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Appel. Au coeur de la crise, construisons l’avenir

Créé par le 14 mai 2020 | Dans : Non classé

Dans une longue tribune collective, 150 personnalités du monde politique, associatif, syndical et culturel appellent à  » préparer l’avenir «  » Nous ne sommes pas condamnés à subir ! «  assurent-elles.  Elles  proposent qu’un grand événement, une  » convention du monde commun « , réunisse dans les prochains mois  » toutes les énergies disponibles « .
 
La France affronte un séisme d’une ampleur inouïe. Favorisée par la destruction de la nature, la pandémie a généré une crise économique de grande ampleur, une commotion sociale brutale, notamment pour les plus précaires, et une mise entre parenthèse du fonctionnement démocratique. Elle a révélé l’improvisation des pouvoirs publics face à cette crise majeure. L’engagement extraordinaire des soignantes et des soignants, le courage de celles et ceux qui n’ont cessé de travailler sans relâche au service de tous et le civisme de millions de personnes confinées dans des conditions difficiles appellent une reconnaissance unanime. Dès maintenant, il s’agit d’éviter le pire et de préparer l’avenir. La réparation des dégâts annoncés, la défense des libertés, l’obligation de préparer une société résiliente nécessitent de fortes dynamiques collectives. La crise confirme l’urgence radicale des grandes transitions. De cette impérieuse nécessité, faisons naitre une espérance. Nous ne sommes pas condamnés à subir ! 
 
Au coeur de cette crise, il nous faut tourner la page du productivisme. Il faut affronter les périls immédiats, s’accorder pour engager la transition écologique et dans un même mouvement les transformations sociales et économiques trop longtemps différées. L’impasse où nous ont conduits les politiques dominantes depuis quarante ans et le capitalisme financier exige une offensive résolue. Avec cette initiative commune, dans le respect de nos différences, nous nous engageons à la hauteur des principes que nos prédécesseurs ont affirmés dans la « reconstruction » qui suivit la seconde guerre mondiale. Aujourd’hui, en temps de paix, nous devons faire preuve d’une égale ambition, avec la volonté que les Français s’emparent de ces débats. 
 
L’état d’urgence sociale doit se déployer dès maintenant dans l’ensemble du pays, à commencer par les quartiers populaires et les territoires ruraux, partout où la crise remet à vif la grande pauvreté et les inégalités. Les familles déjà vulnérables, comme celles qui viennent brutalement de plonger dans le chômage et la pauvreté, se comptent par millions. La solidarité nationale doit intervenir pour aider les locataires, contribuer à payer les factures d’eau et d’électricité, par l’aide alimentaire et la fourniture gratuite de masques, par des soutiens exceptionnels individualisés pour que vivent décemment celles et ceux, y compris les jeunes, qui ont vu leur travail et leurs revenus disparaitre. Cette crise doit enfin imposer un basculement des politiques publiques : « sortir » des dizaines de milliers de personnes de la rue, c’est affaire de dignité d’abord, mais aussi d’ordre public sanitaire et social. 
 
Pour aller plus loin, la France, comme d’autres en Europe, doit imaginer et mettre en chantier dès cette année un nouveau modèle de protection sociale. Pour ces temps de grande transition, il y a urgence à assurer un revenu digne rendant possibles à toutes et tous la formation, l’accès à un nouvel emploi ou un projet professionnel. Compte tenu de la hausse explosive du nombre des sans-emplois, ce serait une faute historique de maintenir la « réforme » de l’assurance chômage de 2020. Il faut permettre dès maintenant à tous les territoires volontaires de mettre en oeuvre la belle initiative Territoires zéro chômeur de longue durée, inspirée des expériences du mouvement associatif. Quant aux travailleurs étrangers en situation irrégulière, soutiers plus anonymes encore de nos économies, leur accès au droit au séjour doit être facilité. 
 
Pour pouvoir mobiliser les énergies de toutes et tous, il faudra inventer et consolider des protections collectives plus adaptées à notre temps, combler les failles majeures que la crise a soulignées, agir pour l’accès à la santé et des retraites décentes. Certains, à l’inverse, manifestent déjà la volonté de réduire les droits sociaux à la faveur de l’émotion générale, notamment sur la question du temps de travail. Nous ne laisserons pas faire, et nous demandons qu’il soit renoncé définitivement au projet de réforme des retraites qui mine la cohésion nationale dont nous avons tant besoin. Face à la précarité ou aux inégalités femmes-hommes, tous les travailleurs et travailleuses, indépendants, artisans et commerçants, professionnels des plates-formes, salariés en CDD, intermittents ou intérimaires, doivent être dotés de droits sociaux individuels complets et d’une capacité réelle de négociation collective. 
 
Le statu quo n’est plus possible. Nous défendons une société de la reconnaissance, qui sache valoriser celles et ceux sans lesquelles elle ne tiendrait pas, dans la crise comme après. Travailleurs de l’aube et du soir, fonctionnaires de jour comme de nuit, soignants et enseignants dévoués, elles (très souvent) et ils sont en droit d’attendre bien sûr des primes immédiates et légitimes, mais aussi une amélioration significative et sans délai de leurs conditions d’emploi et de salaire, à commencer par le Smic. Lorsque ces personnes ont des enfants, la prise en charge par les employeurs des frais de garde, l’organisation de nouveaux centres de vacances dès 2020 avec les mouvements d’éducation populaire seraient aussi de justes rétributions. Le confinement a mis également en exergue la nécessité de reconnaitre le féminicide en droit français et de ne plus reporter un plan national d’ampleur contre les violences faites aux femmes et aux enfants, en doublant le budget alloué aux associations venant en aide aux victimes et aux lieux de prise en charge. 
 
Les Français vivent intensément les effets de l’affaiblissement de notre système de santé. Sous tension bien avant le tsunami du Covid19, l’hôpital public a été asphyxié par des années d’austérité budgétaire et la marchandisation de la santé. Une loi de programmation doit assurer au plus vite un financement pérenne des investissements des hôpitaux et des Ehpad, rompre avec la spirale des fermetures de lits et permettre la revalorisation des métiers de soignantes et soignants. Cette refondation permettra de retrouver une capacité de prévision et d’anticipation, et les moyens d’affronter collectivement les chocs de grande ampleur. Elle devra également garantir à tout moment la disponibilité des principaux médicaments sur le territoire national. Elle assurera enfin la réhabilitation des soins de premiers recours, efficients et réactifs face à de nouvelles crises et la fin des déserts médicaux, indignes de notre pays. 
 
L’avenir de notre économie et sa conversion écologique se jouent en ce moment. Le soutien public à la survie du système productif est vital. Il doit être associé à une conditionnalité environnementale et sociale exigeante. Des fleurons de notre économie sont au bord de la faillite, avec le cortège habituel de restructurations brutales et de chômage massif. Face à ces risques, la réaction de l’État en faveur de l’emploi doit être couplée à la mise en oeuvre accélérée de la transition écologique, à commencer par le respect des Accords de Paris sur le climat. C’est seulement ainsi que le sauvetage des emplois sera durable. Une politique industrielle crédible implique des choix stratégiques nationaux ; elle se construit dans chaque région avec toutes les parties concernées, entreprise par entreprise, branche par branche. La mobilisation doit intégrer pleinement les enjeux d’indépendance et de relocalisation, de recherche et d’innovation, mis en lumière de façon éclatante dans la crise actuelle. 
 
D’ici la fin de cette année, il appartient à la puissance publique d’identifier avec tous les acteurs les secteurs stratégiques à relocaliser au niveau français ou européen, les chaines de valeurs à contrôler et les productions à assurer au plus proche des lieux de consommation. Les événements récents confirment une fois de plus les fragilités de l’Europe quand elle se limite à n’être qu’un marché livré aux excès du libre-échange, renonçant à protéger son économie. La signature des traités qui amplifient cet abandon doit être stoppée, et ceux qui existent déjà révisés. Rien ne sera possible sans un pilotage ambitieux du système de crédit, avec un pôle public de financement et la BPI jouant enfin réellement son rôle. La mise en oeuvre de nationalisations là où il le faut doit permettre non de mutualiser les pertes, mais d’atteindre des objectifs d’intérêt général. Dans ce but, il faudra aussi miser davantage sur l’économie sociale et solidaire pour mieux ancrer l’économie dans les territoires et impulser le nouveau modèle de développement. 
 
Cette épidémie et sa propagation rapide sont liées à la destruction accélérée des habitats sauvages combinée à une mondialisation insuffisamment régulée. Elles renforcent l’urgence d’une remise en cause de notre mode de production et de consommation : la transformation écologique de la France est le nouveau défi de notre République au XXIème siècle. Cette prise de conscience des communs naturels à protéger et de l’impasse des modes de consommation actuels est essentielle, tout comme les combats de la gauche. Les propositions des participants de la Convention citoyenne pour le climat et sa méthode ont permis que progressent dans la société des projets d’une grande richesse. Les politiques publiques doivent être au rendez-vous de cette urgence planétaire. 
 
Nous proposons que soit discutée et mise en oeuvre rapidement une Prime pour le climat, afin d’éliminer en priorité les passoires thermiques et sortir les plus pauvres de la précarité énergétique. Elle accompagnera aussi les travaux de rénovation énergétique rendus obligatoires pour l’ensemble du bâti afin d’atteindre deux millions de logements par an, en privilégiant les rénovations complètes. Des dizaines de milliers d’emplois non délocalisables pourraient être ainsi créés. 
 
La France a besoin également de bâtir un plan ambitieux de transition vers une mobilité durable, pour soutenir l’électrification des motorisations, les modes de transports collectifs et partagés, la relance des réseaux ferroviaires, mais aussi l’extension du droit au télétravail dans des conditions protectrices pour les salariés. 
 
Conçue pour éviter un recours accru aux énergies fossiles, dont les prix baissent du fait de la crise, la Contribution Climat Énergie doit s’accompagner de mesures de redistribution de grande ampleur pour en compenser les effets sur les plus vulnérables. Une relance publique du soutien à la transition écologique locale est plus que jamais indispensable afin d’impliquer beaucoup plus les territoires et les citoyen.ne.s dans le déploiement des projets collectifs d’énergies renouvelables. Ces investissements supplémentaires dans la transition écologique devront être sortis des critères budgétaires européens. 
 
La refonte des aides de la PAC en soutien des petites et moyennes exploitations doit être accélérée, pour permettre une agriculture respectueuse de l’environnement, la croissance des productions bio, et pour développer le paiement des services environnementaux (stockage du carbone, arrêt des intrants chimiques…). Il faudra enfin donner toute sa place dans nos textes fondamentaux au droit de la nature et mettre en oeuvre de façon strict sur l’ensemble du territoire la politique du « zéro artificialisation nette » et la protection de la biodiversité. 
 
Ces investissements massifs, pour l’immédiat ou le futur, exigent un financement soutenable et équitable. L’engagement de l’Europe en est l’une des clés. C’est une nécessité qui conditionne la survie de l’Union, quand les forces de démembrement prospèrent grâce au manque de solidarité européenne dans chaque moment de crise. On attend de l’Europe qu’elle conduise durablement une politique monétaire à la hauteur du risque actuel, mais aussi qu’elle mette en oeuvre des formes inédites de financement en commun pour empêcher une hausse de l’endettement des États, en particulier les plus affectés par la crise sanitaire. Il faudra aussi dès les prochains mois engager le chantier de la restructuration des dettes héritées des crises successives. 
 
Tous les pays en ont en effet un urgent besoin pour permettre un nouveau départ et la transformation de leurs économies tellement interdépendantes. Ces financements européens ne sauraient être assortis des mesures d’austérité qui ont creusé entre les peuples des blessures encore inguérissables. Les conditionnalités aujourd’hui se nomment écologie, cohésion sociale et respect de la démocratie. Une transformation profonde des structures de l’Union européenne est indispensable pour rendre possibles ces politiques ambitieuses de solidarité. Cela implique la remise en cause du pacte budgétaire. 
 
Mais l’Europe ne pourra pas régler seule l’addition de la crise. Les États devront eux aussi apporter une réponse fiscale et budgétaire dans un esprit de justice. Pour corriger les inégalités creusées au cours des dernières décennies et aggravées par la crise, et pour prévenir l’effondrement de nos sociétés. La France doit rétablir un Impôt de solidarité sur la fortune, mettant à contribution les patrimoines les plus élevés, et renforcer la progressivité de sa fiscalité sur les revenus, notamment ceux du capital, largement érodée depuis 2017. Compte tenu de l’ampleur des dépenses engagées pour faire face à la crise, elle devra appeler une contribution anti-crise des citoyens les plus aisés. La taxation des secteurs qui ont bénéficié de la crise et de ceux qui ont décidé, au coeur de la tempête, de continuer à distribuer des dividendes ou à s’enrichir à l’abri des paradis fiscaux doit être proposée sans délai au Parlement. La maitrise à l’avenir des écarts de salaires au sein des entreprises participe de ces préalables de justice : au-delà d’un écart d’un à douze, il ne serait plus possible de déduire les rémunérations et les cotisations de l’impôt sur les sociétés. Ces choix sont inséparables d’une action ambitieuse pour que les bénéfices des sociétés multinationales cessent d’échapper largement à la fiscalité française, notamment en les obligeant à une totale transparence sur leurs activités et les taxes payées dans les pays où elles sont présentes. Cette reconquête ne sera complète que lorsque les géants du numérique contribueront par un impôt juste aux efforts d’investissement qui attendent la France et l’Europe. 
 
Ces mesures n’auront de sens et d’efficacité que si dans l’après-crise, une transition démocratique offre à tous la capacité d’agir pour un monde commun. La verticalité du pouvoir fracture la société. Elle alimente l’impuissance et la défiance. C’est l’échec de la Vème République. Seule une refondation de nos institutions permettra de le dépasser. Il est impératif de ne pas confier à un « sauveur suprême » ou au pouvoir technocratique « la sortie de crise », mais au contraire d’augmenter la participation des citoyen.nes aux décisions qui les concernent et cela à tous les niveaux. 
 
Réussir les transitions exige un développement des emplois publics partout où leur manque cruel se vérifie aujourd’hui. Il faudra aussi rénover l’action publique en inventant les outils, l’organisation, les métiers du secteur public de demain. Rien ne progressera sans des délibérations collectives, valorisant bien davantage les citoyens et leurs compétences, l’éducation, l’innovation sociale et la création culturelle, les territoires, villes et villages. 
 
Cet impératif s’adresse aussi aux entreprises : pour réussir la sortie de crise, il faut y faire entrer la démocratie en associant réellement les salariés à leur stratégie. Cela doit s’incarner dans une codétermination à la française avec la présence de 50% de représentants des salariés dans les conseils de surveillance ou les conseils d’administration des grandes entreprises et le renforcement des pouvoirs des représentants des salariés à tous les niveaux. 
 
Lourde de souffrances inédites, cette période ne doit pas confisquer les espoirs de changement, bien au contraire. Faisons place à l’action collective et à ces premières convergences. Pour être à ce rendez-vous de notre Histoire, nous proposons qu’un grand événement, une « convention du monde commun », réunisse dans les prochains mois toutes les énergies disponibles, les citoyennes et citoyens épris de profonds changements, les formations politiques, les forces associatives, les initiatives que portent syndicats et ONG. C’est une première étape cruciale et attendue pour une alternative démocratique, écologique et sociale. Nous voulons lui donner la force de notre engagement.
 
 
Premiers signataires* :
 
Syamak Agha Babaei, Christophe Aguiton, Amandine Albizzati, Claude Alphandery, Nathalie Appéré, Guillaume Balas, Jeanne Barseghian, Marie-Laure Basilien-Gainche, Laurent Baumel, Romain Beaucher, Anne-Laure Bedu, Jacqueline Belhomme, Esther Benbassa, Patrice Bessac, Olivier Bianchi, Habiba Bigdade, Loïc Blondiaux, Alice Bosler, Maurice Braud, Rony Brauman, Axelle Brodiez, Ian Brossat, Philippe Brun, Julia Cagé, Sophie Caillat, Andrea Caro, Fanélie Carrey-Conte, Lucas Chancel, Pierre Charbonnier, Christian Chavagneux, Alain Coulombel, Annick Coupé, Jezabel Couppey-Soubeyran, Françoise Coutant, Thomas Coutrot, Cécile Cukierman, Ronan Dantec, Joël Decaillon, Carole Delga, Stéphane Delpeyrat, Laurianne Deniaud, Emmanuel Denis, Gregory Doucet, Marie-Guite Dufay, Cécile Duflot, Antoine Dullin, Jérôme Durain, Guillaume Duval, Timothée Duverger, Nicolas Duvoux, Anne Eydoux, Olivier Faure, Rémy Féraud, Aurélie Filippetti, Diana Filippova, Alain Foix, Didier Fradin, Philippe Frémeaux, Guillaume Garot, Karl Ghazi, Jean-Luc Gleyze, Raphael Glucksmann, Daniel Goldberg, Guillaume Gontard, Gaëtan Gorce, Aziliz Gouez, Bernadette Groison, Florent Gueguen, Denis Guenneau, Hélène Hardy, Jean-Marie Harribey, Anne Hessel, Catherine Hoeffler, Pierre Hurmic, Marie-Hélène Izarn, Pierre Jacquemain, Yannick Jadot, Hugues Jallon, Vincent Joineau, Régis Juanico, Nina Karam-Leder, Pierre Khalfa, Yazid Kherfi, Hella Kribi-Romdhane, Thierry Kuhn, Joël Labbé, Guillaume Lacroix, Delphine Lalu, Aurore Lalucq, François Lamy, Sandra Laugier, Pierre Laurent, Guillaume Le Blanc, Joël Le Coq, William Leday, Claire Lejeune, Corinne Lepage, Elliot Lepers, Nadine Levratto, Medhi Litim, René Louail, Benjamin Lucas, François Mandil, Bénédicte Manier, Edouard Martin, Gus Massiah, Nora Mebarek, Dominique Meda, Philippe Meirieu, Claire Monod, Beligh Nabli, Naïri Nahapetian, Alexandre Ouizille, Christian Paul, Renaud Payre, Willy Pelletier, Camille Peugny, Maxime Picard, Thomas Piketty, Eric Piolle, Dominique Plihon, Dominique Potier, Alexis Poulin, Angèle Préville, Audrey Pulvar, Valérie Rabault, Jean-Paul Raillard, Gilles Raveaud, Sandra Regol, Nadine Richez-Battesti, Martin Rieussec-Fournier, Jacques Rigaudiat, Marie-Monique Robin, Johanna Rolland, Barbara Romagnan, Laurence Rossignol, Muriel Rouyer, Virginie Rozière, Michèle Rubirola, Bernard Saincy, Eva Sas, Mounir Satouri, Frédéric Sawicki, Laurence Scialom, Sabrina Sebaihi, Aissata Seck, Gabrielle Siry, Emmanuel Soulias, Jo Spiegel, Olivier Szulzynger, Sophie Taille, Bernard Thibault, François Thiollet, Isabelle This Saint-Jean, Stéphane Troussel, Henri Trubert, Hulliya Turan, Boris Vallaud, Najat Vallaud-Belkacem, Shahin Vallée, Antoine Vauchez, Denis Vicherat, Anne Vignot, Patrick Viveret.
* à titre personnel
 

Quelles perspectives pour cette gauche française saisie du remord du pouvoir dans l’urgence de sa refondation systémique et d’ensemble ?

