent animés de bonnes intentions en refusant que cette initiative se fasse contre Ségolène Royal ou Bertrand Delanoë. Mais ils insistent sur la nécessité de ne pas sauter les étapes car ce serait “une erreur terrible que le congrès se fasse sur une pré-désignation” à l’élection de 2012. Le prochain congrès doit donc être consacré à la stratégie de reconstruction du PS et la désignation du candidat à l’élection présidentielle ne saurait intervenir avant 2010. Prenant acte de la marginalisation du PCF, les “transcourants” affirment l’ambition de faire du PS “le parti de toute la gauche de gouvernement”.
Pour eux, le PS souffre aujourd’hui de”son vide de direction” et du “flou dans la volonté de s’opposer de proposer”, ainsi que du “bal des egos”. Ils veulent construire “un parti qui rassemble par ses propres forces 35% des électeurs” et prônent “une véritable mutation avec un programme qui tienne compte des “nouvelles conditions d’un capitalisme mondialisé et dominé par la finance”. Ils préconisent le maintien de la proportionnelle au nom de “la diversité” de ce PS élargi et, par “besoin d’un parti beaucoup plus proche de son électorat”, l’organisation de “primaires” ouvertes à celui-ci pour choisir le candidat à la présidentielle.
Cette rencontre évoquée par l’AFP affiche des bonnes intentions. Elle encourt néanmoins la critique majeure de gommer artificiellement des pans entiers de ce qui fait aujourd’hui question à gauche sur le fond : le référendum, l’Europe et le contenu d’un projet alternatif pour la France. L’initiative se veut peut être originale. Elle ressemble trop à une manoeuvre de préparation de congrès quand toute la gauche a besoin d’unité dans la clarté pour ouvrir un nouvel horizon.”

Quelques cinq mois plus tard, le premier juin dernier, la presse relate largement la nouvelle rencontre publique des reconstructeurs. Rencontre très attendue et annoncée à grand tapage, cette fois,  de cette nébuleuse avec, en vedette, la participation centrale de Martine Aubry. Un seul absent : Benoit Hamon.

« Adversaires d’hier, les amis de Martine Aubry, Laurent Fabius, Arnaud Montebourg et Dominique Strauss-Kahn se sont retrouvés dans un climat unitaire dimanche à Paris, pour débattre au cours d’une journée qui a consacré le grand retour de la maire de Lille sur la scène nationale. Ce “pôle des reconstructeurs”, selon l’appellation qu’il s’est donné, veut sortir de l’alternative “Ségolène Royal ou Bertrand Delanoë”, persuadé qu’il déboucherait sur un remake du fratricide congrès de Rennes (1990) entre Lionel Jospin et Laurent Fabius. » commente ainsi Thierry Masure dans une dépêche de l’AFP.

Dans un entretien sur France Inter le 9 juin dernier, dans l’émission matinale animée par Nicolas Demorant, le très emmanuelliste représentant du Nouveau Parti Socialiste laisse filtrer le soutien à peine voilé de son courant à cette initiative tout en recadrant les choses sur l’Europe.
« Aujourd’hui, ce n’est ni Bertrand Delanoë, ni Ségolène Royal car leur offre politique n’est pas à même de nous ramener au pouvoir car c’est à peu près la même offre qui a amené à la défaite partout en Europe… » Ça y est, il l’a dit relève-t- on dans Marianne en ligne qui commente « si avec ça les Reconstructeurs ne comprennent pas le message, c’est à désespérer du PS !Laurent (Fabius) sortira-t-il de son silence si le « non » l’emporte en Irlande ? Benoît saura-t-il convaincre Marie-Noëlle (Lieneman), Jean-Luc (Mélenchon) et les autres de venir regarder l’Euro 2008 avec lui ? »