Créé par le 11 mai 2020 | Dans : a0-blog citoyen, socialiste et républicain par temps de coronavirus, a2-Blog-notes politique de XD

Note de Xavier Dumoulin actualisée le 17 juin 2020

Quelles perspectives pour cette gauche française saisie du remord du pouvoir dans l’urgence de sa refondation systémique et d’ensemble ? P1030266

Crédits photographiques du blog citoyen, socialiste et républicain Statues dans la rue à  La Havane

 

« Nous croyons à la force de nos idées … il faut rebattre le jeu, redistribuer les cartes et nous faisons confiance en nos idées pour – dans un cadre plus vaste – progresser, s’affirmer, devenir majoritaire. Donc, c’est un calcul stratégique qui fait fond sur l’analyse que nous faisons de la crise de la mondialisation, qui fait fond aussi sur les espaces qu’elle ouvre à une gauche digne de ce nom ! »  Extrait d’un entretien avec Jean-Pierre Chevènement pour le blog citoyen, socialiste et républicain en 2008

« La vraie question s’est d’abord d’être au clair… pour construire ensemble une nouvelle dynamique… Moi, je plaide pour qu’on crée une université populaire et permanente de la gauche avec toutes les forces intellectuelles de gauche de ce pays pour qu’on se confronte, qu’on aille au bout des discussions pour savoir ce qui nous fédère et ce qui nous divise. »  Extrait d’un entretien avec Marie Noëlle Lienemann pour le blog citoyen, socialiste et républicain en 2008

« Ce qui a constitué le progrès de l’humanité, c’est le fait que les gains en efficacité obtenus par la raison, par la technique, par la science, ont permis aux êtres humains d’avoir plus de mieux être et moins de  mal être tout en ayant plus de libertés, plus de temps libre, plus de temps disponible pour autre chose que le travail, que l’affrontement à la nature.»   Extrait d’un entretien avec Jacques Généreux pour le blog citoyen, socialiste et républicain en 2008

« Pour moi, le parti communiste français, c’est comme une nappe phréatique. Il a subi, certes, beaucoup de défaites. Le communisme a été trahi ! Horriblement trahi  par certains dans le monde. Mais la nappe phréatique du communisme français, elle est toujours vivante… Et lorsque certains abandonnent les mots communiste et révolutionnaire, je pense qu’il est important pour nous de les conserver. Mais bien sûr, de les faire vivre avec les temps d’aujourd’hui et les temps de demain… »   Extrait d’une table ronde avec Claude Cabanes et d’autres militants lors de la fête des Pins à Tarnos en 2008

« Donc ce qui est important, aujourd’hui (… ) c’est de travailler à une vraie refondation et à quelque chose qui sera mieux qu’un rebond. C’est à dire faire ce que les hommes du mouvement ouvrier tentent depuis toujours de réaliser – enfin plus exactement depuis l’industrialisation de la France, fin 18° et au 19°siècle quand les ouvriers sont arrivés dans les villes, les métropoles régionales… avec des salaires très bas, les enfants dans les usines… Mais malgré le massacre de la commune, grâce à tout ce qui va se produire sous la Troisième république, il y aura un changement profond. Et puis ce sera l’école publique, gratuite ! Ce sera bien entendu, le droit du travail qui avancera- ce sera plus long – et puis ce sera un pays qui deviendra profondément républicain – c’est à dire un peuple  souverain qui ne s’en laisse pas conter ! »  Extrait d’un entretien avec Georges Sarre pour le blog citoyen, socialiste et républicain en 2008

« Mais la gauche, elle existe ! Elle travaille ! Elle est là ! Ce n’est pas parce qu’elle a des représentants qui ne la représentent pas qu’elle n’existe plus ! Je vous assure qu’elle travaille et elle travaille bien ! Pas seulement en France, mais dans le monde entier… Croyez-moi, le mouvement, il est parti ! Il est irréversible ! La seule inquiétude, c’est de savoir où en sont les dégâts. Et s’il n’y a pas une situation irréversible dans les dégâts et dans le processus de la destruction de l’humanité. Actuellement, le régime, le système actuel, il est à bout de souffle. Cet argent qui a étouffé tout le monde, il s’étouffe lui-même aujourd’hui. Et il ne faut pas le laisser mourir tout seul. Il faut l’aider à mourir et le combattre mais la relève est là et croyez-moi, l’alternative elle est prête, elle est là ! »  Extrait d’un entretien avec Danielle Mitterrand pour le blog citoyen, socialiste et républicain en 2008

Synthèse de l’article dédié à Jean-Marie, citoyen accompli.

Douze ans après la crise financière, la période présente agit comme un révélateur et ouvre un regard nouveau sur un monde en proie au coronavirus. En France, les sous-capacités hospitalières en réanimation, l’absence de masques, de tests et de matériels médicaux jettent un trouble profond dans une opinion médiatisée et retournée qui retrouve les vertus des « premiers de corvée », soignants, caissières, livreurs, les plus exposés, dans une insécurité certaine en début de pandémie.

« C’est le kairos, le moment où il faut saisir le retournement idéologique » selon le politologue Rémi Lefebvre.

Les développements contenus dans l’article proposé ci-dessous bénéficient d’un éclairage concret au travers de l’authenticité de nos humbles engagements dans les courants socialistes et républicains, de l’exercice de nos responsabilités professionnelles au sein du service public de l’emploi et de la santé et, plus largement, de nos pratiques et questionnements éthiques et politiques de « citoyen ordinaire » et « spectateur engagé ».  On trouvera dans la rubrique « à propos du blog citoyen » nos éléments de présentation.

Sur les thèmes développés, nous assumons une posture idéologique apparentée à un « réformisme révolutionnaire » sans doute plus révolutionnaire que réformiste, même dans son acception traditionnelle, le terme étant à présent totalement dévoyé par les réformes néolibérales. Nous nous  interrogeons sur les perspectives d’une gauche à refonder pour donner sens à son retour aux responsabilités nationales et nous situons résolument dans une optique de changement complet de paradigme dans une visée de reconquête démocratique des souverainetés élémentaires et nécessaires à la vie intellectuelle, politique, économique et sociale de la nation, à commencer par la première de toutes, la souveraineté populaire. Ce mouvement n’a de réelles chances d’amorcer une révolution dans les modes de production de richesses au service d’une humanité réconciliée avec son environnement qu’à la condition de s’émanciper de la doxa néolibérale. L’audace de nos « pistes » programmatiques et projectives à court, moyen, voire très long terme (il ne s’agit pas, ici, dans ce mode libre, purement exploratoire que nous livrons en débat, du niveau de précision d’un programme électoral d’élaboration collective soumis aux électeurs : calendrier, financement, détail dans l’articulation des mesures, etc.,), vient ainsi à point pour secouer les réflexes pavloviens d’une gauche frileuse et repliée, idéologiquement défaite ou confuse, et qui « s’éclate » ainsi malgré tout.  Cette contribution citoyenne en croise des milliers d’autres aujourd’hui dans un débat public dé confiné, souvent informel et spontané, qui concerne citoyens, militants et traverse les formations associatives, syndicales et politiques. Les développements sont articulés autour des points et résumés suivants :

-    La bonne implantation des gauches sur les territoires pour leur gestion locale

Historiquement, la gauche a réussi son implantation nationale, avec des évolutions contrastées qui n’épargnent pas certains bastions forts (ex du PC) ou bien qui subissent le phénomène « essuie-glace » qui sanctionne, aux élections locales, les politiques nationales. Sur ses territoires la gauche garde une réelle capacité d’actions et de réalisations au bénéfice des populations concernées.

-      La décomposition socio-spatiale des territoires de la France

Les zones péri-urbaines et rurales constituent un véritable archipel d’une France reléguée. Ce processus de délitement alimente des frustrations à la hauteur de la protestation sociale qu’elles génèrent sous différentes formes.

-   L’ambiance libérale-libertaire accompagne l’après mai 68 vers la société de consommation libidinale pour l’élargissement de la reproduction capitaliste et sa refondation doctrinale en « marchéisme » néo-conservateur dans un paradoxe apparent

Cette période marquée par la contradiction interne de la classe dominante accompagne les mutations du capitalisme. La génération libertaire de 68 fournit au capital des perspectives de consommation élargie dans un genre de vie bourgeois prétendant révolutionner le monde dans une consommation transgressive qualifiée de libidinale par le sociologue marxiste Michel Clouscard. Celui-ci dénonce la farce d’un capitalisme de consommation ayant une fonction d’intégration de la classe ouvrière. En fait le capitalisme monopoliste d’Etat tend à aligner les conditions d’existence des travailleurs face au genre de vie réservée à la grande bourgeoisie et à la fraction de la nouvelle petite bourgeoisie intégrée dans la nouvelle division internationale du travail. Le monde bouge et les bobos se fondent dans une perspective libérale-libertaire illusionniste. Pendant ce temps le monde bascule dans un marchéisme néoconservateur qui tente de mettre à bas l’Etat social. C’est la grande régression du capitalisme financier international qui doit être combattue par une gauche digne de ce nom qui saura renouer avec les couches populaires.

-   La théorisation d’un éloignement des couches populaires de la gauche comme point d’appui d’une orientation social-libérale dans une recomposition de ses alliances

Dans ce contexte le niveau d’abstention des couches populaires reste très élevé et le vote ouvrier, quand il s’exprime, ne profite plus à la gauche. Terra Nova théorise l’irréversibilité du phénomène de retournement électoral et renforce cet éloignement en cantonnant un PS mal inspiré dans la conduite des réformes sociétales attendues d’un électorat bobo.

-     Les raisons de l’abandon par la gauche de gouvernement du noyau dur de son  projet

Un examen critique du bilan des gauches au pouvoir montre un tropisme certain dans l’abandon du noyau dur des réformes programmatiques. Les dynamiques politiques dans un environnement néolibéral tournent à l’avantage des tenants de la pause sociale puis de la réorientation libérale (parenthèse libérale, politique de l’offre, fin de la politique industrielle, etc.).

-     Une rétrospection historique critique de toute la gauche dans une visée prospective pour combattre le néolibéralisme et revenir aux fondamentaux de la république sociale

Un retour sur les postures des gauches et leurs réalisations témoigne d’un bilan plutôt positif mais souvent très ambivalent. Dans les domaines sanitaires et sociaux, noyaux de l’Etat social, l’œuvre de la social-démocratie conjuguée à celui du communisme français, autorise un certain optimisme.  En Europe du Nord scandinave (et dans la Suède en particulier avec la gestion réputée de la social-démocratie longtemps au pouvoir sans discontinuité), dans l’Allemagne de longue date avec le système des assurances sociales, dans l’Angleterre avec Keynes et Beveridge et en France dans la suite des conquêtes sociales du Front populaire avec le programme de la Résistance du CNR et les gouvernements de la Libération et des débuts de la IV° République (le tripartisme), l’Europe voit l’éclosion de l’Etat-Providence conjuguant la démocratie et le développement du social, la citoyenneté politique et la citoyenneté sociale. Une citoyenneté perçue ainsi comme plus épanouie que celle amputée de sa dimension démocratique en pays du « socialisme réel ».

Il s’agit concrètement d’une part des services publics (santé, éducation, etc.) et, d’autre part, du statut salarial. Ce « compromis fordiste », arraché par les luttes et « conquis sociaux » plus qu’octroyé par les capitalistes pour satisfaire les besoins de débouchés d’une production de masse, des trente glorieuses, connait des résultats positifs en terme de partage de la valeur ajoutée. En France, la part du travail est minorée de dix points sous les quarante piteuses pour se fixer autour de 60% au bénéfice du travail. Dans la nouvelle période du « capitalisme financier mondialisé », l’Etat social subit des réformes néolibérales visant à dénaturer ses fondements et à limiter les niveaux de protections jusqu’alors assurées dans le compromis fordiste. Pourtant l’Etat social résiste et constitue un solide point d’appui pour affronter la logique destructrice du Capital pour peu que l’on sache mener ces combats sur de solides bases idéologiques (ce qui n’est hélas pas toujours et partout vérifié dans le combat syndical et politique contre la loi travail, la réforme de l’assurance-chômage, la réforme des retraites). Bernard Friot, sociologue du travail nous invite à une réflexion de fond en la matière pour passer d’une logique de répartition de la valeur (compromis fordiste ou social-démocrate dénoncé par le Capital financier) à une logique de nouvelle production de valeurs débarrassée de cette conception du travail abstrait qui valorise le Capital. Comment ? Nous y serions déjà un peu, sinon beaucoup…

Ce serait l’impensé d’un « déjà là communiste » avec les réalisations des premiers gouvernements de la IV° République à forte participation communiste (énergie, travail et sécurité sociale, fonction publique) qui imprègnent durablement la formation sociale française. Avec le droit au « salaire à vie » reconnu aujourd’hui à près d’un travailleur sur trois, la conception d’une retraite (dans des régimes spéciaux et dans le régime général à la différence du régime complémentaire AGIRC-ARCCO) comme « salaire continué » (et non « différé »), « la qualification attachée à la personne » (et non à l’emploi), Bernard Friot vante « la puissance du salariat » et dénonce tous les contre-sens mortifères qui révèlent une faiblesse d’orientation idéologique fatale jusque dans la conception des régimes par répartition défendue sur le mode « j’ai cotisé, j’ai droit » et non sur celui du « salaire continué ». Avec ce retour à la critique marxiste de « la valeur travail », travail abstrait versus travail concret, lequel peut rentrer dans la valorisation du capital ou y échapper selon les conditions de sa production (le nettoyage par un membre de la famille à la maison ou bien le nettoyage industriel par une société de service). Ce travail abstrait est calculé en temps de travail socialement nécessaire à la production d’une valeur d’usage (bien ou service pour simplifier). Il fonde l’exploitation du « travail marchandise » avec « l’extorsion de la plus-value » sur le travail réalisé. Nous insistons tout particulièrement sur cette rétrospection positive qui appelle de nouvelles conquêtes sur le modèle de la sécurité sociale en matière d’alimentation ou d’habitat (avec des caisses auto-administrées recevant et contrôlant les cotisations y relatives) et permet de fonder l’émancipation du travail sur des bases cohérentes : puissance du salariat (et non abolition selon la vulgate), « déjà là communiste » qui reste à défendre et promouvoir quand certains prônent la fin du travail et paradoxalement son partage ! Ce « Travail » qui, selon le titre d’un récent ouvrage d’Alain Supiot, « n’est pas une marchandise ! » Nous insistons particulièrement sur ces développements d’une manière générale peu connus et relevant d’une certaine abstraction théorique (comme toute analyse, la marxiste en particulier détonnant singulièrement avec les lieux communs sur le travail). Mais le néolibéralisme conduit une lutte de classe de longue date qui étouffe les potentialités d’épanouissement de « ce déjà là » communiste. Il faut donc le connaître et le comprendre pour mieux le combattre dans son articulation avec le néo-conservatisme.

-       L’analyse des gauches historiques et recomposées

On trouvera des développements complémentaires sur le PS et le PC (dans leur dynamique historique idéologique et politique). Les basculements et évolutions sont évoqués et illustrés pour ouvrir la réflexion sur le dépassement de ces gauches (dépassement interne ou bien sur leurs gauches) et les recompositions en œuvre avec les courants de la France insoumise. Une référence à la critique même de la gauche en tant que signifiant accompagne une vision critique de  cette gauche introuvable pour relever nos défis démocratiques et sociaux.

-       L’union sous pression à gauche

L’actualité livre un foisonnement d’initiatives qui traduisent un besoin d’union (peut être plutôt d’unité) sous pression venue de « la base » et de forces associatives, syndicales et politiques qui veulent saisir ce temps de retournement idéologique. La gauche socialiste et républicaine – qui ne se résume pas au nom éponyme du dernier parti né à gauche – trouve à présent un terreau particulièrement fertile dans ce nouveau paysage de crise aigüe qui tend à légitimer, plus que jamais, ses perspectives dans le champ des souverainetés et de la question sociale notamment. Ces tentatives de refondation s’inscrivent dans une perspective de rupture avec le « macronisme », ce « bloc élitiste » en déroute quand ce dernier tente de se réinventer pour faire un gouvernement d’unité nationale à la recherche d’un nouveau projet.

-       L’exploration d’une voie difficile d’un profond changement de cap

Sortir du productivisme et du néolibéralisme est un vaste chantier qui ne peut murir qu’avec une rigueur et une clarté de positionnement sur des choix fondamentaux pour orienter les luttes de classes positivement. Ce cheminement devrait s’appuyer sur l’expérience historique, la force et la réflexion présentes des acteurs politiques, associatifs et sociaux pour explorer avec ambition et réalisme de nouvelles voies au service d’une politique de civilisation. L’exploration livrée dans ce développement pose volontairement autant de questions qu’elle n’en résout. Ses grands axes programmatiques veulent être à la hauteur de ce défi.

Nous avons évacué les questions institutionnelles en lien avec la rénovation démocratique, faute de trancher un débat « constituant » autour des formes de régime (pour sortir du « présidentialisme ») en insistant sur les confusions possibles chez beaucoup de nos concitoyens entre les système parlementaires et présidentiels, le nôtre étant qualifié de semi-présidentiel ou parlementaire rationalisé avec des faiblesses certaines depuis l’inversion des élections et l’instauration du quinquennat. Faut-il revenir au septennat et à un nouveau calendrier électoral ? Nous ne trancherons pas ce débat tout en appuyant ce constat de faiblesse démocratique avec l’abaissement du militantisme relégué à un rôle de supporter des écuries présidentielles fédérées par les combats de chefs au détriment du débat public nécessaire à la représentation de l’intérêt général inscrit dans la loi par « le législateur » souverain. Plus largement c’est bien la vocation des partis qui est en cause quand les fonctionnalités partisanes devraient être enrichies et élargies à d’autres composantes d’un mouvement social, politique et culturel dans un pluralisme qui ne gomme pas les contradictions mais les exprime en vue d’une résolution au service de l’intérêt général.

Nous n’aborderons pas non plus la question majeure de la fiscalité, voulant, dans notre volonté d’émancipation du travail, porter le fer sur la cohérence du maintien d’un haut niveau de recettes en provenance des cotisations assises sur le salaire pour un nouveau contrôle du salariat sur sa sécurité professionnelle et sociale, à rebours des politiques de l’offre prenant prétexte de « l’emploi » pour abaisser en fait le coût du travail. Cette priorité n’est bien évidemment pas exclusive d’une recherche de justice fiscale et de lutte contre l’évasion fiscale.

Dans une optique de développement du modèle de sécurité sociale au bénéfice de nouveaux secteurs (alimentation, logement) sous  forme de mutualisation des moyens rendue possible par des contributions alimentant des caisses autogérées, nous voudrions inciter à imaginer de nouvelles formes de solidarité (pour une qualité de consommation populaire et un cadre de vie, économe d’énergie et avec le moins de nuisances, au bénéfice de nos concitoyens) articulées avec la création d’emplois qualifiés dans l’agriculture et l’élevage raisonnés, dans le bâtiment et les ouvrages d’art, et plus largement, les services auprès des personnes (des plus jeunes au plus âgées) dans tous les champs utiles (et notamment ceux de la santé, du social et de « l’instruction publique »).

Les idées forces qui traversent ces développements relèvent d’une vision critique des processus en œuvre depuis quarante ans d’abandon progressif de nombreuses références socialistes et républicaines en questionnant néanmoins ces dites références. Elles voudraient stimuler la réflexion idéologique d’une gauche militante et renvoient, pour inviter à les traiter au fond, aux questions essentielles du travail et de la souveraineté populaire, clés de toutes les autres souverainetés (y compris celle des travailleurs sur le produit de leur travail), dans la perspective d’une rupture dans les modes de production pour promouvoir des perspectives de planification écologique et démocratique et émanciper le travail.

Nota Bene : avertissements et mises en garde

Les contre-sens allant souvent bon train, nous voudrions alerter le lecteur sur l’importance de faire la part des choses entre une logique d’analyse d’ensemble, parfois schématique à des fins pédagogiques, et les éléments contradictoires qui la nourrissent et la constituent, ceux-ci révélant souvent la nécessité de fortes nuances dans un raisonnement plus approfondi. Il en est ainsi du mouvement social de mai 68 qui fut, in fine, récupéré par un capitalisme avide de nouveaux débouchés sans pour autant se réduire à ce processus majeur de recomposition du capitalisme. Pour rester sur cet exemple, la critique de la recomposition capitaliste libéral-libertaire, abordée ici, n’invalide pas, loin s’en faut l’importance d’une conquête emblématique de cette mobilisation ouvrière : celle de la reconnaissance de la section syndicale d’entreprise qui va durablement modifier les capacités d’intervention syndicale. Dans le même  sens, la critique d’une « consommation libidinale » ne saurait s’assimiler à une dévalorisation péjorative des conquêtes sociétales en matière de droits d’expression ou à disposer de son corps et, plus largement, dans le champ de l’autonomie individuelle et de la remise en cause des vieilles hiérarchies dans le code civil. En retour, ces éléments ne sauraient masquer l’illusion d’un mouvement révolutionnaire quand le romantisme d’une jeunesse contestant l’ancien ordre moral l’a emporté, dans la mémoire collective véhiculée par un gauchisme mondain, sur l’analyse plus concrète d’un mouvement ouvrier qui, avec ses composantes les plus combatives, loin d’avoir trahi sa classe, a su orienter avec réalisme et volontarisme une lutte de classe pour augmenter les droits démocratiques et sociaux et une meilleure rémunération du travail. Cet exemple de démarcation contre tout réductionnisme vaut dans bien d’autres domaines explorés dans nos développements. Autour de la critique du productivisme qui ne signifie pas allégeance aveugle aux théories de la décroissance ou celle du social-libéralisme qui ne gomme aucunement l’apport historique de la social-démocratie et la pertinence d’un projet socialiste s’appuyant sur ce « déjà là communiste» lui-même vanté pour l’apport du communisme français aux caractères originaux de la formation sociale française, sans pour autant nier la part d’ombre de cet héritage politique. Dans le brassage des éléments historiques qui illustrent nos propos nous avons intentionnellement tu le phénomène du pacifisme de l’entre deux-guerres qui a marqué une large fraction de la gauche française avec le courant socialiste et planiste de la SFIO et celui du communisme qui fut mis hors la loi au prétexte de son alignement sur l’URSS avant que celle-ci ne paie le plus lourd tribut à la guerre contre l’Allemagne nazie quand la résistance française n’aurait jamais trouvé son développement sans s’appuyer sur une base ouvrière et révolutionnaire. Autre exemple, la critique du phénomène « bobo » analysé dans cet article veut démasquer plus largement « l’impertinence » de « la critique artiste » qui vient en fait alimenter la stratégie de recomposition élargie du capital, en légitimant notamment de nouveaux modes de management, dits à tort participatifs, quand on a vu dans l’expression de cette « nouvelle petite bourgeoisie » libérale-libertaire le socle d’un mouvement d’émancipation sociétale sans précédent. Mais, d’un point de vue fonctionnaliste, « les faits sont têtus » ! Et cette société « permissive envers le consommateur » n’en est pas moins, et plus que jamais, « répressive  envers le producteur ». D’où le besoin d’un retour à la critique socialiste originelle et toujours originale dans ses développements contemporains.

Les grandes thématiques développées dans l’article ci-dessous

Sur les territoires, les gauches assument le plus souvent, et avec succès, leur gestion locale

Nous vivons une période  de décomposition socio-spatiale des territoires de la France dans un véritable archipel avec ses milieux péri-urbains et ruraux disloqués

L’ambiance libérale-libertaire qui accompagne l’après mai 68 vers la société de consommation libidinale caractérise une période clef de l’élargissement de la reproduction capitaliste et de sa refondation doctrinale en « marchéisme » néo-conservateur dans un paradoxe apparent

Avec le phénomène « bobos », la nouvelle sociologie politique électorale nourrit les orientations de la boîte à penser du PS Terra Nova qui fait son deuil de l’éloignement des couches populaires au bénéfice d’une recomposition du projet politique et des alliances du PS

Au sein de la dite gauche, le complexe de la séduction et la peur de mécontenter l’opinion publique, cette invention médiatique, finissent par édulcorer le noyau dur d’un projet politique fédérateur et populaire combattu par le pôle social-libéral hégémonique qui refuse d’aller à rebrousse-poil de l’idéologie dominante

La crise liée au coronavirus témoigne ainsi de la nécessité de revenir aux fondamentaux de la république sociale dans les champs sanitaires et sociaux. Elle invite donc à une rétrospection historique critique du bilan de la gauche dans une visée projective pour sortir résolument du néolibéralisme

Mais d’abord de quelle gauche parle-t-on?

Aujourd’hui à gauche, « l’union sous pression » semble préférée à l’hypothèse d’un gouvernement de salut public

Il conviendrait d’ouvrir résolument la voie difficile d’un profond changement de cap politique, économique, social et écologique

Temps de lecture

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Documentation-bibliographie

Le Post-scriptum intègre des références par grandes thématiques et auteurs dans un développement d’ensemble préféré à de fastidieux renvois à des notes spécifiques.

A Jean-Marie

En souvenir d’un certain 10 mai 1981 : Crise sanitaire oblige et expériences faites, quelles perspectives pour cette gauche française saisie du remord du pouvoir dans l’urgence de sa refondation systémique et d’ensemble pour donner sens à un retour aux responsabilités nationales ?

Introduction

Ce titre volontairement « alambiqué » veut exprimer tout le paradoxe de cette gauche aux multiples visages et aux  parcours complexes semés d’espoirs, de réussites et d’échecs. On limitera le propos aux seules gauches françaises disponibles, expériences faites, pour assumer l’exercice du pouvoir dans une logique espérée de fidélité aux attentes populaires. Au sein de ces gauches républicaines radicales, citoyennes, socialistes, écologistes et communistes, incluant la gauche dite de gauche (gauche de la gauche?), qui expriment autant qu’elles les résument dans leurs rapports respectifs et au pouvoir, à la tête de l’Etat, les contradictions inhérentes à leurs postures paradoxales (contestation opportuniste dans un manque de clarté idéologique et programmatique/difficulté à traduire une réelle politique alternative à celle contestée dans l’opposition), on privilégiera l’examen historique critique des gauches socialistes et communistes en perte vertigineuse d’influence en rapport aux autres mouvances élargies de la France insoumise et des écologistes. S’agissant de ces derniers, on s’attachera à souligner l’ambivalence de cette force résultant d’une poussée électorale venant d’un électorat mouvant tant du point de vue sociologique que politique.

Chacun appréciera les conditions d’une contribution de toutes ces formations à la constitution d’un nouvel et large « rassemblement populaire », voire « populaire républicain », à l’aune de la compatibilité de leur posture avec celle d’un « évolutionnisme révolutionnaire » mettant en œuvre un changement complet de paradigme dans la tradition des « mouvements ouvrier et socialiste » – eux-mêmes historiquement distincts – pour la « République sociale » (autrement dit « la Gueuse », selon l’expression péjorative historique de ses ennemis de classe qui donne toute la dimension de ce repoussoir pour l’ordre social bourgeois!).

Révolution, dans le sens donné par Marx à l’édification d’une société qui constituerait « une renaissance dans une forme supérieure, d’un type social archaïque » comme le soulignait le philosophe Jean-Claude Michéa dans « les mystères de la gauche », réfutant ainsi les présupposés de ce prétendu « progressisme de gauche » qui organise la fuite en avant (toujours prêt à vilipender et conspuer le conservatisme et les néo-réactionnaires). Processus susceptible de conduire la transition  de « l’exercice à la conquête du pouvoir » (au sens que Léon Blum accordait respectivement à ces deux termes d’un mouvement graduel de réformes puis de basculement révolutionnaire dans une équivoque doctrinale opportuniste) dont la condition dynamique parait toujours celle du chemin vers l’hégémonie culturelle et politique d’un socialisme démocratique, donc aux racines républicaines, selon la perspective jaurésienne réaffirmée par Ernest Labrousse. Révolution en réponse aux défis du temps présent (et donc adaptée au « changement de climat » intellectuel en pleine érosion du néolibéralisme et explosion du risque écologique) et en rupture d’avec les lieux communs de la politique social-libérale. L’exploration des grandes lignes programmatiques qui constitueraient le vecteur de cette révolution sont proposées à court, moyen, voire très long terme et mises en perspective dans la conclusion de cet article.

Sans aborder le travail politique et idéologique partisan et d’éducation populaire que recouvre un tel chantier dans « la constitution d’un nouveau bloc au pouvoir », « bloc populaire » ou « populaire républicain » (versus « bloc élitiste » ou « souverainiste identitaire populiste »), mais en entamant une ébauche critique de la réception de cette notion emblématique -  et de plus en plus énigmatique – de « la gauche » qui ne voudrait pas s’aliéner le mouvement socialiste historique quand celui-ci n’a jamais été aussi étranger à l’inspiration des politiques conduites par la dite « gauche de gouvernement ». Nos humbles mais authentiques expériences de « citoyen ordinaire » et « militant de base » (parsemés dans des notes personnelles rattachées au texte ci-dessous mais que nous réservons à nos inspirations d’écriture) révéleront aux plus jeunes ce que peut être la difficulté d’un engagement concret dans un combat pour le socialisme pour l’émergence d’un « mouvement d’en bas », sans s’enfermer dans le mode élitiste de « la politique professionnelle coupée des masses et de la base » et sans ignorer pour autant l’importance d’un « mouvement d’en haut » pour la conduite des réformes.

Dans ce large ensemble des formations historiques et/ou recomposées à gauche, chacune d’elles oscille entre logique partisane (pouvoirs d’appareil et recherche de  gains électoraux) et nécessités stratégiques (union de la gauche, unité et/ou pouvoir populaire et /ou unité nationale) pour répondre au nécessaire dépassement des intérêts partisans dans l’accompagnement de ces luttes de classes pour le service du peuple, de l’intérêt national et d’un intérêt général qui devrait prévaloir sur toute autre considération. Dépassement plus que jamais nécessaire dans cet épisode dramatique de crise sanitaire, écologique, sociale, économique et démocratique majeure quand d’aucuns évoquent même un gouvernement d’union nationale ou de salut public alors même que le « macronisme », ce bloc bourgeois illusoire et élitiste en pleine tornade, associe déjà ministres en provenance de la droite et de la gauche dans la conduite des réformes néolibérales fortement contestées par nos compatriotes (loi travail, assurance-chômage, réforme des retraites, la première aggravée par la loi d’urgence sanitaire et sa prolongation, les deux suivantes aujourd’hui suspendues).

Sur les territoires, les gauches assument le plus souvent, et avec succès, leur gestion locale

La posture de la gauche dans l’exercice du pouvoir d’Etat parait plus problématique que dans celui des collectivités locales. Celles-ci s’administrent librement depuis les lois communales de la III° république et ont trouvé un nouvel épanouissement départemental et régional avec la décentralisation (qui a aussi concernée les collectivités locales à statut particulier d’outre-mer), grand œuvre du socialiste Gaston Deferre. Les avancées en la matière intègrent aussi l’impact de la loi Chevènement sur les regroupements communautaires quand les réformes plus récentes n’ont pas atteint le stade de leur maturité mais laissent néanmoins circonspects.

Sur les territoires, les gauches assument le plus souvent, et avec succès, leur gestion locale. Avec à cet égard, de notables résultats exprimant une capacité d’enracinement doublée de celle à faire vivre « le socialisme municipal » qui puise ses racines dans ce possibilisme théorisé par le docteur Paul Brousse, à la fin du 19° siècle, avec l’éclosion des services publics qui connaîtront une lente consécration jurisprudentielle. Depuis, le communisme, à son tour, réussit localement dans sa géographie électorale municipale et départementale (à l’origine tant dans les zones industrielles ouvrières de tradition plutôt guesdistes que dans les départements agricoles inspirées par une forte influence radicale) à s’imposer progressivement comme force majeure durable malgré une érosion récente de ses bastions parallèle à celle de sa perte d’influence continue depuis les années Marchais (qu’il s’agisse de périodes d’avènement de ministres communistes au gouvernement de la France sous P.Mauroy de 1981 à 1984 puis L.Jospin de 1997 à 2002 ou de phases d’opposition à la droite ou de soutien critique, voire d’opposition à la gauche socialiste).

Et depuis la poussée des verts des années 90, eux-mêmes intégrés dans des gestions gouvernementales, l’élection de candidats issus de sensibilités écologistes modifie les repères traditionnels de clivage gauche-droite dans ces différentes collectivités territoriales avec cependant une tendance à l’agrégation des écologistes au sein des exécutifs de gauche.

Dans cette géographie politique, des communes, départements et régions, la gauche, initialement majoritairement radicale et républicaine avant son évolution socialiste et communiste, a profondément imprégné sa culture et sa marque au bénéfice des populations avec des orientations concrètes donnant sens aux politiques locales. Lors des élections municipales de 1977 puis de 1983, la gauche socialiste nationalisait son implantation dans ses nouvelles terres de missions à l’Ouest avant de conquérir plus tard nombre de grandes villes. Avec des périodes de forte hégémonie, la gauche pouvant se trouver majoritaire sur l’ensemble de ces échelons territoriaux. Ceux-ci ont pu même constituer des enjeux électoraux de contestation du pouvoir central avec cet effet essuie-glace balayant les politiques à la tête de l’Etat dans les élections locales qui cristallisent, en cours de mandat présidentiel, tous les mécontentements. La présidence Hollande qui s’est engagée avec une omnipotence des socialistes dans tous les échelons de la représentation électorale devait connaitre ce formidable phénomène de basculement local.

Nous vivons une période  de décomposition socio-spatiale des territoires de la France dans un véritable archipel avec ses milieux péri-urbains et ruraux disloqués

Le dit effet essuie-glace s’appliquant donc autant envers la gauche qu’envers la droite avec le succès relatif de celle-ci aux dernières élections régionales sous le mandat du président Hollande, malgré le bon score du FN qui ne parvint pas à transformer l’essai pour la conquête des exécutifs. Cet ex-FN aujourd’hui RN qui, affranchi de la pesante tutelle paternelle vieille France antigaulliste, catholique intégriste, mêlant  vichyssois, poujadistes et anciens de l’OAS et du mouvement Occident, a muté en force populiste identitaire sous l’impulsion d’une héritière prête à tronquer et troquer l’héritage familial (très disputé par sa nièce) et à capter pour mieux le détourner, l’attachement populaire aux valeurs de laïcité et de sécurité.

Un vrai danger pour la démocratie dans cette période  de décomposition socio-spatiale des territoires de la France dans un véritable « archipel », selon l’expression de Jérôme Fourquet, avec ses milieux péri-urbains et ruraux disloqués, habités par les populations autochtones mais aussi issues de l’émigration de nationaux ou de l’immigration. Ces transferts liés à la gentrification des centres-villes, laissent les populations expulsées en proie à la déqualification (disqualification?) professionnelle et sociale et au chômage de masse sur des territoires souffrant d’une désertification industrielle et d’un effacement de la puissance publique et de ses services publics (postes et autres guichets) et de la montée de l’insécurité dans des zones de non droits plus exposés à la délinquance et à la criminalité sans véritable protection. Entre ces composantes de la population il existe parfois des conflits liés aux pertes d’identité ressenties dans des confrontation au quotidien de modes de vies faisant mauvais ménage et objets d’une stigmatisation exagérée de part et d’autre (songeons aux néo-ruraux qui vont ester en justice contre le chant matinal du coq, le tintement des cloches de l’église ou les odeurs des élevages aviaires ; le sentiment d’insécurité dans les cages d’escalier dans les immeubles des grands quartiers ; les agissements et les violences des dealers et plus largement  les incivilités.). Avec une médiatisation excessive et une exploitation à des fins politiciennes de la droite dure provoquant des réflexes pavloviens d’une gauche différentialiste tombant dans tous les pièges et tenant pour la prévention contre une droite sécuritaire affichant avec bonheur sa volonté répressive, les deux partis, dans une crispation idéologique dogmatique, refusant le dépassement de ce jeu de rôle en tentant de discréditer les politiques républicaines de sortie par le haut : éducation des bien nommés « sauvageons » (à l’image des arbres sans greffons), développement de la police de proximité ; accès facilité à la naturalisation dans le respect des exigences civiques et sociétales, refus des communautarismes et promotion d’un Islam de France et des valeurs de la laïcité, lutte contre les radicalisations, etc. Ces politiques républicaines ont été inspirées, initiées ou conduites par l’ancien ministre Chevènement ou avec son concours plus récemment.

Comme l’indique Ameyric Monville reprenant Michel Clouscard,  « le capitalisme, en détruisant les supports matériels de l’esprit républicain,  porte la guerre civile chez les pauvres : l’affrontement qui naît de la promiscuité des cités ouvrières, entre le sous-prolétariat et le prolétariat, entre le travailleur immigré de l’intérieur et celui de l’extérieur, entre le chômeur et le travailleur. Tout est fait pour scotomiser la culture populaire, empêcher la reconstitution d’un front populaire. C’est le temps de l’incommunicabilité et de l’absence de toute médiation, celui des frustrés revanchards qui veulent leur part du gâteau : tout est prêt pour un nouveau fascisme ». Le prix Goncourt 2018 « Leurs enfants après eux » de Nicolas Mathieu exprime, avec la poésie des mots crus, cette réalité vécue dans la profondeur de ses ressorts psychosociologiques. Ce roman réaliste interroge le devenir de cette jeunesse d’une cité du Nord en proie à toutes les incertitudes de l’existence de ce monde en « crise » après la fermeture de ses hauts fourneaux…

L’ambiance libérale-libertaire qui accompagne l’après mai 68 vers la société de consommation libidinale caractérise une période clef de l’élargissement de la reproduction capitaliste et de sa refondation doctrinale en « marchéisme » néo-conservateur dans un paradoxe apparent

Dans le même temps le monde « bobo », incline à la critique d’une réaction populaire en provenance des zones sinistrées et portée par un sentiment d’insécurité et de perte d’identité. Sentiments certes exacerbés et exploités à des fins politiciennes par une droite extrême surfant sur cette vague sécuritaire et xénophobe qu’elle cultive à l’envi! Cette critique « bobo » du « monde des beaufs » et des « petits blancs » va de pair avec la stigmatisation d’une politique promouvant le civisme et la citoyenneté, politique d’intégration républicaine jugée trop sécuritaire avec ses relents de « moisie », sinon assimilée, sans autre forme de procès, à celle du Front national, aujourd’hui RN. D’ailleurs, la seule évocation de la nation ou de l’intérêt national semble une véritable provocation aux yeux des grands et petits bourgeois cosmopolites tenants du multiculturalisme et du « droit à la différence ». Et que dire du drapeau tricolore et de la Marseillaise, symboles républicains abandonnés à l’extrême droite qui dispose ainsi d’un patrimoine immatériel national plus important encore que l’héritage encombrant du père! Pourtant cette même idéologie libérale-libertaire glisse vers un libertarisme affirmé qui fait du marché le veau d’or de nos sociétés. Celles-ci dérivent vers un individualisme forcené ou un communautarisme affiché qui provoquent ces réflexes de repli identitaire. Selon Jacques Généreux ( La grande régression 2010), « Athées néofascistes, fondamentalistes, religieux, ultraconservateurs, « vieux réacs » et « nouveaux réactionnaires » de toutes obédiences se sont retrouvés sans peine aux côtés de nos soi-disant « néolibéraux » pour soutenir des politiques combinant recul des droits sociaux, atteintes aux libertés publiques, réduction des dépenses sociales, inflation des politiques sécuritaires, islamophobie et apartheid communautaire ».