Comme nous l’écrivons en post scriptum à notre billet sur Martine Aubry dans ce blog,  » en rentrant dans le jeu, Martine Aubry fait coup double : elle polarise une attention jusqu’alors captée par le duel Royal/Delanoë ; elle neutralise les velléités de leadership de Moscovici sur les larges franges indépendantes des deux principaux protagonistes. Une question surgit cependant. Passé l’effet de surprise et de sagesse, les reconstructeurs oseront-ils aller au fond des choses ? Quel projet ? Quelles alliances ? Pour une alternative au capitalisme financier mondialisé ? Comment penser que les Strauss-Kahniens puissent se laisser entraîner sur une pente de radicalité ? Faute de quoi, la gauche du NPS ne ralliera pas cette candidate providentielle ! Et d’ailleurs, candidate à quoi ?  »

Cette démarche laisse en effet sceptique de larges franges du P.S qui ne comprennent pas vraiment cette alliance contre-nature de la carpe et du lapin. Sortir du chapeau une Martine Aubry qui ne se fait pas prier en la circonstance relève d’un objectif tactique quand l’avantage restent largement dans le camp des partisans de Delanoë et de Royal, cette dernière profitant à gauche de la tentative du maire de Paris de neutraliser Moscovici et les Strauss-Kahniens avec ses considérations sur le socialisme libéral sous forme d’oxymore décapitant et culbutant.

Dans ce jeu, la main de Laurent Fabius pourrait apparaître comme une manœuvre de congrès dont la principale intéressée n’est d’ailleurs pas dupe. Le ticket Martine à la tête du parti et Laurent à l’Elysée réveille tous les appétits sans régler les questions de fond. Ce grand jeu florentin pourrait même s’avérer contre performant en poussant Royal à jouer la carte un pied dedans un pied dehors au risque de fragiliser davantage un parti socialiste en plein désamour. Dans le même temps, la gauche de gauche trouvant de nouveaux motifs de désespérance dans une fade alliance de circonstance pourrait bien réussir un aggiornamento de ceux qui ne se retrouvent pas dans le projet d’Olivier Besancenot.

Une gauche en miettes, invertébrée avec un parti socialiste décérébré ? Avant d’aboutir à un tel scénario catastrophe, ne vaudrait-il pas mieux réfléchir posément à la stratégie de toute la gauche ? Les chevènementistes qui réunissent leur congrès prochainement n’ont assurément pas toutes les clés en main. Mais en donnant un signal fort pour la refondation républicaine, leur posture peut néanmoins favoriser à gauche une dynamique responsable et unitaire pour avancer vers cette fédération de toute la gauche évoquée par l’actuel secrétaire du PS.
Il appartient ainsi aux forces disponibles de privillégier les réponses de fond pour faire face aux désordres du capitalisme financier mondialisé. Un vrai projet qui ne pourra vraiment être porté, à terme, que par ce parti de toute la gauche, perspective d’union vertueuse à laquelle se rallient  des secteurs de la gauche encore influents. A suivre !

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Comment reconstruire la gauche ?

Créé par le 09 juil 2007 | Dans : Débats autour de la refondation de la gauche

L’Humanité des débats

entretien croisé avec Marie-Noëlle Lienemann, députée socialiste européenne, Christophe Aguiton, militant antilibéral et Patrice Bessac, porte-parole du PCF.

Après les échecs de la gauche en 2002 et en 2007, quel état des lieux dressez-vous ? Glissement à droite de la société, inadaptation de l’offre politique aux besoins et aux attentes, mais encore ?

Marie-Noëlle Lienemann. Je ne crois pas à une droitisation de la société. Cette élection était gagnable. D’abord, parce que les aspirations principales des Français étaient de caractère social et économique, un terrain de la gauche. Ensuite, parce qu’après le vote du traité constitutionnel, on avait vu les couches populaires se réintéresser en partie à la politique, manifester leur refus de la mondialisation libérale, alors que les grands mouvements sociaux de la jeunesse contre le CPE ont révélé l’existence de nouvelles générations prêtes à s’engager en contestant l’ordre établi. Il aurait fallu capitaliser politiquement ce potentiel. Mais la nature même du choix de la candidate socialiste et plus encore sa campagne ont largement conduit à la défaite.