- Une conscience plutôt libérale-libertaire pour des bourgeois-bohème en mal d’identité

Quand les bobos clouent au pilori la politique de tradition républicaine réputée « étatiste », « jacobine », sécuritaire », « répressive », « nationaliste », « industrialiste » et « élitiste », ils lui opposent  une écologie de préférence apolitique, c’est à dire d’une grande plasticité – comme le révèle la trajectoire d’un Cohn-Bendit passé de l’anarchisme au « macronisme » après sa glorieuse épopée chez les verts européens – s’attachant d’abord à leur cadre de vie, ou un social-libéralisme ouvert aux questions sociétales mais sensible, avec sa politique de l’offre, à l’idéologie néolibérale qui vise à soulager des « charges sociales » et de la « pression fiscale » qui « plombent l’économie » française tributaire des contraintes externes en empêchant la création d’emplois dans de potentiels gisements d’une économie ouverte aux échanges internationaux qui doit adapter sa règlementation fiscale et sociale en conséquence. Le « pacte de compétitivité »  de F.Hollande ne faisait-il pas écho à ce « choc de compétitivité » attendu des milieux d’affaire du MEDEF quand dans les années 90 l’argumentation principale des socialistes en faveur du traité de Maastricht était ce message insolite d’une Europe sociale avec un alignement par le haut de la fiscalité, des salaires, de l’emploi, des conditions de travail et, plus largement, de la protection sociale? Tout aussi « jésuites », ces bourgeois « bougistes » et «bohèmes», s’accommodent fort bien d’une mondialisation dont ils dénoncent pourtant les effets redoutables sur le changement climatique et la pollution des mers (développement du fret routier, aérien et maritime, faiblesse des normes environnementales, explosion de l’industrie du tourisme international avec « tour opérator »,  low cost et complexe hôtelier) et d’une division internationale du travail permettant aux firmes les moins disant en terme de respect des normes environnementales et sociales de délocaliser dans les pays à bas coûts de main d’œuvre (tristes exemples actuels de la Chine et de l’Inde pour le médicament et les matériels médicaux qui nous manquent tant). Ce lobby bobo-vélo-éo (lienne) ne rencontre-t-il pas celui des lili(putiens), certes plus affirmé dans la défense de « la régulation par le marché » et de « la concurrence libre et non faussée » ? Ne voit-il pas d’un bon œil le déplacement des industries polluantes hors de son paysage au bénéfice d’une prétendue société de service post-industrielle dans un monde virtuel où le numérique et la voiture électrique surgiraient dans un territoire hors-sol déconnecté de toute industrie extractive et polluante et où l’ingénierie des couches supérieures en cols blancs remplacerait le trivial et salissant travail manuel? Avec au passage quelques paradoxes quand les verts allemands ont accompli cet exploit dans leur refus obstiné du nucléaire d’encourager l’énergie carbonée qui laisse une empreinte écologique très forte.

Tout cet enchevêtrement de pensées confuses, de tête à queue idéologique et d’irresponsabilité politique s’accomplit dans une ambiance lili (libérale-libertaire) faisant de l’après mai 68 une période de recomposition de la société de « consommation mondaine libidinale, ludique et marginale » selon l’expression du regretté sociologue Michel Clouscard (disparu en 2009) que nous rejoignons dans sa critique datée du « capitalisme de la séduction et « de la « social-démocratie libertaire », du « néo-fascisme » et de « l’idéologie du désir ». L’éclairage de David Vachon de l’université de Montréal est très pertinent pour saisir cet état d’esprit qui va nourrir cet esprit post-soixante huitard.

« En milieu militant et universitaire, Mai 68 joue d’une certaine manière le rôle d’un mythe moderne. On y retrouve ses idoles (Daniel Cohn-Bendit, ex-anarcho-trotskyste aujourd’hui réformé en parlementaire de l’UE), Satan et ses cerbères (De Gaulles et les CRS), ses écrits presque sacrés (Éros et civilisation d’Herbert Marcuse publié en 1955), ses artistes qui en chantent la nostalgie (Renaud et L’Hexagone), mais surtout, son image idyllique dans l’esprit de nombreux militants identitaires. La fonction du mythe (muthos), que l’on oppose traditionnellement au discours rationnel (logos), est de présenter la partie pour le tout. Cela a pour effet, entre autres, de figer la représentation du réel dans une vision totalisante, en plus de rendre impossible toute pensée dialectique de l’histoire ».

Cet extrait des actes d’un colloque « socialisation et conformisme » (Association des cycles supérieurs en sociologie de l’Université de Montréal ACSSUM https://socio.umontreal.ca/public/FAS/sociologie/Documents/5-Departement/Colloques_et_actes_de_colloques/XIe_colloque_de_l_ACSSUM-Socialisation_et_conformisme_Oct2016.pdf) les 10 et 11 mars 2016, est issu de l’exposé de David Vachon de l’université de Montréal, sur « Militantisme identitaire et double ignorance » qui vient à l’appui de nos explications sur la pensée de Clouscard dans la critique de la consommation transgressive.

« Pourquoi est-ce justement le Mai 68 des étudiants qui s’est imposé, pour finalement se cristalliser dans le mythe moderne que l’on connaît aujourd’hui ? La thèse la plus intéressante permettant de répondre à cette question de fond vient d’un marxiste français nommé Michel Clouscard. Ce dernier est reconnu pour avoir critiqué sévèrement la mutation de la gauche traditionnelle vers un libéralisme libertaire, se ralliant à l’économie de marché et transformant le terrain de lutte autour de questions d’ordre sociétal, c’est-à-dire des objectifs principalement identitaires (lutte sexuelle, reconnaissance des minorités ethniques ou religieuses, etc.) Concernant le tournant de Mai 68, Clouscard affirme que, loin de représenter une forme progressive d’émancipation, la monopolisation du discours par l’avant-garde estudiantine représente une simple révolte de la nouvelle bourgeoisie pseudo-contestataire, contre la vieille bourgeoisie puritaine, dont le but effectif était d’étendre le marché capitaliste, auparavant limité par la morale bourgeoise. Autrement dit, la mutation de la gauche militante à partir de Mai 68 relève davantage d’une usurpation par la petite-bourgeoise oisive, contre la classe productive et réellement révolutionnaire. À partir de ce moment, la conscience révolutionnaire ne se détermine plus par son statut de producteur non propriétaire de ses moyens de production, mais plutôt par son mode de consommation, liant ainsi ethos révolutionnaire et modes identitaires consuméristes. D’où la critique de Clouscard envers la deleuzophrénie et de sa mise au pinacle du désir comme force émancipatrice : Aussi, le modèle de la nouvelle consommation sera l’émancipation par la transgression. [...] Consommer, c’est s’émanciper, transgresser c’est être libre ! jouir c’est être révolutionnaire !!! [...] Politiquement, [le néocapitalisme] a dévié l’élan révolutionnaire d’une certaine jeunesse des diversions et identifié mode et révolution. (Clouscard, «  Néo-fascisme et idéologie du désir » 1973) »

On pourrait évoquer, aujourd’hui, dans ce cadre donné par Clouscard, une société de consommation autour des éléments suivants : audio-visuel, économie des loisirs, mode vestimentaire, gentrification des cœurs de villes touristiques, domotique dans l’habitat quotidien et développement des résidences secondaires, industrie des biens culturels et immatériels, publicitaires et marketing, essor de la distribution via les nouvelles plateformes, explosion de la téléphonie, du digital et du numérique pour les branchés. Une consommation au profit des secteurs de cette nouvelle petite bourgeoisie (NPB) – qui manifeste paradoxalement une sensibilité aiguë sur les questions relatives à la survie de la planète antinomique mais paradoxalement symétrique à sa complice participation à « l’empreinte écologique » de son mode de vie et apte à dénoncer « ceux qui fument des gauloises, se chauffent au fioul et roulent au diésel » selon les mots blessants à l’encontre des gilets jaunes de l’ex porte-parole du gouvernement – Benjamin Griveaux qui, suite à ses frasques dans des vidéos sexuels menacées d’être rendues publiques, devait plus tard renoncer à la candidature LRM à la mairie de Paris. Ce type de consommation élargie rompant avec le mode de vie sous « le capitalisme gaullien à la papa » des plus modestes et des couches populaires traditionnelles, encore et toujours limitées dans leur pouvoir d’achat de salariés smicards, d’autoentrepreneurs, de travailleurs indépendants, de chômeurs ou de « bénéficiaires des minima sociaux » n’autorisant une consommation qui n’a que l’apparence du luxe et de la frivolité mais répondant surtout aux besoins élémentaires de l’existence et de la reproduction de la force de travail (habitat, alimentation, équipements électro-ménager, communication et  transports) d’un prolétariat réputé aliéné (boulot-métro-dodo) qui a de plus en plus de mal à boucler ses fins de mois. Clouscard a remarquablement déconstruit l’idée d’une société de consommation qui ferait fi des mécanismes de ségrégation sociale dans le capitalisme fondé sur l’extorsion de la plus-value par la répression des producteurs. Et contrairement aux thèses de Marcuse sur l’intégration de la classe ouvrière par l’extension de la consommation de masses, le sociologue analyse précisément les types de consommation selon le mode de vie des couches populaires qu’il différencie du genre de vie des fractions de la bourgeoisie dominante.

 - Un mode de vie toujours contraint pour le plus grand nombre et une consommation débridée pour les plus riches

« Après le plan Marshall et Mai 68, les idéologues des secteurs pilotes comme l’audiovisuel, la mode, les loisirs, vont promouvoir avec succès la consommation d’émancipation transgressive comme prétendu combat d’avant-garde contre le néo-capitalisme. Ce qui assurera de formidables nouveaux profits et la neutralisation de la lutte des classes. L’Anti-Oedipe de Deleuze/Guattari paru en 1972 en exprimera l’exaltation maximale ».

Pour mieux comprendre, empruntons quelques extraits de « la revue du projet » (PCF et FDG) de juin 2014, dans la rubrique  Critiques  « le capitalisme selon Michel Clouscard » de Patrick Coulon. « Dans Néofascisme et idéologie du désir Clouscard entame la polémique avec Deleuze, Foucault, Reich et Marcuse. Elle permet de dresser, quatre ans après, un constat d’échec de mai 1968 et de la société qui se met en place à partir de là. Selon Clouscard, malgré les dix millions de travailleurs dans la rue, c’est la face marketing de l’idéologie soixante-huitarde qui l’a emporté. « L’idéologie du désir » n’aura servi qu’à débloquer les « marchés du désir » entérinés par le plan Marshall, pour mieux réduire le désir au marché. Toujours selon Aymeric Monville « si Balzac a vu l’arrivée du capitalisme, quand son époque se complaît encore dans les rêveries romantiques pour la droite, le socialisme utopique pour la gauche, Clouscard aurait décrit l’arrivée du néocapitalisme, ou plutôt le type de compromis qu’invite le capitalisme en phase ascendante et que l’on voit aujourd’hui se fracasser sous nos yeux.

Pour résumer : après-guerre, par le déplacement des populations et par l’organisation de nombreux équipements collectifs devenus nécessaires à la reproduction de la force de travail et à la nouvelle urbanisation, le capitalisme monopoliste d’État produit à la fois le produit et le client.
Auparavant, le capitalisme se contentait de dire comment produire. Désormais il va dire comment consommer, et au-delà comment vivre.
Pour contrecarrer la crise des débouchés, on exploite également les loisirs, et aujourd’hui la consommation elle-même. L’exploitation prend d’autres formes. La marchandise est arrivée à un tel degré d’accumulation qu’elle devient non pas seulement image ou spectacle, ce qui est une partie du problème, mais surtout dressage, de l’enfance à la tombe. Dressage véritablement anthropologique, destiné à influencer sur le processus d’hominisation ; la transformation du citoyen en « homo oeconomicus », de la société en marché. »

« Le marché du désir c’est l’engendrement réciproque de l’économie de marché – orientée vers la satisfaction des besoins – et du désir, une création du libéralisme libertaire qui redynamise l’économie du profit :
le fantasme devient marchandise licite ;
le « produit » est élaboré par de nouveaux métiers ;
un apprentissage quotidien de masse « forme » la clientèle potentielle, en particulier avec le nouveau marché des jeunes et des femmes. »

Et l’auteur conclut sa critique en rappelant que « Michel Clouscard a publié plus d’une dizaine d’ouvrages et donc que le lecteur aura de quoi satisfaire sa soif de connaissance approfondie de cet auteur engagé auprès du PCF sans en être membre. »

Selon Clouscard, le bloc capitaliste c’est l’ensemble impérialisme américain, Europe des trusts, régionalisation. Le projet du capitalisme monopoliste d’Etat vise « une mutation de l’Etat qui doit, d’une part, quitter la fonction de l’Etat traditionnel, d’autre part, s’opposer à la nation des instances, services, fonctions, institutions qui sont le résultat de l’action républicaine, démocratique, socialiste, patriotique (laquelle nation s’oppose au nationalisme, idéologie des notables, de l’armée, de l’Eglise, des forces bourgeoises traditionnalistes). » Prise en tenaille par l’Europe des trusts et le régionalisme, la Nation ne sera plus un frein à l’expansion néo-capitaliste. « L’appareil d’Etat pourrait se vouer aux intérêts de l’Internationale capitaliste sans opposition ; les monopoles régneraient sur les masses réduites à la consommation-transgressive, au permissif, à l’irresponsabilité (la deleuzophrénie). »

Nous avons là l’illustration concrète de la manière dont le capitalisme de la séduction assure le développement « intensif » du marché pour contrer une crise de débouchés qui serait fatale à l’accumulation du capital sans laquelle il n’y aurait ni capitalisme, ni profit. L’autre développement dit « extensif » accompagnait les politiques colonialistes que Lénine théorisait en « impérialisme, stade suprême du capitalisme »  après saturation du marché mondial, et Rosa Luxemburg comme « impérialisme », « expression politique du processus d’accumulation du Capital ».

Une accumulation capitaliste pour de nouveaux débouchés dans un mode de consommation hiérarchisé et adapté aux différents segments de consommateurs potentiels et qui trouve toujours ses ressorts dans le marketing, la publicité et aussi le mimétisme et la fascination des couches dominées par le mode de vie des dominants avec un développement du capitalisme de consommation de masse qui programme l’obsolescence de ses marchandises (équipements électro-ménagers, électronique des véhicules, etc.). Et dans cette société du spectacle, mise à nue par les situationnistes, le règne de la valeur d’échange tournée sur elle-même et devenue sa propre finalité, c’est à dire la possession de valeurs symboliques, ce pouvoir des apparences. Avec chez les générations contemporaines de cette recomposition capitaliste, cette attirance phénoménale pour les vêtements et gadgets de grandes marques ou bien, pour les jeunes envieux moins fortunés, les répliques de ces modèles fabriquées et commercialisées par la grande distribution et ses enseignes qui fleurissent dans le péri-urbain ou les circuits parallèles de la contrefaçon dans un système dérégulé de trafic mondial. Une consommation débridée d’une marge de la jeunesse incitée parfois à l’incivilité, la délinquance et la criminalité (dealers) en miroir des pratiques de « la délinquance en cols blancs », des refuges dans les paradis fiscaux et du blanchiment de l’argent sale qui n’épargnent (si j’ose dire) même pas une part, certes infime mais au combien symbolique, de la « classe politique »!

Dans tous les cas, la confiscation du pouvoir réel (économique, social et culturel) par les fractions dominantes de la grande et petite bourgeoisie (du fait de leur bon positionnement dans la NDIT), héritiers nantis du capital économique, social et culturel et de la distinction sociale qui va avec. Et de l’apparence d’un pouvoir économique chez le prolétariat moderne ou les couches moyennes paupérisées, dans la possession d’objets (téléphonie, jeux numériques, et vêtements) ou de biens mobiliers ou immobiliers (voiture ou logement acheté avec un crédit et des frais de fonctionnement) sources de dépenses (carburant, entretien, taxes et charges)  qui « pompent » une part énorme du budget de la consommation populaire. Ces couches moyennes déclassées venues du monde entrepreneurial qui ont tout perdu  dans une relégation économico-spatiale stigmatisante (gilets jaunes en révolte), les mêmes devant payer le prix d’une écologie punitive dans leur mode de vie qui tourne en rond avec la hantise des fins de mois (coût du carburant taxé avec une distanciation de l’habitat en zones déclassées donc loin des lieux de travail et parfois des commerces, et l’exigence accrue de mobilité). D’où la forte et durable mobilisation des « gilets jaunes », phénomène irréductible à une base de manœuvre électorale (malgré toutes les tentatives de récupération) mais plutôt expression d’une lutte des classes sans orientation idéologique univoque et à la recherche de nouvelles dynamiques comme l’atteste la présence de représentants (auto-désignés) de ce mouvement dans les manifestations contre la réforme des retraites et, aujourd’hui, à l’unisson dans le grand élan de reconnaissance sociétale envers « les premiers de corvée ».

- Un capitalisme en mutation

Cette modernisation post-soixante-huitarde annonçait ainsi le renforcement de la domination et de l’élargissement de la reproduction d’un capitalisme monopoliste d’Etat exerçant « une pression accrue sur les conditions de vie et de travail des salariés » qui se traduit « pour l’essentiel, par une tendance à l’alignement des conditions de vie et de travail des couches intermédiaires sur celle des ouvriers. C’est le rôle en particulier, de la politique des revenus ou de la « masse salariale » qui tend à faire supporter aux employés, techniciens et cadres, l’élévation nominale de certains bas salaires » selon les théoriciens du capitalisme monopoliste d’Etat (Traité d’économie marxiste tome 1 le CME 1971). « Ce processus de nivellement se traduit, dès maintenant, dans la structure des dépenses de consommation. Qu’il s’agisse d’alimentation ou de transport, les dépenses moyennes de ouvriers et des employés varient peu ».

Le capitalisme monopoliste d’Etat qui va  prendre tout son essor après la seconde guerre mondiale développe la financiarisation avec la fusion entre capital bancaire et industriel (préexistant déjà dans le capitalisme du stade monopoliste et impérialiste en quête de nouveaux débouchés) dans la constitution de grands groupes nationaux et internationaux et la globalisation (sous l’effet conjugué de la mondialisation des échanges et de la révolution numérique). On assiste au passage du stade du capitalisme monopoliste des Etats à celui du capitalisme financier international avec son cortège de déréglementations et pertes de souverainetés des Etats, tentant de liquider l’Etat social au bénéfice des chaînes de valeur pour les actionnaires avec les délocalisations, les licenciements boursiers des grandes entreprise du CAC40, la précarisation des emplois, « l’ubérisation » des services, le travail à façon et l’intensification de l’extorsion de la plus-value par les gains de productivité et les nouveaux modes de managements privés et publics. Bref une société capitaliste permissive avec les consommateurs (c’est à dire les personnes disposant du pouvoir d’achat des nouveaux types de consommation) et répressive envers les producteurs au travail (salariés, indépendants ou autoentrepreneurs  « ubérisés »). Politiquement la transition du gaullisme au capitalisme avancé est assurée sous la présidence pompidolienne avant le basculement complet du monde dans le néolibéralisme et sa biopolitique déjà enseignés par Michel Foucault dans ses cours au collège de France après le milieu des années 70.

- Le compromis social-démocrate

Les trente glorieuses, malgré ou grâce à la guerre froide, ont connu ainsi un développement social du capitalisme, désigné sous les termes flous de « compromis keynésien », « fordiste », « capito-cadriste » ou « social-démocrate ». La première appellation relève de l’inspiration économique de J.M Keynes dans les politiques contra-cycliques de relance publique de la demande ou de l’investissement qui assurent, in fine, un impact économique beaucoup plus fort que les sommes initialement injectées (théorie du multiplicateur d’investissement). L’appellation « compromis fordiste » nous vient de l’Ecole de la régulation. Elle peut être ambivalente car le fordisme a aussi inspiré le national-socialisme quand on ne peut par ailleurs prêter à l’industriel de l’automobile, Henry Ford, d’autres visées que celles des débouchés plus larges dans le marché des voitures avec des méthodes capitalistes d’organisation taylorienne du travail pour obtenir des gains de productivité  accroissant la plus-value extorquée au travail vivant, et donc le profit, tout en soutenant la demande en rémunérant mieux le travail. Le terme de compromis « capito-cadriste »  est préféré par d’autres économistes marxistes – Duménil et Lévy – eu égard aux changements dans le « management » des entreprises par les cadres liés à la fraction de la classe dominante » – phénomène qui pourrait, selon nous, rappeler ce que Burnham appelait « l’ère des organisateurs ». « Le compromis social-démocrate » renvoie aux politiques plus volontaristes de la social-démocratie, conduites avec ses alliés et les forces syndicales, de longue date, dans un face à face avec le patronat. Il a largement contribué à l’échelle de l’Europe à la promotion des Etats–sociaux avec des dynamiques propre à chaque formation sociale et des particularités nationales historiques : Etat-providence en pays scandinaves, modèle universel de Beveridge en Angleterre, modèle assurantiel en Allemagne et en France mixité d’inspiration.

Ce compromis s’établit dans le domaine de la répartition des richesses produites avec un partage de la valeur ajoutée nationale entre le Capital et le Travail, plus favorable à ce dernier. En France, ce partage représente aujourd’hui respectivement 40 et 60% de la valeur ajoutée. D’aucuns considèrent que ce fut sans doute le prix à payer pour contenir la combativité de la classe ouvrière. Certes, l’amélioration des conditions de vie des couches populaires résulte toujours de luttes syndicales et politiques, avec cependant des stratégies différenciées selon les perspectives syndicales et politiques. Le syndicalisme réformiste réclamait « du grain à moudre » quand le syndicalisme révolutionnaire de la période exigeait des évolutions majeures en termes de transformations sociales sur la base d’un rapport de forces résultant d’une lutte de classes. Les courants réformistes pouvaient considérer, à l’époque,  que l’évolution du capitalisme dans ce cadre de compromis entre les forces du travail et du capital correspondait partiellement à leur projet d’évolution de la société. Les gains de productivité par la rationalisation taylorienne, fordienne ou toyotiste de l’organisation du travail et surtout par l’investissement capitalistique des entreprises et grandes firmes ( « le travail mort » ou « le travail vivant cristallisé ») ont assuré néanmoins au capital une extorsion de la plus-value contrant la tendance à la baisse du taux de profit. Mais ce partage des richesses est surtout à mettre à l’acquis de la combativité du monde du travail.

Pour en conclure avec cette histoire, la charte actuelle des droits fondamentaux de l’union européenne dont nous avons très largement analysée la genèse historique dans la grande (convention européenne des droits de l’Homme du Conseil de l’Europe) et la petite Europe (chartes sociales successives avant l’adoption de la charte communautaire des droits sociaux fondamentaux des travailleurs) n’offre cependant guère de réel point d’appui aujourd’hui pour un alignement par le haut des législations sociales des pays de l’Union quand elle semble marquée du sceau de l’ambivalence de son contenu (du point de vue de notre conception républicaine et sociale) et de l’ineffectivité des droits reconnus. Il faut se souvenir que la construction du marché commun puis du marché intérieur de l’Union repose sur la mobilité des marchandises, des capitaux, des entreprises, des services et des travailleurs. Ceci explique la réduction originelle de l’approche sociale centrée sur les problèmes de la libre circulation (couverture sociale des travailleurs migrants de la CEE) et sur la mobilité professionnelle (actions du FSE). Le marché boucherait-t-il l’horizon démocratique et social de l’Europe ? C’est bien ce qu’exprimaient avec force les tenants du Non en 2005 à cette Europe de « la concurrence libre et non faussée » (à gauche principalement le PC, le MRC de Chevènement, le NPA et autres courants trotskystes avec l’appui des socialistes Fabius et Emmanuelli, l’association ATTAC) quand l’UMP de Sarkozy et le PS de Hollande louaient en chœur le Oui au référendum et prenaient leur revanche sur cette première expression de la souveraineté populaire bafouée avec le traité de Lisbonne qui devait être négocié par le président Sarkozy (en reprenant ledit projet de traité constitutionnel européen coordonné par Giscard) puis ratifié par les parlementaires des mêmes partis réunis en Congrès dans un vrai déni de démocratie ! Le compromis fordiste, fort bien analysé par l’Ecole de la régulation, a ainsi montré toutes ses limites quand, dans la même logique, plus tard, que celles de Maastricht et de Lisbonne, le mouvement même du capitalisme néolibéral et de la lutte de la classe dirigeante, depuis les années 80 et les quarante honteuses qui ont succédé aux trente années glorieuses d’après la Libération, vient reprendre 10% de cette valeur ajoutée (crée par le travail) qu’il redonne au capital.

- Une distinction capitale : travail abstrait versus travail concret

C’est donc au cœur du capital qu’il faut s’attaquer aujourd’hui c’est-à-dire à la production de valeurs en entamant un processus de déconstruction du « travail abstrait » comme valorisation du capital (travail abstrait s’exprimant dans la valeur d’échange selon le temps de travail moyen socialement nécessaire à la production d’une marchandise) que l’on oppose au travail concret (les tâches et activités concrètes indépendamment des conditions de leur mise en œuvre) qui trouve aussi à s’exprimer en dehors même de toute valorisation capitaliste (dans le bénévolat associatif par exemple ou l’entraide familiale ou agricole ou dans l’engagement citoyen et civique) et qui est créateur de richesses.

Et comme nous sommes toujours dans les débats et combats autour de la réforme des retraites, rappelons avec force certaines vérités sur le travail concret « des personnes à la retraite » quand on ne voit dans les pensions de retraite qu’une source de dépenses qu’il faudrait diminuer. Ce travail concret, créateur de richesses et de services rendus, reste très important sinon irremplaçable sur le plan sociétal. Prenons quelques exemples : encadrement associatif, culturel ou sportif, appui aux initiatives alternatives dans les champs économiques et sociaux, implication dans les circuits courts de distribution type épicerie sociale ou AMAP, jardinage des plantes, fleurs et légumes, services bénévoles aux personnes de proximité ou auprès de la famille avec les gardes des petits enfants, etc. Même si ce n’est pas quantifié dans les comptes publics, les montants des pensions accompagnent les richesses crées par l’activité et le travail concret des dits retraités qui fait l’objet d’un déni par la vision capitaliste qui ne sait compter que la valeur fourni par le travail abstrait source de plus-value. De la même façon il faudrait vraiment intégrer les indicateurs humains de développement dans le raisonnement économique borné des économistes libéraux fascinés par la croissance du PIB.

Le travail abstrait que nous dénonçons avec les marxistes est ainsi le travail créateur de la valeur d’échange dont l’extorsion de la plus-value assure le profit du capital par l’exploitation du travail sous forme d’extorsion d’une partie du temps travaillé (« plus-value absolue ») ou  des gains de productivité liés à l’investissement, c’est à dire « le travail mort » incorporé dans les machines numériques et les robots, ou à l’organisation du travail de type fordiste ou toyotiste avec l’émiettement ou l’intégration des tâches (« plus-value relative »).

- La montée du mal nommé néolibéralisme en France et en Europe annonce la grande régression du « marchéisme » néoconservateur

Tout ceci mérite encore quelques explications conceptuelles qui permettront de saisir et mesurer la nature et la portée de nos lignes programmatiques exploratoires pour une gauche osant le changement de paradigme pour sortir de la logique infernale du productivisme, du néolibéralisme  et du capitalisme financier. Ce dernier, déjà dénoncé par Lénine comme l’alliance du capitalisme industriel et bancaire, atteint aujourd’hui une suprématie économique mondiale. « L’élément majeur nouveau est sans doute le renforcement de l’extension mondiale de l’économie : mondialisation ou globalisation. Ce nouvel ordre conforte la prépondérance des sociétés multinationales » (Duménil et Lévy « Economie marxiste du capitalisme » 2002). Il reconfigure le pouvoir « qu’on peut caractériser comme une seconde hégémonie de la finance. Les disciplines imposées aux cadres et aux classes populaires, les libertés que s’est octroyée la finance et le renouvellement des flux de revenus, en sa faveur militent dans ce sens ». « Le néolibéralisme repose sur des compromis, même s’ils s’avèrent beaucoup moins contraignants pour les classes dominantes qu’à l’époque antérieure » : interface propriété-gestion (alliance des hauts fonctionnaires pour défendre les intérêts des grandes firmes dans les réformes néolibérales, rémunérations faramineuses des gestionnaires) ; le « tous capitalistes » (épargnants, retraités ou en voie de l’être soumis aux renversements des cours boursiers) ; attaque sélective contre les structures de l’Etat social affectant les couches populaires (santé, école) plus atténués en Europe du fait du social-néolibéralisme. « Ces concepts (empruntés à Duménil et Lévy) permettent d’identifier simultanément la nature de classe de l’ordre néolibéral, c’est-à-dire le retour à l’hégémonie d’une fraction des classes dominantes, et l’association de couches plus étendues dans un marché dont elles sont en grande partie les dupes ». Arrivé avec la crise structurelle des années 70 et son inflation, dans un contexte d’affaiblissement des luttes populaires et de la crise des pays du socialisme réel, « l’enjeu fondamental du tournant néolibéral … (c’est) de mettre fin à une dérive « cadriste » à l’intérieur du « capito-cadrisme », car la crise menaçait de conduire à des alternatives plus radicales susceptibles d’accentuer le rôle et l’autonomie des gestionnaires privés et publics. La finance a inversé ce mouvement en les remettant à la botte des propriétaires ». Le ralliement de l’Europe continentale au néolibéralisme dans les années 70-80, s’explique par « la volonté des finances locales de s’inscrire dans le grand système de la finance mondiale ». « Ainsi l’Europe financière et monétaire s’est-elle directement construite comme mondiale », condamnant ainsi « toute possibilité d’autonomie du continent dans la conduite de ses politiques macroéconomiques et de développement, malgré l’euro. L’Europe s’en trouve reléguée dans la position subalterne qui est la sienne dans le néolibéralisme ». Ce néolibéralisme décrit par nos économistes Duménil et Lévy en 2002, relève « la productivité du capital et le taux de profit » dans un mouvement qui rappelle fortement celui de la première moitié du XX° siècle. Il faut y voir une nouvelle expression de la grande dynamique des forces productives et des rapports de production » mais « ce qui va condamner le néolibéralisme est inscrit dans sa nature même : une transformation étroitement axée sur l’intérêt d’une minorité qui entraîne l’économie vers la croissance lente, les excès de la spéculation et de l’instabilité financière (sans parler de la destruction de l’environnement) ». Coincé dans cet environnement international dans une conjoncture de guerre économique farouche entre les Etats-Unis d’Amérique et la Chine pour l’hégémonie mondiale, il faudra, en conséquence, desserrer les contraintes externes en s’émancipant de l’Europe des traités néolibéraux et en nouant de nouvelles coopérations régionales sur des bases de réciprocité dans l’intérêt mutuel et non de guerre économique. C’est dire l’ampleur de la tâche et des combats qui nous attendent et auxquels nous devons nous préparer !

Rappelons pour la bonne compréhension de ces démonstrations que le taux de profit est le rapport du profit au capital, lequel intègre capital constant (locaux, machines, matières premières etc.) et capital variable (salaires). Le capital est dit « constant » car ses composants, matières premières et outils de production, gardent « la même valeur » dans leur intégration à celle du produit crée par « le travail vivant » réalisé par « la force de travail », ce « capital variable »,  seule source de « la plus-value » dégagée de ce capital productif qui se réalise dans « la valeur marchande » de la production. La baisse tendancielle du taux de profit est liée à l’augmentation de la composition organique du capital, c’est-à-dire à la modification du rapport entre capital constant et capital variable au détriment du capital variable seul « créateur de plus-value ». « Absolue » (plus de temps volé) ou « relative » (captation des gains de productivité liés à l’augmentation de l’investissement – en quelque sorte le travail mort – et à l’organisation du travail), la plus-value est en effet extorquée aux travailleurs sous forme de surtravail (non rémunéré).

Selon les économistes marxistes, cette modification est une contradiction forte du capitalisme. Avec des nuances d’analyse dans les facteurs de développement de l’accumulation capitaliste quand l’école de la régulation et les postkeynésiens les rattachent à la demande (le débouché qui justifie l’augmentation du capital) et donc à la croissance des salaires et d’autres, à l’instar des classiques, de Marx et des théoriciens marxistes, Gérard Duménil et Dominique Lévy expliquent que « c’est le changement technique qui est le mécanisme fondamental, et non les règles de formation de la demande », la recherche d’un surprofit expliquant le choix des techniques sélectionnées par les capitalistes à salaires et prix constants (Economie marxiste du capitalisme). Ces mêmes auteurs ont analysés de près ces corrélations entre le profil historique du taux de profit et le rapport capital-travail sur plus d’un siècle (1870 à 2000) aux Etats-Unis, traduisant l’intuition de Marx comme une thèse concernant les propriétés de l’innovation qui, bien que rentable, alourdit le coût du capital. Lequel développe des contre-tendances avec aux Etats-Unis, les nouvelles configurations institutionnelles (fusions, formation de vastes institutions financières), les nouvelles techniques (travail à la chaîne au début du XX° siècle, technologies de l’information dans les dernières décennies du siècle dernier), « la tendance à la baisse du taux de profit » constituant « un des fondements majeurs des mutations du capitalisme ». Au travers de ses crises structurelles (fin du XIX° et années 1970 – la crise de 29 est d’une autre nature dans une phase de rétablissement de la rentabilité « c’est la crise de la sortie de la fin de la crise du XIX° ») le capitalisme se transforme. Le regretté Henri Weber, disciple d’Ernest Mandel (IV° Internationale), à l’époque de la sortie de son « Marxisme et conscience de classe » en 1975, portait un regard sur la période de l’après-guerre d’expansion prolongée qui succède à la longue période de dépression d’entre les deux guerres « marquée par la stagnation des forces productives, la succession de crises catastrophiques (1921,1929,1938), le chômage structurel massif, la paupérisation des masses, la régression du commerce mondial, le dérèglement complet de la machine économique » et comme dans toutes les grandes phases de dépression, c’est « une époque de réorganisation de la domination bourgeoise » de concentration et centralisation du capital avec les modifications de la structure interne de la classe dominante.  « La bourgeoise monopoliste contrôle l’essentiel de la production industrielle et de l’investissement » et « s’affirme comme fraction hégémonique de la classe dominante » qui en appelle à l’intervention de l’Etat : New Deal aux USA, fascisme en Europe centrale. La grande bourgeoise n’attend pas seulement de l’Etat national le financement public de l’accumulation monopoliste. Elle exige qu’il crée les conditions politiques favorables à la reconstitution d’un taux de profit élevé : elle exige qu’il mate la classe ouvrière ». « Le taux de profit élevé, reconstitué au cours des années 30-40, à la faveur des défaites ouvrières et de la guerre, est reconduit au lendemain de la Libération. Dans l’Allemagne vaincue, la classe ouvrière reste prostrée. Dans les pays alliés les directions réformistes engagent la classe ouvrière dans l’Union sacrée pour la reconstruction nationale», dénonce le théoricien trotskiste Weber (qui deviendra dirigeant socialiste du courant fabiusien dans les années 80) en désaccord total, dans cette condamnation sans appel, avec le regard optimiste actuel sur « ce déjà là communiste » du sociologue du travail, Bernard Friot, fruit de l’œuvre des  premiers gouvernements de la IV° (république) sur laquelle nous reviendrons plus en détail. Weber poursuit « Dans toute l’Europe occidentale, c’est le « produire d’abord, revendiquer ensuite » cher aux communistes français. Le taux d’exploitation se maintient donc à un niveau très élevé. Et avec lui, le taux de profit et les investissements ». Inutile de signifier ici notre réfutation de cette critique sans nuance d’une stratégie d’évolution révolutionnaire que le sénateur socialiste devait adopter lui-même quelques années après ces écrits de jeunesse, à l’instar de ses camarades de la IV° (Internationale) reconvertis dans les écuries présidentielles socialistes de la V° (République).

Pour continuer à accroître ses profits malgré cette tendance à la baisse du taux de profit, le capital trouve donc de nouvelles formes d’exploitation à l’âge de l’impérialisme et des monopoles – pillage du tiers monde, spéculation financière accrue avec la globalisation, etc. – ou crée de nouveaux cadres d’intervention – le capitalisme monopoliste d’Etat (CME) théorisé par Paul Boccara et les économistes du PCF (traité marxiste d’économie politique Le capitalisme monopoliste d’Etat 2 tomes ES 1971) qui assure une certaine socialisation des coûts par la collectivité nationale (industrie nationale permettant des tarifs bas pour les entreprises – électricité, transport, infrastructures, etc.- des prestations sociales et de services liés à la reproduction de la force de travail – couverture sociale, chômage, santé, vieillesse, hôpitaux, éducation nationale, etc.). Même analyse chez les trotskistes. « La machine de l’Etat, nous dit Weber, ses appareils administratifs, idéologiques, répressifs sont considérablement renforcés. Les ressources de l’Etat sont démultipliées. En France, le budget passe de 5% du revenu national en 1929, à 35% en 1970, non inclues les dépenses des collectivités locales et des divers organismes parapublics. L’Etat devient le principal investisseur (armement, énergie, transports, construction), le principal employeur (salariés des administrations et des entreprises publiques), le principal distributeur de revenus (Sécurité sociale, allocations diverses…). En assurant un volume plus stable des investissements et des revenus, il joue un rôle régulateur permanent du cycle économique ». La démonstration continue avec l’exemple de la planification indicative, les mesures anticycliques conjoncturelles lors des récessions, sociétés mixtes, nationalisations des pertes, soutien dans les secteurs où le taux de profit monopoliste n’est pas assuré, subventions, crédits, tarifs préférentiels, dégrèvements fiscaux, règlementations… « L’Etat s’affirme comme l’instrument primordial de la rationalisation capitaliste de la production ».

Ainsi externalisés, ces coûts ne rentrent plus dans la composition du capital. Cependant une partie d’entre eux sont financés par des prélèvements sociaux obligatoires, impôts ou cotisations assises sur le salaire. Ces cotisations sociales, nous insistons encore sur ce point, dont la maîtrise reste un enjeu fondamental pour les salariés qui se voit contester par le patronat et le pouvoir politique (Pompidou, Rocard, Juppé, Jospin) le droit d’en disposer (rappelons que les salariés disposaient dans les débuts de la gestion de la sécurité sociale, d’un budget supérieur à celui de l’Etat) comme ils le firent jusqu’aux ordonnances Jeanneney de 1967 mettant fin à la prépondérance ouvrière dans les conseils d’administration des caisses. Et depuis,  cette étatisation de la sécu dont on vote les crédits au Parlement dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) en œuvre également avec des recettes fiscales qui viennent se substituer à une part des cotisations, lesquelles sont allégées dans le cadre d’une politique de l’offre qui se veut au service de l’emploi.