Patrice Bessac. La défaite de la gauche s’inscrit dans un contexte d’aspiration à un changement profond dans le pays, d’exaspération à l’égard de la situation économique et sociale. Sarkozy a su capter la volonté de changement. Il a, d’une certaine manière, revalorisé l’aspiration à ce que la politique soit un moteur du changement et de la décision. On a beaucoup critiqué le Sarkozy libéral, mais le discours, certes mensonger, qu’il a fait entendre, par exemple sur Alstom ou sur les grandes questions économiques, est celui du volontarisme politique, alors même que la gauche était en recul ou en recherche d’acceptation de la modernité, du libéralisme. La campagne de Sarkozy a mis la gauche dans l’incapacité de dégager du sens et de répondre à cette question : comment changer dans le cadre de la mondialisation et de l’Europe libérale ? Les Français ont finalement suivi celui qui proposait de tout faire pour s’en sortir. Cela dit, l’électorat de gauche ne me semble pas aussi défait qu’on le dit. En dépit de l’attitude de la candidate socialiste qui a brouillé tous les repères, ces 17 millions de voix recueillies témoignent de l’existence d’un terrain dans le pays pour reconstruire. Il faut prendre très au sérieux la situation et montrer qu’on est décidé à relever le défi.

Christophe Aguiton. Je pense aussi que cette élection n’a pas inversé le sens de la mobilisation sociale. Le taux d’inscription sur les listes électorales et le taux de participation à la présidentielle sont le signe d’une société qui veut se prendre en charge et qui se mobilise. Certes, des thématiques très présentes pendant la présidentielle sont marquées à droite : la sécurité, par exemple, qui peut être progressiste s’il s’agit de la Sécurité sociale, de la protection de l’emploi et du revenu, mais qui prend aussi des traits sécuritaires et autoritaires : c’est le cas pour l’école où existe une demande de renforcement de l’autorité, une remise en cause partielle de Mai 1968 dont Nicolas Sarkozy a pu naturellement jouer. Mais, depuis la grande grève de 1995, des mouvements sociaux de tous ordres ont vraiment transformé la société française : je pense aux sans-papiers, aux chômeurs, aux luttes sur le logement (du DAL aux Don Quichotte), à la reprise du combat des femmes, aux mobilisations du mouvement altermondialiste et aux luttes des paysans qui montrent des aspirations progressistes.

Comment expliquer que, dans ces conditions, la gauche ait perdu ?

Christophe Aguiton. Quand on ne croit pas à quelque chose, cela se sent. Les électeurs ont mesuré que toutes les phrases et les promesses de la candidate socialiste sur les 35 heures ou les 1 500 euros étaient surjouées, qu’elles n’étaient pas ancrées dans une problématique générale. En termes de volontarisme, Sarkozy apparaissait plus crédible. Cela dit, nous ne devons pas nous exonérer de critiques, nous qui étions à gauche du PS. La division de ce qu’on appelle le camp antilibéral a pesé aussi lourdement, non pas tant que l’unité ait été une garantie de succès, car il y a des alliances électorales qui se transforment parfois en soustraction. Mais le fait que les directions de la LCR et celle du PCF aient décidé, malgré tout, de présenter leurs candidats a bloqué toute possibilité de dynamique unitaire.

Mais pourquoi cette dérive du Parti socialiste, en dépit de ce que la société semble attendre de la vie politique ?

Marie-Noëlle Lienemann. D’une part, la direction du PS a beaucoup capitalisé sur le vote utile. D’autre part, l’effet catastrophique de la diversité des candidatures à la gauche du PS a favorisé par illusion d’optique la candidature Bayrou et renforcé le poids surjoué du Modem, qui constitue pour l’avenir un grand problème. Car la tentation de justifier la défaite du PS par l’émergence d’un centre n’est pas neutre, elle entretient la thèse de la droitisation de la société. Comment expliquer la désignation de Ségolène Royal ? Les raisons en sont diverses : l’idée poussée par les sondages qu’elle était la seule à pouvoir battre Sarkozy ; une profonde volonté de renouvellement du parti, de ses cadres et de son discours, mais qui s’opérait dans une espèce de renoncement culturel conduisant à ce que la forme soit privilégiée sur le fond. Cela dit, le problème vient de loin. Déjà, au moment du TCE, les militants socialistes s’étaient prononcés majoritairement pour le « oui », alors que l’électorat socialiste votait majoritairement pour le « non ». Par ailleurs, l’exercice du pouvoir a amené le PS à théoriser un certain nombre de contraintes, de renoncements pour se dédouaner de sa responsabilité collective dans la résistance à l’ordre dominant et au libéralisme : combien de fois on a entendu : « Ce n’est pas de notre faute », ou « on ne pouvait pas faire autrement… ».

Ne pas s’exonérer des responsabilités, comment l’entendez-vous pour votre part ?

Patrice Bessac. Nous avons nos propres responsabilités. Mais je trouve Christophe Aguiton un peu optimiste. S’il y a eu de réelles mobilisations sociales, nous sommes passés complètement à côté des grandes questions du travail, de ce qui se passe dans les entreprises, dans la classe ouvrière, de l’unité du salariat. Nous avons travaillé avec beaucoup d’acharnement sur des problèmes émergents, de solidarité internationale, en passant à côté du terrain naturel de la gauche : le salariat. On ne peut pas comprendre le succès de Sarkozy dans des terres ouvrières si on n’inclut pas dans l’analyse de nos propres responsabilités l’état de sidération intellectuelle dans lequel se trouve la gauche et le Parti communiste. Le mouvement antilibéral a réuni ses membres dans un positionnement de refus, mais pas autour d’idées anticipatrices. Le programme des collectifs antilibéraux se situait idéologiquement dans le prolongement des années 1970-1980 et du programme d’union de la gauche. Il n’a pas su formuler les réponses nécessaires pour le XXIe siècle. Il faut bien constater là une certaine impuissance théorique à penser le capitalisme actuel et les changements en cours, alors que nous sommes à un moment de l’histoire de la gauche où l’outil principal de la lutte politique devient le combat des idées. Les grandes luttes du XXe siècle ont modelé le paysage politique de notre pays. C’est l’exception française, mais rien n’est définitif et rien n’est joué.

Marie-Noëlle Lienemann. Pourquoi n’avons-nous pas su faire passer notre message sur l’augmentation des salaires, question pourtant majeure de l’affrontement capital-travail ? Un doute profond s’est insinué sur notre capacité gouvernementale à mettre en oeuvre ces messages. Or le rôle d’un parti gouvernemental comme le PS consiste à transformer une analyse, une revendication en une capacité puissante de réforme concrète. Sur la question salariale, cela implique par exemple de prendre un minimum de dispositions en France et en Europe de nature à construire la légitimité d’un nouvel équilibre capital-travail par l’augmentation des salaires, sans que les PME et les entreprises sous-traitantes ne se retrouvent prises en sandwich entre les groupes qui captent la rente et le capital et les salariés qui, à juste titre, revendiquent. Nous avons besoin de réfléchir à tout cela, en reprenant de la vigueur idéologique. C’est ce que nous essayons de promouvoir avec Gauche Avenir.

Christophe Aguiton. Deux débats sont liés et se télescopent. Le premier concerne l’analyse de la société française. Si la classe ouvrière au sens large, en y incluant les employés, constitue toujours un groupe central dans la société française, les transformations du salariat ont des effets imprévus, comme la percée du PS dans les grandes agglomérations. Le second porte sur les terrains et les formes prises par les mobilisations, et il est vrai que les effets de la mondialisation ont rendu plus difficiles les mobilisations ouvrières qui avaient joué un rôle central dans les décennies d’après-guerre. Malgré tout je ne pense pas qu’on puisse dire que les luttes de ces dernières années ont été surtout des luttes périphériques.