Aujourd’hui, la théorie du CME n’est plus à même de traduire la réalité du nouveau capitalisme à l’âge de la globalisation néolibérale. Annoncée par Lénine et en vogue jusqu’à la fin des années 70, cette théorie analysait la connivence entre le grand capital monopolistique – national et international – et l’Etat. La sphère publique prenait en charge les activités non rentables et les investissements collectifs lourds, facilitant la rentabilité des grandes entreprises, ainsi allégées dans leurs coûts de production tandis que les commandes publiques dans des secteurs porteurs assuraient d’importants débouchés. La réalité actuelle a sensiblement modifié les rapports entre l’Etat et les monopoles. D’une part, l’internationalisation du capital et l’interpénétration des économies se sont considérablement développées, rendant plus difficile la régulation étatique nationale, d’autre part, la globalisation financière a radicalement réorienté les stratégies des entreprises, à la recherche de placements financiers spéculatifs plus rémunérateurs que l’investissement productif – d’où le phénomène des licenciements boursiers. La socialisation des grands moyens de production à l’échelle nationale promue par les théoriciens du CME n’apparaît donc plus comme une réponse pertinente quand la gauche gouvernementale a par ailleurs totalement renoncé à mener une politique industrielle dans le cadre d’une planification démocratique. L’Etat perd la maîtrise des secteurs bancaires, énergétiques et productifs et remet en cause sa sphère d’intervention sociale, laissant plus de place à la régulation par le marché dans un processus de financiarisation de l’économie. 

Le passage du capitalisme monopoliste des Etats au capitalisme financier mondialisé s’est accompagné de profondes transformations socio-économiques, technologiques, environnementales et culturelles qui rendent donc insuffisantes sinon obsolètes les vieilles recettes de la course à la productivité dans une société productiviste contestée par ailleurs. Examinons ces caractéristiques actuelles du néolibéralisme. Dans son manifeste altermondialiste, l’association ATTAC développe ses analyses pour servir le débat public. L’introduction est réservée au diagnostic du néolibéralisme que nous synthétisons ici.

Le premier pilier du néolibéralisme c’est le libre-échange et la libre circulation des capitaux, les deux facettes du même processus de marchandisation du monde. L’OMC assure une concurrence directe des travailleurs et des systèmes sociaux et exacerbe les contradictions entre les pays du centre et ceux de la périphérie. On assiste au laminage des souverainetés populaires, à l’appauvrissement des peuples soumis aux plans d’ajustements structurels imposés par le FMI et la Banque mondiale. L’Union européenne s’attache aux mêmes objectifs, soumettant ses états à la concurrence libre et non faussée. L’affirmation des souverainetés populaires est nécessaire pour contrer ce processus.

Le deuxième pilier est une approche de la nature comme réserve inépuisable et comme dépotoir. Elle se traduit par l’accaparement des ressources naturelles et de la biodiversité par les multinationales du Nord et des pays émergents tandis que les pays pauvres du Sud sont voués à accueillir les déchets polluants et dangereux et sont surexposés aux changements climatiques. La réponse est dans l’affirmation des biens publics et communs (eau, énergie, etc.).

Le troisième pilier est la mise sous tutelle de la démocratie. Le néolibéralisme affirme le lien entre les libertés économiques et politiques en taisant les contre-exemples (Chili de Pinochet ou Chine). ATTAC dénonce la politique africaine de la France dictée par des considérations économiques (pétrole et phosphate). Pour libérer la démocratie de ses tutelles il faut de nouvelles formes de participation populaire, une formation à la citoyenneté garantie par l’éducation, le droit d’être informé et le droit d’informer.

Le quatrième pilier c’est les politiques publiques au service des propriétaires du capital. Les dérégulations publiques profitent au tout marché. Les politiques publiques garantissent l’attractivité des territoires pour les entreprises par la stabilité de la monnaie, les taux d’intérêts élevés, la circulation des biens, des services et des capitaux. Les politiques publiques sont aussi internationales : FMI, Banque mondiale et OCDE formée des trente pays les plus riches et dont les études et les préconisations apparaissent comme une machine de guerre idéologique pour la promotion des politiques libérales.

Le cinquième pilier c’est le pouvoir absolu des actionnaires dans l’entreprise qui marque une rupture avec les modes de gestion de l’après-guerre fondés sur un compromis entre les entreprises, les pouvoirs publics et les syndicats. Les actionnaires recherchent le profit au détriment de l’investissement. Les transactions financières et les opérations sur le marché des changes s’opèrent dans un marché mondial dérégulé qui tue la démocratie sociale : licenciements boursiers, délocalisations, absence de démocratie dans les entreprises.

Le sixième pilier c’est la guerre permanente et les politiques sécuritaires. La guerre sert le contrôle des ressources énergétiques avec l’appui des régimes réactionnaires chez qui prospère le fondamentalisme. Le rôle des Etats Unis et même de la France est dénoncé par ATTAC.

Le septième pilier relève du formatage des esprits. La mondialisation est présentée comme inévitable et souhaitable. L’entreprise idéologique est conduite sous l’égide des grands médias, des élites administratives, politiques et parfois syndicales. Elle s’appuie sur la critique du totalitarisme et du populisme (stigmatisation de la politique de Chavez). Elle développe sa légitimité dans l’industrie américaine du cinéma porteur de l’ « american way of life ». Le refus de l’impérialisme culturel et linguistique par la promotion de la diversité des cultures et des langues constitue la réponse à cette offensive.

Ce diagnostic introductif nous permet de mieux cerner le néolibéralisme. (« Manifeste altermondialiste » aux éditions mille et une nuits, janvier 2007, 2,50 euros). Selon Jacques Généreux, «  tout cela constituait les bases d’une idéologie que l’on étiqueta souvent comme néolibérale, pour bien la distinguer du libéralisme classique ». Aussi suggère –t-il de baptiser cette nouvelle doctrine « marchéisme » car elle repose d’abord sur le mythe d’une société intégralement constituée par des relations d’échanges entre des atomes humains indépendants. Par ailleurs, le terme néolibéralisme laisse entendre qu’il s’agit d’un nouveau libéralisme, ce qui constitue un véritable contre sens philosophique et historique »… « Or la tournure prise (par les politiques publiques) comme les alliances nouées pour les mettre en œuvre suffisent largement pour les qualifier d’illibérales ou d’anti libérales, comme vous voudrez. Athées néofascistes, fondamentalistes, religieux, ultraconservateurs, « vieux réacs » et « nouveaux réactionnaires » de toutes obédiences se sont retrouvés sans peine aux côtés de nos soi-disant « néolibéraux » pour soutenir des politiques combinant recul des droits sociaux, atteintes aux libertés publiques, réduction des dépenses sociales, inflation des politiques sécuritaires, islamophobie et apartheid communautaire ». Cette alliance entre les tenants de la libre compétition et les prosélytes d’un ordre moral sectaire est bien plus naturelle qu’il n’y paraît. En effet, plus on entend livrer une société à la libre compétition des intérêts privés, plus on doit se préparer à contenir les conflits et la violence par des normes sociales et des institutions répressives. Aussi la révolution culturelle des années 1980 était-elle nécessairement hybride : elle alliait une utopie néolibérale de l’émancipation par le « marchéisme » et une conception réactionnaire de l’ordre social. Elle nécessitait une alliance politique entre les néolibéraux prônant l’extension planétaire du libre-échange marchand à toutes les activités humaines et les conservateurs rétrogrades visant la restauration d’un contrôle social étroit des individus par la famille, la religion, la communauté et la stricte répression des déviants » (Jacques Généreux  La grande régression).

Lazzarato Maurizio, dans une critique de « la naissance de la biopolitique » de Michel Foucault (cours au collège de France de 1979 qui fait suite à celui de « Sécurité,territoires, population » en 1977) analyse très finement l’évolution de l’ordo-libéralisme allemand au néolibéralisme à l’aune de la gestion néolibérale de la crise de 2007 et conclu ainsi son article dans la revue raisons politiques (Lazzarato Maurizio, « Naissance de la biopolitique, à la lumière de la crise », Raisons politiques, 2013/4 (N° 52), p. 51-61. DOI : 10.3917/rai.052.0051. URL : https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2013-4-page-51.htm) :

« À la différence de ce qu’énonce l’idéologie libérale, l’intervention n’émane pas de l’État de droit, mais des institutions qui « gouvernent » le capitalisme financier : banques privées, BCE, FMI, ainsi que quelques gouvernements ­ comme le gouvernement allemand ­ qui participent du capitalisme d’État dans les nouvelles conditions qui sont les siennes. Le libéralisme rompt avec la « raison d’État » au nom de la société, nous dit Foucault : « C’est au nom de celle-ci qu’on va chercher à savoir pourquoi il est nécessaire qu’il y ait un gouvernement » et c’est toujours au nom de la société que les libéraux ne se posent plus la question de la raison d’État ­ « comment gouverner le plus possible et au moindre coût ? » ­, mais plutôt celle-ci : « pourquoi faut-il gouverner ? »

Dans la crise, on voit une toute autre logique à l’ œuvre. Si le marché ne fonctionne pas, si au lieu de déterminer une « rationnelle et juste formation de prix », il crée des déséquilibres qui bloquent la valorisation et conduisent à la crise, la faute en revient à la société. Si le libéralisme a pu mettre autrefois en récit une lutte mythique entre l’État et la « société civile », animée par les propriétaires et les entrepreneurs, cette opération est d’autant plus impossible aujourd’hui que la société est composée de « débiteurs », qu’il faut gouverner à partir des intérêts de « créditeurs ».

Contre toute évidence, contre toute logique, même bêtement « économique », c’est aujourd’hui la société qui doit changer, qui doit se conformer aux marchés, au risque même de se désagréger, au risque même d’imploser comme dans le sud de l’Europe. D’où les contre-réformes du marché de l’emploi, les coupes dans les services sociaux, la diminution et les blocages des salaires, l’augmentation des impôts des plus pauvres et des classes moyennes qui visent, avec un cynisme assumé, la « destruction de la société » si elle ne capitule pas au chantage de la dette. Pour aligner la société et la démocratie sur la valorisation capitaliste, le libéralisme met de côté toute production de « liberté » et n’hésite pas à produire une gouvernementalité autoritaire post-démocratique. »

Cette analyse en rejoint de très nombreuses du même type sur la menace néolibérale. La reconquête de la souveraineté populaire doit être un motif déterminant pour engager le combat de toute la gauche contre toutes les formes de ce néolibéralisme y compris « le social-néolibéralisme » dont nous avons analysé toute la complicité d’avec cette forme autoritaire actuelle du capitalisme financier. C’est à cette condition première, nécessaire et non suffisante cependant, de travail idéologique et politique que l’on pourra se dégager de cette emprise intellectuelle et idéologique du « marchéisme » néoconservateur et sortir des cadres convenus des batailles politiques mortifères (souverainisme identitaire contre élitisme dit progressiste) érigées en adversaires favoris auto-désignés par les protagonistes d’un enfermement de la vie politique dans le « macronisme » et le « lepénisme »!

Quand l’exigence écologique semble plus que jamais d’actualité avec la crise sanitaire qui s’origine dans  la combinaison de la mondialisation capitaliste (rapidité de diffusion des maladies avec l’extrême mobilité des hommes) et des déséquilibres des écosystèmes (déforestation et côtoiement de l’habitat humain des animaux sauvages porteurs de virus), le retour des « premiers de corvée », le besoin d’un Etat protecteur et les exigences d’un renouvellement de la démocratie, appellent aussi de nouvelles approches dans l’organisation des modes de productions industrielles, agro-alimentaires et agricoles et dans le type de consommation recherchée. On se mettra d’accord sur une critique du productivisme et sur l’idée d’une nécessaire décroissance de l’utilisation des ressources naturelles avec à l’appui les questionnements actuels autour de l’impact des déséquilibres naturels sur la diffusion du coronavirus.

Quelle peut être alors la reconfiguration politique de la gauche pour une stratégie de sortie par le haut de la crise conjuguée du capitalisme financier et du coranavirus? Certainement pas celle qui inspire un social-libéralisme qui n’est en fait qu’un social-néolibéralisme.

Avec le phénomène « bobos », la nouvelle sociologie politique électorale nourrit les orientations de la boîte à penser du PS Terra Nova qui fait son deuil de l’éloignement des couches populaires au bénéfice d’une recomposition du projet politique  et des alliances du PS

Tous ces éléments marquants évoqués pêle-mêle se conjuguent  et favorisent la recomposition d’une sociologie politique électorale depuis les années 80 avec la montée de l’extrême droite (élections municipales de 1983 à Dreux) devenue identitaire et populiste avec un pouvoir d’attraction sur les milieux populaires jusqu’alors jamais atteint (score électoral du RN aux dernières élections présidentielles, régionales et européennes) et une érosion majeure des bases sociologiques de l’électorat de gauche s’accompagnant de sa dispersion au détriment du PS et du PC. On ne dira jamais assez combien la déroute idéologique de « la gauche morale » avec ses appels au « partage du travail » qui accompagne une vision économique malthusienne (qui légitime ainsi le fait que le gâteau à partager n’est pas extensif)  a pu être un appel d’air pour l’idéologie nationaliste, aujourd’hui souverainisme identitaire, dans son rejet de l’immigration vécue comme une cause de chômage et de perte de pouvoir d’achat pour les dits « nationaux ». « La France aux Français » ce slogan xénophobe et, pour le moins, équivoque – quand il gomme la réalité de la très longue histoire de l’immigration et de l’intégration (sinon de l’assimilation) des populations qui font le cœur de la France – a fait flores (surtout avec la montée d’un fondamentalisme islamique nourri de nos erreurs géostratégiques (guerre(s) du Golfe, intervention finale en Libye, ambiguïté de nos politiques envers le monde arabe). Dans ce simplisme, venu de tous côtés (diplomatie aveugle, idéologie néo-malthusienne, guerre des civilisations, droit à la différence, etc.) l’extrême droite traditionnaliste a pu muter en force prétendument laïque voire républicaine (transfigurant les apparences en réalité). Avec la bonne réception de son message dans une fraction significative de l’opinion populaire (réception qui se vérifie dans des scores électoraux que lui envie la gauche sur les territoires qui étaient les siens) !

Dans le même temps ce phénomène s’accompagne d’un transfert de la droite vers la gauche dans les grandes villes (exemples de ces basculements historiques à Paris et à Lyon), le phénomène « bobos » (bourgeois-bohème et non pas bonapartiste-bolchevick !) constituant ainsi une partie du nouvel électorat d’une gauche ayant conquis les classes supérieures et moyennes mondialisées – ce que nous appelions – nous les affreux bobos stigmatisés dans la seconde définition – dans les années 70 et 80 la Nouvelle petite bourgeoisie (NPB) – en référence à leurs positions sociologiques dans la nouvelle division internationale du travail (NDIT). Electorat fluctuant par ailleurs, pour preuve cet part importante de l’électorat socialiste et écologiste urbain qui, à l’instar de ses dirigeants, a muté du social-libéralisme ou de l’écologisme vers le « macronisme » en toute décomplexions ! Plus encore, le ralliement de très nombreuses personnalités du PS au président Macron traduit la profondeur de cette désertion du socialisme du temps de l’union de la gauche dont il faut déplorer toute l’ampleur. L’exécution du candidat Hamon, au premier tour, par ses pairs (et ses pères) qui avaient pourtant participé aux primaires de la présidentielle et la participation (actuelle et /ou récente) de ministres, autorités parlementaires et membres des cabinets issus du PS ou de l’écologie au gouvernement d’Edouard Philippe révèlent mieux encore que les discours abstraits le pourrissement idéologique et morale du social-libéralisme et le flou de la politique écologiste (à commencer – puisqu’il semble utile d’insister encore – par ces personnalités : l’ancien premier ministre de F.Hollande, l’ancien maire de Lyon un temps ministre de l’Intérieur, l’ancien maire PS de Paris, appui de LRM aux européennes, Hulot, ministre d’Etat démissionnaire, Buzyn, candidate LRM à Paris, transfuge du P.S si j’en crois mes sources, Griveaux, ex-porte-parole du gouvernement Philippe,  Cohn-Bendit « conseiller privé » du président – et j’en passe avec les actuels ministres des Armées, des Affaires étrangères, de l’Intérieur, de la Justice, et autres secrétaires d’Etat, le précédent puis l’actuel président de l’Assemblée nationale, etc.).

En se gardant de tout schématisme outrancier cette perspective sociologique reste le point d’appui d’une orientation politique social-libérale de la boîte à penser du PS Terra Nova qui fait son deuil de la rupture avec les couches populaires et de la quasi-disparition de l’électorat ouvrier très abstentionniste au bénéfice d’une stratégie électorale visant la recomposition des assises de la gauche, compensant la perte des couches populaires par son attractivité auprès d’un électorat dit  bobo ou lili (libérale-libertaire). Cet électorat « bougiste » acquis à la mondialisation libérale dans cet espace régional européen magnifié par l’idée erronée d’une démocratie européenne sous entendant l’existence d’un peuple européen ( théorie du philosophe Habermas), privilégiant l’Europe de Maastricht (et du projet de constitution européenne remisée dans le traité de Lisbonne qui sacralise « la concurrence libre et non faussée » et « les politiques austéritaires ») et, son corollaire, la politique de l’offre au risque tout à fait assumé des délocalisations (mais aussi des investissements directs étrangers sur sol français), des pertes de souveraineté économique dans les secteurs stratégiques et des pertes d’emplois. La mondialisation prend, de fait, largement le pas sur une puissance publique entravée ou impuissante dans la conduite de ses politiques solidaristes (Etat social), industrielles (politique des filières contre celle des créneaux rentables) et keynésiennes (politiques économiques de relance de l’investissement productif et de la consommation des ménages par la combinaison de politiques des revenus, budgétaires, monétaires et fiscales). Sous la présidence Sarkosy, les propositions de la commission Attali (ancien conseiller du président Mitterrand), animée par Macron (plus tard ministre de l’Economie sous la présidence Hollande), illustre, dans ce tête à queue – que nous soulignons malicieusement – ce renversement idéologique qui attend le salut économique de la France dans la déréglementation et le tout marché. Il y a donc fort à faire pour redresser la barre et cela ne date pas d’hier !

Au sein de la dite gauche, le complexe de la séduction et la peur de mécontenter l’opinion publique, cette invention médiatique finissent par édulcorer le noyau dur d’un projet politique fédérateur et populaire combattu par le pôle social-libéral hégémonique qui refuse d’aller à rebrousse-poil de l’idéologie dominante 

Revenons à notre sujet principal : celui de l’examen de cette question de la capacité d’action de la gauche dans la fidélité à ses valeurs, son programme et la cohérence de son projet. Elle est souvent  portée au pouvoir suprême dans un élan d’enthousiasme populaire (mai 1936, mai 1981) et/ou dans des périodes de guerre ou de crise majeure (Union sacrée, Libération de la France et 4°république, grève de l’hiver 95) mais semble condamnée à des retournements spectaculaires et emblématiques :

venu de la gauche républicaine, Clémenceau « premier flic de France » mate les grèves des cheminots au sortir de la guerre, les décrets-lois du radical Dalladier en 1938 signent la mort du Front populaire au prétexte du besoin de réarmement, l’adoption du plan Marshall va de pair avec le départ des ministres communistes sous le gouvernement socialiste de Ramadier, la parenthèse libérale en 83 sous Mauroy et retour à la politique de l’offre en 84 sous Fabius, amplifiée sous Chirac, Rocard, Cresson, Bérégovoy et Balladur durant les septennats de F. Mitterrand, le choix du grand marché européen dès l’acte unique, le Traité de Maastricht ratifié en 1992, la participation de la France à la première guerre du Golfe en 1991, les privatisations et la mise à mal de l’indivisibilité de la république avec la question Corse sous Jospin de 1997 à 2002, l’affaire Arcelor-Mittal, la politique « austéritaire » en Europe (dans la logique du soutien au TCE, du vote du traité de Lisbonne), avec l’adoption du Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance dans l’union économique et monétaire (TSCG) et la position française sur la question de  la Grèce, la loi El Khomri, le projet de perte de la nationalité sous le quinquennat du président Hollande.

Cette énumération fastidieuse illustre cette impuissance à tenir bon sur l’essentiel, ce que d’aucuns n’hésitent pas à considérer comme tare congénitale de la social-démocratie. On taira ici les lieux communs autour de la politique, et donc de la relation au pouvoir, faisant potentiellement des vainqueurs des renégats potentiels usurpant le pouvoir par la démagogie et condamnés à trahir le message furtif d’une élection. Cependant, « les faits sont têtus! »

Pour preuve de ces retournements, « le socialisme à la Française » porté par le candidat de l’union de la gauche en 1981 se soldant par la parenthèse libérale dès 1983 (selon Mauroy il s’agissait de la parenthèse de la rigueur), en constitue un exemple fort. Il trouve son équivalent à droite dans le discours du candidat Chirac en 1995 autour de la condamnation de la fracture sociale et de la pensée unique pour conduire ipso facto, sous la houlette de son premier ministre Alain Juppé, une politique d’orthodoxie néolibérale qui jette durant l’hiver 95 les Français dans la grève directe ou par procuration contre les mesures libérales adoptées en contre sens total avec le discours électoral.

A contrario, malgré les scandales (dont on l’accable trop facilement dans les pages d’histoire enseignée aux élèves du secondaire) et une vision souvent colonialiste du rayonnement de la France (avec des oppositions notoires de politique étrangère et sur les questions coloniales au sein des républicains), les politiques républicaines, radical-socialistes et socialistes de la III° République à qui l’on doit les grandes lois sur l’Instruction publique, les libertés publiques, de séparation de l’Eglise et de l’Etat, de législation du travail et de solidarité sociale par la justice fiscale, démontrent l’efficacité d’un projet politique porté par des courants de pensée capables d’une implantation locale et d’une représentativité nationale durable. Puis, sous la IV° République l’œuvre des forces du tripartisme détaillée plus avant dans cet article, et enfin, celle d’un Mendès-France, ce radical-socialiste empreint de courage et de lucidité qui connut avec Blum les prisons de Vichy, contrebalancent la désastreuse politique algérienne d’un Guy Mollet, président du conseil en 56 . Lequel avait au nom de son marxisme orthodoxe pris le pouvoir à la tête de la SFIO au « congrès de redressement doctrinal » de 1946 dans une opposition au chef de la résistance socialiste, Daniel Mayer.

- Du complexe de la séduction à la fascination pour le marché

La gauche actuelle, malgré ses résolutions affichées et en raison de ses arrière-pensées inavouées, reste dans des postures équivoques quant à l’appréciation de la meilleure stratégie à adopter pour gouverner efficacement. Quelle est vraiment son ambition? Balancée entre  ses pôles républicains et communistes d’un côté, écolos et sociaux-libéraux de l’autre, avec parfois des mélanges de genre et des consensus de façade dictés par des connivences d’intérêts, elle peine à suivre un cap cohérent et alternatif pour finir par incliner vers la facilité, poussée par ce complexe de la séduction, reprenant les rengaines des sirènes social-libérales et libéral-libertaires. La peur de mécontenter l’opinion publique, cette invention médiatique,  finit par entamer le noyau dur du projet (le parti et les électeurs sympathisants se prennent par la gauche) jugé finalement déraisonnable dans une dynamique politique analysée dans ce texte. Ceci au nom des contraintes externes, de la soutenabilité de la dette, des engagements européens, de l’équilibre budgétaire, de l’équilibre des comptes sociaux, de la diplomatie, du « réalisme économique », des intérêts des grandes firmes sur sol français, de la compétitivité des entreprises, du niveau « excessif » des prélèvements sociaux, du risque de tomber dans une politique d’assistanat avec « la trappe à inactivité », de l’endettement « excessif » de la France qui fait porter ce poids sur les générations futures, etc..

Ces raisons conduisent en 1983 vers la politique de l’offre et en 1986 l’Acte unique et le grand marché en lieu et place de la rupture avec le capitalisme et du triptyque nationalisations/ planification/ autogestion ; en 1997 vers la poursuite des privatisations largement engagées sous la première cohabitation et la partition de la république en Corse.  Et que penser des mesures phares de type 35 heures qui semblèrent plutôt répondre aux attentes des nouvelles couches moyennes qu’à celles des travailleurs surtout désireux d’augmenter leur pouvoir d’achat ? Et plus avant des lois Auroux (préparées par Martine Aubry dans le cabinet Auroux sous la présidence Mitterrand) de promotion des droits des travailleurs dans toute leur ambivalence en prônant la négociation dans l’entreprise, certes nécessaire mais préférée à la réglementation, au risque de fragiliser l’ordre public social et anticipant sur la loi El Khomri (présidence Hollande) et la loi travail (présidence Macron) donnant plus que leur place aux accords d’entreprises, ceux-ci prenant à présent le pas sur les accords de branches dans des domaines jadis verrouillés par le socle du droit du travail.

Cadenassée par des traités adoptés avec un passage en force, la gauche social-libérale incline à suivre la pente naturelle de l’abandon des souverainetés (populaires, nationales, énergétiques, industrielles, alimentaires, diplomatiques, militaires, etc.) et de  l’exception française au bénéfice d’un irénisme  consumériste, mondialiste, globaliste et bougiste qui semble satisfaire pleinement l’idéologie lili (libérale-libertaire) et conduit à décliner en tous points la perspective thatchérienne du TINA (Il n’y a pas d’alternative), sur le plan économique et ses conséquences sociales, avec néanmoins une différenciation très nette, comme nous le verrons plus en détail, dans le domaine sociétal d’avec les néo-conservateurs.

Les « bourgeois-bohème » épousent la critique artiste du capitalisme pour le changer de l’intérieur en érigeant les droits (de l’homme) contre la loi et en faisant du Marché le moyen méthodologique de réaliser l’optimum économique. On les oppose ainsi aux « bonapartistes-bolchévik » comme on le sait centralisateurs, autoritaires et égalitaristes! Le choix politique LILIputien autorise le libre épanouissement des fantasmes des gentils BOBOS, ceux qui sont en prise avec la réalité de notre époque, ces branchés qui vouent une admiration mal dissimulée au veau d’or du Marché symétrique à leur détestation de cette France archaïque aux odeurs de moisie qui croit encore à son récit national, à ses usines, à ses ouvriers, à ses campagnes, à ses paysans et à son peuple et propage une idéologie socialisante et républicaine à contre-courant des vents dominants. Les bobos ne parviennent quand même pas à éradiquer totalement ce souffle nauséabond du cœur de la France qui n’inspire plus qu’à moitié cette gauche défaite idéologiquement. On reconnaîtra dans le choix de notre vocabulaire les marques de nos intellectuels LILIputiens : les BHL et autres nouveaux philosophes qui dénonçaient jadis, en début de septennat mitterrandien,  « la bêtise » du socialisme français.

 - De l’union de la gauche à la gauche plurielle et à la présidence Hollande : un rétropédalage

Les bilans des deux septennats de F.Mitterrand (on peut oser après Jospin le fameux « droit d’inventaire » !) et celui de la gauche plurielle, en période de cohabitation, sont controversés : succès en demi-teinte (les libertés, la décentralisation, la justice, le social, encore que sur ce dernier point on pourrait contester l’efficience des mesures dans la réalité concrètes du mode de vie des couches paupérisées…) et échecs (chômage, désindustrialisation, privatisations…) avec en point d’orgue cette élimination au soir du premier tour de la présidentielle de 2002 du candidat Jospin. « Mon projet n’est pas socialiste » clamait à cor et à cri le candidat en campagne. « C’est un beau jour pour la gauche » (ou un grand soir) devait rappeler une Danièle Mitterrand venue saluer avec son plus beau sourire et dans la discrétion le démissionnaire de la vie politique complètement abasourdi par les propos privés de la veuve du président qui, voyant sans doute beaucoup plus loin, avait parfaitement saisi l’ambivalence de la situation dans cette estocade finale! 

La présidence de F.Hollande est entamée par ce très médiatique baiser volé, à l’occasion de « ce moment » d’effusion des soirs de victoire électorale, et illustre la drôle de façon de communiquer en toute transparence de ce président normal brisant à tort tous les tabous au risque de confusion des genres entre vie privée et publique. Le bilan de ce quinquennat reste plutôt sobre pour ne pas dire sombre (du moins si l’on avait pris au sérieux son slogan de campagne « mon ennemi c’est la finance » !) avec quelques grands moments emblématiques de contestation par les siens : abandon et retournement dans l’affaire Arcelor-Mittal de Florange, inscription dans le marbre du pacte budgétaire européen, ce traité des règles de « l’Europe  austéritaire », adoption par le 49-3 de la loi El Khomri,  une gestion sécuritaire face aux attentats terroristes mais avec cette terrible faute de la proposition de perte de la nationalité pour les terroristes bi-nationaux.

Et le point d’orgue avec cette déroute électorale du candidat socialiste au premier tour de la présidentielle (6% des suffrages) et le ralliement de très nombreuses personnalités de la gauche (souvent dès le premier tour) au président Macron et à la politique de son gouvernement (parfois la veille de leur entrée au gouvernement) qui exacerbe les couches populaires et moyennes (mouvement des gilets jaunes) et les syndicats (loi travail, réforme de l’assurance-chômage, réforme des retraites). Le même Macron issu du PS qui fut à l’Elysée avant d’être ministre de l’Economie  sous Valls et avec lequel il géra comme on le sait l’affaire Florange, la loi El Khomri pour finir par partir avec brio dans une campagne électorale engagée avant même sa démission du gouvernement. Hollande devait préciser avec amertume « il m’a trahi avec méthode !»

La présidence « Hollande » est « moins une anomalie que l’échec définitif des tentatives de concilier la base sociale de la gauche et la modernisation du modèle français. Ce projet se prolonge désormais par la tentative d’édifier un bloc bourgeois fondé sur la poursuite des réformes structurelles destinées à dépasser le clivage droite/gauche par une nouvelle alliance entre classes moyennes et supérieures. L’émergence, en réaction, d’un pôle souverainiste coexiste avec les tentatives de reconstruire les alliances de droite et de gauche dans un paysage politique fragmenté ». Cette synthèse extraite de la 4° de couverture de l’ouvrage de Bruno Aimable et Stefano Palombarini, « L’illusion du bloc bourgeois », édité début 2017,  anticipait formidablement l’interrogation sur « l’avenir du modèle français » dépendant « de l’issue d’une crise politique qui n’est donc pas liée à des querelles d’appareils et encore moins de personnes, mais à la difficulté de former un nouveau bloc dominant ».

Trois an plus tard, le « macronisme », ce bloc bourgeois illusoire et élitiste en pleine tornade dont nous parlions dans notre introduction, a révélé toutes ses faiblesses et fragilités. Reprenons à cet égard les développements d’Emmanuel Roux dans « La cité évanouie – Au-delà du progressisme et du populisme ». L’auteur évoque les grands moments machiavéliens de la présidence Macron. Acte 1 : la fortune accompagne le candidat dans la débâcle de la gauche et de la droite, l’utilisation de l’Ancien monde fait advenir le Nouveau, la politique des apparences, en début de quinquennat réussit à  bluffer l’opinion. Acte 2 : « la verticalité jupitérienne sait tout, décide de tout. Et d’abord, du sort des riches, ces premiers de cordée qui doivent nous emmener vers les sommets ». Acte 3 : « le dévissage du premier de cordée ». L’analyse de Roux s’arrête à l’été 2019. et l’anticipation n’en est que plus saisissante sur la gestion de crise du Covid-19, Acte 4, qui agit, selon nous, comme un révélateur de toutes les contradictions et de l’épuisement du néolibéralisme comme boussole du « macronisme ».

Remontons plus avant dans l’histoire et penons pour mémoire cette formidable réussite sociale emblématique du Front populaire, - cette « révolution manquée » selon l’analyse contestable du regretté militant libertaire Daniel Guérin qui accompagnait l’aile gauche pivertiste (du nom du militant Marceau Pivert) de la SFIO à l’époque -, articulant exercice du pouvoir et mobilisation populaire pour la conquête des droits aux congés payés et plus largement des accords de Matignon avant le tragique épilogue lié à la situation internationale, la manif sanglante de Clichy du 16 mars 1937 au cours de laquelle le ministre de l’Intérieur « socialiste » Marx Dormoy fit tirer sur son aile gauche causant cinq morts et de nombreux blessés, les décrets-lois Daladier remettant en question les acquis sur le temps de travail et avec la décrue sociale, la scission à l’intérieur de la SFIO et, enfin, la marche à la guerre.

- La gauche impuissante face au mur de l’argent

Des analyses fines et étayées avaient tiré des enseignements monétaires sur la gestion de Léon Blum indépendamment des questions internationales (diplomatie officielle de non intervention en Espagne avec néanmoins un timide soutien logistique, accords de Munich auxquels Léon Blum était opposé contre une partie de la SFIO) et politiques (le mouvement des néo-socialistes et plus largement des pacifistes socialistes et communistes face à la puissance menaçante du national-socialisme).

Parmi ces enseignements, la nécessité d’une forte dévaluation monétaire, dès la prise du pouvoir, s’imposait pour beaucoup d’économistes socialistes dans la préparation de l’alternance au sein du parti d’Epinay.

Pour autant ces débats qui restaient bien concrets dans l’approche du SME avec la critique du CERES sur l’arrimage du franc au mark, et plus largement dans la logique du projet socialiste pour la France adopté en 1980, ne donnèrent pas l’avantage à cette option quand le gouvernement Mauroy se refusait à dévaluer contre toute attente dans un temps de phénoménale spéculation contre notre devise et ce dès les heures qui suivirent l’élection de F Mitterrand et qui continua avec son installation à l’Elysée le 21 mai et  la nomination de son premier ministre résolu à ne rien faire. Plus tard, quand les signes d’une dégradation inéluctable de notre balance des paiements liée aux déficits de notre commerce extérieur – les Allemands raflant le bénéfice de la croissance française du fait de l’augmentation du pouvoir d’achat (SMIC et prestations sociales) des couches populaires se tournant vers l’achat des produits étrangers (allemands) concurrentiels-, la question fut remise sur le tapis avec l’épilogue que l’on connaît et donc le maintien dans le SME (signe précurseur de l’option ultérieure favorable à l’Union européenne du grand marché et à sa monnaie unique dans la décennie suivante) avec une politique du franc fort souhaitée par Jacques Delors qui devait prôner très vite une pause sociale à l’automne 81. Loin des 110 propositions de F.Mitterrand, propositions sensées s’inscrire dans la perspective du projet socialiste pour la France !

Autre exemple : celui des nationalisations de 1981 conçues après bien des discussions (durant la période d’actualisation du programme commun en 1977 et puis avant les arbitrages favorables à des nationalisations franches malgré l’opposition farouche de Rocard et Delors au sein du gouvernement pendant l’été 81) comme outil au service de la promotion d’une politique industrielle par filière rompant avec la stratégie giscardienne des créneaux rentables dans la NDIT. Dans les faits, le tournant de 83, (expliquant la démission du ministre de l’Industrie et de la recherche Jean-Pierre Chevènement principal inspirateur de l’écriture du projet socialiste pour la France) et l’accession de Laurent Fabius à Matignon l’année suivante devaient solder cette ambition à peine ébauchée.

Le changement de paradigme s’accomplit donc dans la foulée de la dite parenthèse de la rigueur (mais en fait libérale et jamais refermée depuis 1983 !) au profit du grand marché européen avec l’acte unique adopté en 1986 devenu le choix décomplexé des socialistes et annonçant l’irréversible changement de cap : « la France est notre patrie, l’Europe est notre avenir ». Avec cet effondrement concomitant du tissu industriel de la France dénoncé plus tard dans le rapport Gallois commandé par François Hollande au début de son quinquennat, fruit de la liquidation de pans entiers de notre industrie au prétexte de sa modernisation, et la logique d’une libéralisation des marchés des entreprises et des mouvements de capitaux sous l’égide de la commission en Europe et de l’OMC à l’échelle mondiale.

Toutes ces logiques emportent ainsi les services publics dans une frénésie de démantèlements et de privatisations dans les secteurs des communications et des transports, pour ne citer que les principaux parmi bien d’autres, et « le nouveau management public » conduit au phénomène des suicides chez les cadres d’Orange ou à la désespérance des soignants  provoquée par la gestion hospitalière de directeurs d’hôpital-entreprise aux ordres des ARS dans une gouvernance privilégiant l’exhaustivité des recettes liées à la T2A sur les missions plus traditionnelles en voie de diminution, sinon de marginalisation, dans l’ensemble des recettes hospitalières. Avec cette orientation managériale débile de gestionnaires tout puissant privant les soignants de leurs prérogatives.

La crise liée au coronavirus témoigne ainsi de la nécessité de revenir aux fondamentaux de la république sociale dans les champs sanitaires et sociaux. Elle invite donc à une rétrospection historique critique du bilan de la gauche dans une visée projective pour sortir résolument du néolibéralisme

Revenons un peu sur cette gauche, objet volatil non identifié capable, le plus souvent, du meilleure dans une dynamique d’unité populaire mais trahissant aussi, dans un climat de repli sur soi, les bases même de sa légitimité. Les tropismes du PS ont été largement développés précédemment mais on ne saurait trop conseiller l’examen plus minutieux de son histoire et de ses contradictions historiques en sortant du contre sens sur une social-démocratie qui serait par nature portée à la trahison.

- L’examen des spécificités historiques du socialisme français

La social-démocratie a longtemps incarné cette promesse d’une redistribution des richesses dans une démocratie où les forces du travail participent à la gestion économique et sociale du pays. Il est vrai que les spécificités françaises du mouvement ouvrier avec d’une part l’indépendance syndicale vis-à-vis du politique posée dans la charte d’Amiens en 1906, dans le prolongement de la tradition anarcho-syndicaliste et le développement de la CGT sur ces bases, la pratique guesdiste d’autre part refusant « le ministérialisme » prôné par un Jaurès socialiste républicain (la controverse nationale et internationale sur la participation du socialiste Millerand, au « gouvernement de défense républicaine »), ont freiné toute intégration de la classe ouvrière dans la nation jusqu’en 1914. Le retournement de Jules Guesde du fait de l’échec de la 2° internationale dans son combat pour « l’unité du prolétariat international » contre la guerre et l’entrée au gouvernement d’Union sacrée de ministres et collaborateurs de cabinet issus de la SFIO (Guesde, Albert Thomas, Marcel Sembat, Léon Blum), ou d’un socialisme indépendant (Viviani, Millerand, futur président du conseil en 1920 et président de la République en septembre de la même année, ayant déjà rallié la droite avant sa participation au gouvernement de Viviani  d’août 1914 à octobre 1915), ont changé la donne. Mais l’expérience de l’Union sacrée reste paradoxale. Elle tend à modifier les relations du mouvement ouvrier et de l’Etat. Jaurès, tenant de « l’évolutionnisme révolutionnaire » avait déjà analysé et souligné les contradictions d’un Etat exprimant « les rapports de classes » et marqué par l’empreinte des conquêtes sociales et démocratiques (législations industrielles de l’époque, instruction publique, laïcité et libertés publiques héritées des réformes républicaines). Mais la CGTU campera longtemps dans une opposition aux lois sociales (retraites ouvrières notamment) suivant en cela la tradition anarcho-syndicaliste jusqu’à la réunification de la CGT en 1936. La SFIC devait par ailleurs sa naissance en décembre 1920 au congrès de Tours à la faillite de la 2° internationale et aux protestations du monde du travail attisées par la répression de ses grèves par un Clémenceau, président du Conseil depuis 1917. Avec cette condition d’adhésion à la 3° Internationale subordonnant l’action syndicale au parti d’avant-garde.