Patrice Bessac. Néanmoins nous sommes passés assez massivement à côté de ce qui se passait dans le salariat.

Christophe Aguiton. Les grèves à Peugeot-Citroën et à Airbus ou les mobilisations en défense du service public sont au coeur des préoccupations ouvrières. Mais je tire un bilan plutôt négatif de la capacité des partis à intégrer les aspirations de la société française. On lvu sur les questions salariales et l’emploi parce que la candidate socialiste n’y croyait pas et que nous étions trop divisés pour être crédibles, mais c’est aussi vrai sur des sujets émergents. La gauche reste peu crédible sur de grands défis du XXIe siècle. Prenons les multinationales dont le pouvoir ne cesse de croître et qui, pour les firmes françaises, réalisent la majorité de leurs profits en dehors du territoire français. On est souvent coincé entre ceux qui, à gauche, parlent de modernisation mais veulent simplement s’adapter au système, et ceux qui semblent se contenter des recettes des années 1970 aujourd’hui peu crédibles : nationalisations, planification démocratique, etc. Certes on a entendu des propositions pendant la campagne, comme la conditionnalité des subventions régionales ou l’interdiction des licenciements pour les entreprises qui feraient des bénéfices, mais rien au niveau global. On a vu pourtant le mouvement syndical international chercher à obliger les multinationales à contracter de vrais accords internationaux sur les droits et conditions de travail, voire sur les salaires. Ou des ONG mener campagne pour rendre les entreprises responsables devant l’ONU en matière d’atteintes à l’environnement, aux droits humains, aux questions démocratiques. Les partis de gauche ont été très discrets sur ces alternatives. Autre exemple : l’énergie alors que nous sommes à la veille d’une révolution énergétique comparable à celles qui ont accompagné les 1re et 2e révolutions industrielles. L’isolation des maisons ne suffira pas ! Il faut réfléchir à des sources d’énergie qui redonnent le pouvoir aux populations et pas aux technostructures, comme l’impose le recours au nucléaire, ou à des firmes multinationales qui s’apprêtent à étendre le schéma pétrolier aux productions de biocarburants dans la zone tropicale. La question des mégapoles urbaines est aussi une question centrale, parce qu’elle concentre les problèmes environnementaux et sociaux. Il faudrait qu’on s’y attelle bien davantage.

Marie-Noëlle Lienemann. Je ne suis pas d’accord pour dire qu’un certain nombre de concepts historiques de la gauche ne sont pas adaptés à la mondialisation. Je crois à l’économie mixte. Pourquoi renoncerait-on à une appropriation nationale, collective ou socialisée de tout ou partie du capital ? Je milite pour changer les conditions de travail dans le tiers-monde, mais la course de vitesse n’attend pas : la déstructuration de notre modèle social est en jeu. Ce ne sont pas les mobilisations en Chine ou en Inde qui vont changer tout de suite notre situation. Ne les sous-estimons pas, mais la priorité en France reste la perméabilité au capital étranger : on est en train de vendre Danone aux Américains. D’ici à trois ans des pans entiers de notre industrie agroalimentaire vont disparaître si on ne lance pas des stratégies de recaptation du capital par la puissance publique permettant de reprendre pied dans certains secteurs. L’effet de serre aussi repose la question du développement autocentré, de cette espèce de folie furieuse du transport à bas prix. Un monde géré par le marché qui serait naturellement en voie d’harmonisation ? Personne n’y croit. Partout les inégalités s’accroissent. L’alternative, c’est un monde multipolaire, mais organisé, où l’on négocie les équilibres des modèles sociaux à construire de part et d’autre. On a la chance en France d’être dans un pays historiquement matricé par l’idée républicaine. On s’est rarement montré à la hauteur de cette ambition. Or, il faut bien le dire, le camp progressiste qui a abandonné à Sarkozy le thème d’Alstom, de l’identité nationale (avec toute l’ambiguïté qu’il lui a donné) n’apparaît pas comme le meilleur garant d’une lutte contre la mondialisation libérale : c’est une des raisons de son échec dans le monde ouvrier et parmi les couches populaires.

Patrice Bessac. L’élection présidentielle confirme au moins une donnée : il n’y avait pas d’issue pour la gauche dans l’acceptation et l’accompagnement de ce libéralisme. Ensuite dans le rapport au changement à la gauche. Je suis en overdose de discours sur les valeurs et les bons sentiments. Nous devons affronter la contestation du capitalisme sur le terrain de l’efficacité et du pragmatisme. Par exemple, on nous sert en ce moment une théorie sur la baisse des prix de l’énergie, mais tout le monde sait que la libéralisation va entraîner à la fois une augmentation du coût pour les usagers et de moindres investissements pour affronter les mutations énergétiques. C’est la preuve de l’efficacité de la socialisation du service public. Il faut s’attaquer à la libre circulation des capitaux dans le monde.

Christophe Aguiton. Laisser à Sarkozy le monopole de la défense d’Alstom est complètement suicidaire. La gauche doit être capable d’intégrer trois niveaux de réponses. Le niveau national : je suis d’accord avec ce que vous avez dit. Un autre niveau, oublié par la gauche, est celui du socialisme de Marx, Proudhon ou Bakounine : les coopératives, avec l’idée de redonner du pouvoir aux salariés producteurs, mais aussi aux consommateurs. Le troisième niveau est contemporain à l’altermondialisme, c’est l’extension des domaines du bien commun pour l’humanité. Je pense au logiciel libre et à tout ce qui se joue autour de la propriété intellectuelle. C’est une question clé dans le capitalisme mondialisé ou, plus encore que le processus de fabrication, c’est la propriété intellectuelle qui fait la richesse des firmes.

Marie-Noëlle Lienemann. En effet, la question centrale est celle des ouvriers et employés qui pour une part avaient voté Le Pen et cette fois Sarkozy. La gauche n’a pas été capable de les capter. Ils doivent être pourtant son coeur de cible. Comment les reconquérir ? Si on s’autodénigre, on risque de ne pas les convaincre. J’ai des tas de critiques à faire sur les 35 heures. Et nombreux étaient ceux qui, au PC et au PS, ont vu le problème sans réussir à réorienter la politique de la gauche. Il faut une structure politique unitaire qui, au-delà des compromis de gouvernement, fasse régulièrement le point. Sinon, c’est la force dominante du parti dominant qui l’emporte. Sur le champ des biens communs mondiaux, certaines valeurs ne correspondent pas forcément à l’attente des salariés, mais sont fondamentales. Cela rejoint un combat comme celui de la gratuité de biens qui ne sont pas marchands. À qui appartiennent les brevets d’une entreprise ? Les salariés doivent avoir un droit de préemption en cas de coup dur. C’est une façon de se réapproprier les richesses créées. Il est terrible de voir que la gauche a reculé sur ce concept de gratuité. Ce qui est gratuit nous rendrait irresponsable ! Comme si l’argent était une responsabilisation… Enfin, il y a les droits fondamentaux de la personne humaine. J’ai été révoltée par le discours de Ségolène Royal sur le donnant-donnant. C’est l’importation du modèle anglo-saxon : un droit s’accompagne d’une compensation. Le modèle français, lui, considère qu’il y a des droits fondamentaux de la personne dans un pacte politique, un contrat social. La gauche a tous les ressorts pour être totalement moderne.

Reconstruire la gauche, cela passe par quoi ? Un programme ? Une coalition ? Revisiter des valeurs ?

Christophe Aguiton. Il faut apprendre des mouvements sociaux. Les partis n’ont pas l’habitude de le faire. C’est le revers de la médaille de la charte d’Amiens sur l’indépendance syndicale et associative que je ne remets absolument pas en cause. Ensuite, il faut refonder la gauche en recréant des cadres unitaires sans affaiblir et affadir la réflexion stratégique. Nous avons besoin d’unité, mais aussi de confrontation, c’est le seul moyen de reprendre le fil des grandes questions que se posent nos concitoyens, des grands défis pour l’humanité que nous venons d’évoquer : questions urbaines, énergétiques, sociales.

Marie-Noëlle Lienemann. Pour refonder la gauche, il faut prendre appui sur les mobilisations, nous opposer radicalement à ce que va faire Sarkozy. Et le faire en construisant des réponses unitaires. Je rêve d’un grand congrès d’unification. Mais cela ne sert à rien de décréter des formes organisationnelles. Aujourd’hui, nous devons donner du sens à nos perspectives à partir de nos valeurs. Et cette rénovation doit se faire en filiation avec l’identité républicaine française. Ce n’est pas un hasard si Sarkozy a cité Jaurès, Guy Môquet ou Blum. Sans nous fermer à ce que font les autres, copier ce qui se fait en Amérique latine ou dans les social-démocraties européennes me paraîtrait une erreur stratégique. La gauche française a des caractères particuliers.

Patrice Bessac. Des divisions issues du XXe siècle n’ont pas vocation à durer éternellement. Mais elles ne sont pas simplement des héritages. Elles sont ancrées dans des conceptions de l’avenir : est-il possible ou pas de dépasser le capitalisme ? L’unité est une des grandes questions à affronter. Mais sauter comme un cabri en disant : nouveau parti, nouveau parti, sans mesurer l’ampleur du débat d’idées et du besoin d’anticipation idéologique, c’est se condamner à rester englué dans les difficultés. Le plus important, c’est la reconstruction de la matrice idéologique du changement. Nous ne sommes pas des voyageurs sans bagage. De Marx en passant par Proudhon, à aujourd’hui, nous avons un héritage à faire fructifier. Celui de penseurs, d’intellectuels, du travail que nous avons réalisé. Mais il faut inventer. Le point de vue critique sur le rôle des partis ne doit pas cacher la nécessité d’un regard critique sur l’ensemble de la gauche. Le mouvement social et syndical est lui aussi face à de très lourdes questions. Je pense que le Parti communiste doit absolument assumer son rôle. En travaillant avec d’autres, il doit être à l’initiative d’un grand effort intellectuel et théorique. Et il faut tirer les enseignements du mouvement antilibéral, de l’échec de l’expérience de 2007. Je pense qu’il vaut mieux réussir un peu qu’échouer beaucoup. Je suis donc pour une politique des petits pas qui nous permette de trouver des formes de coalition, d’alliance, de rassemblement populaire sans courir le risque d’un nouvel échec.

Christophe Aguiton. Mais si on ne fixe pas des perspectives et des cadres un peu plus larges, on court le risque de ne jamais avancer. Je vois deux préalables. D’abord tirer le bilan des expériences récentes de la gauche à l’étranger et en France (gouvernement Jospin compris) pour savoir si on peut ou non travailler ensemble au regard de notre approche des questions gouvernementales. Ensuite, oui, le syndicalisme n’est pas au mieux de sa forme. Avec la transformation rapide du capitalisme dans la mondialisation il a beaucoup de questions à se poser. Malgré tout, le mouvement social a su trouver des formes nouvelles. Ainsi, Attac a joué un grand rôle à la fin des années quatre-vingt-dix et au début des années 2000. Les mutations sont plus difficiles sur le terrain politique en raison de l’encastrement des partis dans les processus institutionnels. C’est d’autant plus compliqué qu’ils ont beaucoup d’élus comme le PCF, les Verts et évidemment le PS, mais c’est vrai aussi pour LO et la LCR. Les partis ne sont pas au bout de leurs crises et de leurs difficultés. Pourtant, il m’apparaît important de ne pas se contenter de la situation actuelle d’éparpillement. Si elle perdure dans les prochaines échéances municipales, régionales ou européennes l’avenir de la gauche du parti socialiste sera plus que compromis.

Patrice Bessac. Cela fait dix ans qu’on parle mutation, renouvellement de la démocratie de parti, primauté du mouvement. À force de déconstruire sans boussoles on s’affaiblit. Je crois par exemple que nous surestimons beaucoup la démarche de démocratie participative. La France n’est pas un canton suisse, le moment politique de l’expression de la souveraineté populaire autour de grands choix est incontournable. Le coeur du problème n’est pas seulement dans le renouvellement de fond en comble des formes de l’action politique, mais aussi dans la capacité à énoncer des choix clairs qui permettent aux citoyens de retrouver leurs marques. Nous avons la responsabilité d’être capables de porter une ambition majoritaire qui amène la gauche au pouvoir sur un programme de changement. Sinon nous renforcerons le – bipartisme.

Marie-Noëlle Lienemann. Le déficit de la gauche n’est pas tant un déficit de discours que d’action. Tant que les gens n’ont pas le sentiment que des actions concrétes améliorent leur sort, la gauche peut être sympathique, utile pour faire un contre-feu, mais elle ne peut pas gouverner et changer les choses. Je suis autogestionnaire et je crois à des formes de démocratie participative. Mais je crois fondamentalement à la démocratie représentative. C’est le meilleur système même s’il a besoin de contre-pouvoirs. Et je crois aux partis comme la forme la plus aboutie d’action collective. C’est vrai qu’il y a une inertie propre aux appareils qui, s’ils ne sont pas régénérés de l’extérieur, se sclérosent. Mais une recomposition ne peut se faire sans dynamique nouvelle. Des clubs ont souvent joué le rôle de creuset d’une unité politique potentielle en créant des passerelles. L’étape actuelle est celle des débats de fond. Et ce n’est pas le parti dominant à gauche qui peut dicter les termes du rassemblement. Mais sa disponibilité à la dynamique unitaire est fondamentale car s’il est tourné vers le Modem plutôt que vers l’unité des forces de gauche, celle-ci ne reviendra pas au pouvoir et, quoi qu’on dise, la gauche de la gauche ne pèsera pas.

Entretien réalisé par Lucien Degoy et Jacqueline Sellem.

Le pacte présidentiel : tout le discours de Villepinte

Créé par le 13 fév 2007 | Dans : Battre campagne, Projet politique, Ségolène Royal

Ce que vous m’avez dit, je l’ai entendu. Ce que je savais, vous l’avez confirmé. Aujourd’hui, je vous propose le Pacte présidentiel : 100 propositions pour que la France retrouve une ambition partagée, la fierté, et la fraternité.Plus de 6 500 débats ont été organisés sur tout le territoire. J’ai reçu par Internet 135 000 contributions. J’ai écouté les partenaires sociaux, j’ai rencontré les associations, j’ai mobilisé les experts. Vous avez été nombreux à vouloir participer à cette œuvre collective.J’ai souhaité ce travail d’écoute et de confrontation des idées. J’ai voulu que les citoyens reprennent la parole pour que je puisse porter leur voix : vous ne supportez plus que l’on rédige dans l’ombre des programmes aussi vite oubliés qu’ils sont écrits. Les promesses doivent être tenues, elles doivent être crédibles.

Ce Pacte présidentiel, c’est ensemble que nous le mettrons en œuvre.

Plus juste, la France sera plus forte.

Le pacte présidentiel : tout le discours de Villepinte dans Battre campagne msg-sego-signature

Je suis heureuse de voir toute la famille de la gauche rassemblée et vous tous et toutes aussi nombreux que je salue. C’est forte de cette unité que je peux m’adresser à tout le peuple français. Votre présence m’y aide. Vous avez senti que le moment serait crucial. Vous me donnez du courage même si je n’en manque pas.

A cet instant, je veux m’adresser à tous les Français,

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