- La drôle de trajectoire du courant communiste en France

Les limites d’une lecture léniniste de la social-démocratie viennent paradoxalement de l’analyse minutieuse de la trajectoire du courant communiste en France. Notons au passage cette dénonciation de l’impérialisme qui va de pair avec l’idée d’une aristocratie ouvrière dans les pays capitalistes du centre, aristocratie qui, bénéficiant des miettes des profits liés à l’exploitation des peuples de « la périphérie », constituerait une base populaire pour une social-démocratie des pays du « centre », au cœur  du capitalisme, impliquée dans l’exploitation coloniale. Nous avons écarté ici cette dimension qui interrogerait les politiques coloniales ou néocoloniales des gouvernements de défense républicaine et du bloc républicain (fin XIX° et début XX°), puis, (sans omettre de rendre justice à la virulente opposition de Jaurès aux politiques colonialistes précédant et expliquant le première guerre mondiale) des socialistes sous la IV° République (Indochine, Algérie, Canal de Suez, etc.), les premiers communistes s’étant illustrés dès les années vingt par leur engagement internationalistes (les secteurs de la jeunesse notamment contre l’occupation de la Ruhr, l’Affaire du Rif au Maroc) avant de soutenir, par nécessité d’alliance, des politiques ambiguës (en 46 vote des crédits militaires pour le corps expéditionnaire en Indochine avant le changement de position deux mois plus tard, vote des pouvoirs spéciaux en Algérie cette année 56 remplies d’épreuves avec le XX° congrès du PCUS, le rapport secret de Khrouchtchev, le bouleversement de Varsovie et la tragédie de Budapest! ) dénoncées plus tard avec des ruptures d’alliances dans un contexte de tensions internationales très marquées entre Est et Ouest. Le PCF aurait, il est vrai, bien des comptes à rendre sur ses postures historiques vis à vis de l’hégémonisme soviétique du temps de la guerre froide, voire même de la détente, en distinguant d’ailleurs les problématiques de l’interventionnisme soviétique dans les pays satellites de « souveraineté limitée » de celles liées à l’expansionnisme de l’URSS (avec toutes les ambiguïtés de ses interventions dans d’autres régions). Le tout dans des réalités objectives plus complexes que les principes abstraits et avec des positions mouvantes dans ses réactions alternées d’allégeance (Hongrie et Tchécoslovaquie en 56) et d’indépendance (timide dénonciation de l’intervention soviétique à Prague en 68, affirmation d’une voie française du « Socialisme aux couleurs de la France » au 22° congrès du PCF). On n’a pas encore tiré au clair la position de Marchais dans la période de renégociation du programme commun quand ses postures prosoviétiques en politique étrangère, sous l’influence et le double jeu de Jean Kanapa (soutien  des soviétiques en Afghanistan pour donner le change), allaient à contre-courant de sa stratégie unitaire du 22° congrès à laquelle on peut penser qu’il tenait avant tout (dans cette contradiction difficilement surmontable : Brejnev préférant Giscard à Mitterrand). Mais après tout, au-delà des contradictions personnelles (Leroy n’était-il pas mieux à même de diriger un PCF en toute autonomie du fait de sa biographie et de ses capacités remarquables quand un Marchais, phagocyté par sa trajectoire personnelle équivoque, devait infléchir ses positions internationales pour préserver l’essentiel?) l’histoire qui s’est écrite ne peut-elle justifier partiellement certaines positions à l’époque qualifiées de sectaires par anticommunisme trop viscéral  ? Ces éléments n’ont plus, de fait, d’autre intérêt qu’historique avec le renouvellement profond du parti lié aux départs ou disparitions de nombre de ses militants historiques et/ou intellectuels de grande valeur, sa perte d’influence électorale et sa crise d’identité avec l’abandon de fait de la référence léniniste au profit d’une conception jaurésienne d’un évolutionnisme révolutionnaire.

Pour revenir à la portée réelle de la critique léniniste de la social-démocratie, ne convient-il pas de s’interroger sur l’histoire propre du PCF? Le PC n’a-t- il pas été lui-même confronté à des lignes contradictoires dans une longue et difficile recherche de conciliation entre pureté révolutionnaire et efficacité politique ? Les leçons d’échec de la stratégie initiale « classe contre classe » avec la tactique du Front unique à la base – après la période de bolchévisation purgeant le parti de ces éléments droitiers ( L.Froissard) puis gauchistes ( le groupe Barbé-Celor, Treint, Semard, Dunois et consorts) – semblent avoir été tirées par un Maurice Thorez qui sut adapter avec plus de succès que ses prédécesseurs les lignes de l’Internationale au contexte de la France.

- L’heureuse et précoce conversion du PCF au réformisme révolutionnaire ou « l’impensé communiste »

Avec la stratégie du Front populaire dès 1934, puis celle de la participation au gouvernement du général de Gaulle et des débuts de la IV° République (tripartisme socialistes-communistes-chrétiens démocrates), le PC fait l’expérience heureuse de l’unité populaire. Il prône même une certaine modération dans le contenu des réformes (refus des nationalisations par le PC) et ne participe pas aux gouvernements de Front populaire de 36 et 37 qu’il soutient au parlement (quand la CGT impose au patronat les accords Matignon suite aux occupations pacifiques des usines). Il accomplit son grand œuvre plus qu’à la Libération, dans le train des nationalisations voulues surtout par le général de Gaulle, au sein des premiers gouvernements de la IV°. Ceux de Gouin, Bidault et de Ramadier (jusqu’en mai 47 du fait de la dénonciation du plan Marshall, cette arme économique des Etats-Unis visant à développer le mode de vie américain en Europe, avec les débouchés qui vont avec pour le capitalisme américain) notamment sous l’empire d’une nouvelle constitution (adoptée par le PCF, il est vrai sans enthousiasme) dont le préambule consacre les droits économiques et sociaux, préambule intégrant le bloc de constitutionnalité (jurisprudence du conseil constitutionnel) et inspirant des principes généraux du droit particulièrement nécessaires à notre temps (jurisprudence du Conseil d’Etat).

Avec le statut de la fonction publique (Maurice Thorez), le statut des travailleurs des entreprises nationales  du secteur de l’énergie notamment (Marcel Paul à l’Energie), la création de la sécurité sociale (Ambroise Croizat, ministre du Travail et de la sécurité sociale), la conjonction de ces réformes appuyées par une CGT réunifiée change la donne en introduisant des éléments fondamentaux « d’un mode de production communiste », stratégie s’imposant dans une pratique de lutte des classes mais théorisée récemment par le sociologue du travail Bernard Friot dans des remarquables développements qu’il faut explorer en profondeur autour de cet « impensé communiste » ( « Emanciper le travail », « Le travail, enjeu des retraites »,   « Vaincre Macron ! »). Ainsi avec l’existence d’un statut protecteur dans la fonction publique et les entreprises nationales, les travailleurs vont jouir « d’un salaire à vie » (traitement ou salaire puis retraite) et d’une sécurité professionnelle avec la reconnaissance de la qualification attachée à la personne (et non à l’emploi) permettant une véritable promotion sociale avec une évolution de la rémunération liée à l’ancienneté et à la progression de carrière. Cette perspective s’étend grâce aux conventions collectives et à leurs grilles de qualifications et de rémunérations dans d’autres secteurs (les arrêtés de salaire Parodi de 1945-46, du nom du ministre du travail, ami personnel de Pierre Laroque, ce grand inspirateur de la sécurité sociale, qui fut le collaborateur des ministres Parodi et Ambroise Croizat). 

- La grande conquête révolutionnaire de la sécurité sociale

Avec la sécurité sociale et sa branche retraite (« vieillesse »), c’est aussi pour les salariés du régime général le droit à « un salaire continué » à la retraite. Nous suivons complètement Bernard Friot qui explique que le régime par répartition doit être défendu sur ces positions de classe (il ne suffit pas de défendre le régime par répartition contre celui par capitalisation) qui font de la retraite non pas « un salaire différé » assuré par les cotisations prélevées (le slogan « j’ai cotisé, j’ai droit ») mais « un salaire continué » (et donc à vie), la conquête « du salaire à vie » pour tous devant devenir le mot d’ordre. L’idée de la solidarité intergénérationnelle reste ambivalente quand elle reflète « une perspective capitaliste de la répartition » des actifs vers les inactifs, solidarité conçue plus largement comme une redistribution des plus riches vers les plus pauvres avec les minima sociaux, le RMI puis le RSA. Même sous sa forme néolibérale, le capitalisme a besoin de contenir et de limiter l’ampleur des fractures sociales en assurant et finançant une cohésion minimale de la société (le compromis n’est plus celui du temps du fordisme mais, même moins contraignant, il demeure cependant) avec un revenu minimum d’existence, filet de protection élémentaire, surtout s’il entend déréguler davantage en revenant sur l’institution même du salariat (d’où la critique de la forte ambivalence de l’idée du revenu universel – ou d’existence – mesure phare de Benoît Hamon dans la campagne de 2017), l’invention de la CSG (sous Rocard) accompagnant la diminution de la part des cotisations assises sur les salaires dans le financement de la sécurité sociale, elle-même en voie d’étatisation avec les ordonnances Juppé de 1996 (que ne reniera pas Jospin en 97) qui reviennent aussi sur l’élection des administrateurs, après cette première brèche considérable dans la gestion de la sécurité sociale par les travailleurs, avec l’institution du paritarisme par le ministre Jeanneney en 1967. Malgré ces tentatives de déconstruction de cette « institution de la démocratie » dans une pente gestionnaire (« La sécurité sociale Une institution de la démocratie » par Colette Bec Gallimard 2014), l’institution résiste grâce à sa force propulsive toujours en action depuis sa (re)fondation législative par le ministre Ambroise Croizat (il existait un système d’assurances sociales mais le conseil national de la Résistance avait consacré un article pour « un plan complet de sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence dans tous les cas où ils seront incapables de se les procurer par le travail »). La construction matérielle de « la sécurité sociale » s’opère avec la CGT qui implante alors les caisses partout en France en 1946 après les lois des 22 mai, 22 août et 13 septembre qui font suite à l’ordonnance du 4 octobre 1945, « pierre angulaire du nouveau système » qui avait fixé le cadre et les principes fondateurs de « l’organisation de la sécurité sociale » reposant sur un réseau de caisses à compétence générale et dont la gestion est confiée aux intéressés dans « une démocratie sociale ».

Aujourd’hui, grâce à l’action des ministres communistes de 1946 et des conquis d’un mouvement syndical offensif d’une CGT unie (mais à la veille de son nouvel éclatement en 47) sous influence communiste, un travailleur sur trois (soit 17 millions de plus de 18 ans) détient une qualification attachée à sa personne et le droit à un salaire à vie : fonctionnaires des trois fonctions publiques, salariés des entreprises sous statut protecteur, salariés des secteurs de la métallurgie, chimie et de la banque couverts par des conventions collectives de branches favorables auxquels on devrait rajouter, comme nous allons le voir, les professionnels de santé libéraux et fonctionnaires . Selon les calculs présentés par le sociologue Bernard Friot, sur 327 milliards de pensions versées en 2016, la part du « salaire continué » représenterait 35,10% pour le régime général s’inspirant du système de référence (malgré le recul de la réforme de Simone Veil)  22,14% pour les fonctionnaires, 4,96% pour les salariés sous statut, 2,51% pour les salariés agricoles et 8,35% de cette masse pour les indépendants. A contrario, le régime AGIRC-ARCCO et IRCANTEC verse respectivement 26,76% et 0,87% de cette masse sous forme de « revenu différé » quand les professions libérales en reçoivent 2,31%. 

Avec la branche santé (« maladie »), le secteur de la santé est socialisé. Le développement hospitalier révolutionne le soin (l’après-deuxième guerre marque le tournant hospitalier en terme de réussite sanitaire, précédant la création des CHU) et accompagne la déconfessionnalisation déjà en cours des professions soignantes et leur professionnalisation jusque dans les hôpitaux psychiatriques où des infirmiers vont définitivement remplacer les « garde-fous » et les pratiques issues du système asilaire. Les libéraux, infirmiers, paramédicaux et médecins rémunérés selon la nomenclature des actes, les professionnels de santé sont ainsi assurés d’une rémunération équivalente sur tout le territoire ( à travail égal s’entend pour les libéraux, ce qui ne saurait manquer de poser la question des spécificités territoriales – les déserts médicaux – d’une  part, du niveau de la rémunération des hospitaliers, d’autre part quand les soignants en France seraient les plus mal payés d’Europe aujourd’hui), les assurés sociaux bénéficiant d’un remboursement des soins en grande partie par les organismes de sécurité sociale. Les principes d’unité (des prestations), d’universalité (au bénéfice de l’ensemble des travailleurs) et d’unicité (par un organisme commun) affichés dans l’ordonnance de 1945, ne s’appliqueront cependant pas dans leur intégralité avec, notamment, cet éclatement des régimes et des caisses s’expliquant par l’histoire des conquêtes sociales et les particularismes des professions. Et le maintien de la mutualité dans le dispositif  à sa demande et sous sa pression (il y a encore des « restes à charge » et des « complémentaires santé » pour les rembourser devenues obligatoires pour l’affiliation de tous les salariés sous Hollande après la création de la CMU sous Jospin). En 1946, les représentants des  travailleurs gagnent le combat pour la création des caisses et leur gestion. Ils contrôlent ainsi un budget social supérieur à celui de l’Etat et ce, jusqu’en 1967, époque de remise en cause par les ordonnances Jeanneney de cette gestion ouvrière avec l’institution du paritarisme. En matière de retraite on peut considérer que jusqu’en 1993, la logique initiale de la sécurité sociale l’emporte avec la prise en compte, pour le régime général des dix meilleures années de carrière, limitant l’écart entre le montant des pensions et celui des salaires. La réforme de Simone Weil constitue ainsi un véritable recul pour les femmes exposées à une discontinuité de travail dans l’accomplissement des charges parentales en changeant les références des périodes travaillées portées aux vingt-cinq meilleures années pour le calcul du montant de la pension !

D’un point de vue plus large, la confrontation entre deux logiques, analysée finement par Colette Bec dans son livre « la sécurité sociale Une institution de la démocratie », celle d’une sécurité sociale comme « institution de la démocratie » et celle d’une « logique gestionnaire » axée sur les économies renvoie à deux visions politiques opposées. La logique gestionnaire pousse à revenir sur les acquis ou du moins à en grignoter significativement la portée avec la réforme de Simone Weil, le développement des « restes à charge », les réformes des retraites Fillon et Sarkozy en 2004 et 2010 – avec un réaménagement plus favorable par Hollande pour ceux qui ont travaillé jeune – et le projet de retraite à points conçu sur le modèle de la complémentaire AGIRC-ARCCO (le salaire différé et non continué, le « j’ai cotisé, j’ai droit »). Ce dernier projet est finalement suspendu par son inspirateur Macron après ce puissant mouvement social qui avait permis de le délégitimer. Cela dans une conjoncture de crise sanitaire favorisant les critiques aiguës quant à l’impact des précédentes réformes hospitalières (dénoncées dans une mobilisation de longue durée de plus d’un an des urgentistes et hospitaliers du fait du manque de moyens en places et lits, en personnel médicaux et non médicaux, en terme aussi de rémunération et d’attractivité, d’organisation hospitalière, d’aménagement et d’équipement des territoires de santé, etc.), réformes s’accompagnant de notre dramatique perte de souveraineté sanitaire (délocalisations des industries du médicament et des matériels médicaux en Chine et en Inde, arrêt des recherches sur le coronavirus, suppression de l’EPRUS fondu dans Santé-France).

Cette dérive gestionnaire néolibérale ne permet cependant pas, malgré tous ses efforts en ce sens, de gommer l’acquis de « cette révolution de 1946 » liée à la connivence des réformes : création du statut de la fonction publique, statut de la FP d’Etat, hospitalière et des collectivités locales rénové par Anicet Le Pors, ministre de la fonction publique et des réformes administrative sous le gouvernement Mauroy ; statut des travailleurs des entreprises nationales EDF-GDF-SNCF et développement des conventions collectives de branches ; mode de rémunération des professionnels de santé avec une nomenclature des actes professionnels remboursables aux assurés sociaux. Ce système permet à plus d’un travailleur sur trois en 2020 de bénéficier d’un « salaire à vie » (traitement ou salaire puis retraite) et d’une garantie d’emploi, ce qui constitue le socle de ce « déjà là communiste » susceptible d’inspirer des perspectives d’élargissement en reprenant l’offensive idéologique et politique sur ces questions après la belle résistance populaire à la réforme des retraites. « Ce déjà là »  sur les principes qu’il faut préserver et étendre, ne saurait dispenser de se battre aussi sur la question du niveau des rémunérations des salaires, traitements et pensions sur des bases d’une digne reconnaissance du travail avec, selon nous, un principe de limitation des écarts de revenus (base de réflexion autour d’une élasticité de 1 à 4 incluant l’impact de la justice fiscale).

Ces développements autour des conquis sociaux rencontre le mouvement actuel d’exigence d’un renouveau des services publics à commencer par l’hôpital dont les soignants, ces « premiers de tranchées », méritent mieux qu’une relégation dans ce nouveau management public qui vise à détruire les fondements de l’Etat social au service d’une sécurité sociale et professionnelle.

Quelle peut être alors la reconfiguration politique de la gauche pour une stratégie de sortie par le haut de la crise sanitaire, économique, sociale et écologique en combattant résolument ce « marchéisme néoconservateur » qui sert de boussole aux élites dominantes du capitalisme financier mondialisé ?

Mais d’abord de quelle(s) gauche(s) parle-t-on? 

Pour comprendre les évolutions idéologiques des gauches, revenons sur leur genèse et leur dynamique historique dans une époque marquée par l’émergence de la pseudo contestation soixante-huitarde de ladite société de consommation, contestation équivoque quand elle servait de point d’appui à la mutation du capitalisme dans la promotion d’une consommation libidinale, ludique et marginale pour la grande bourgeoisie et la nouvelle petite bourgeoisie, et qui parait décalée depuis les crises successives auxquelles répondent des politiques d’austérité et de rigueur antisociales et impopulaires à l’échelle nationale et européenne (plan Barre, parenthèse de la rigueur, traités européens) tant il est vrai que la crise des débouchés engendre déflation, austérité et chômage et s’accommode ainsi d’une croissance zéro.

« Curieuse gauche française aux réflexes pavloviens, écrivions-nous déjà il y a de cela onze ans, qui n’en finit pas de décourager ses plus fervents partisans. Frappés du syndrome de la division historique  et, plus récemment peut être, du culte des égos, ses chefs se disputent, se contemplent et s’ébrouent. Elle s’éclate selon le principe de fonctionnement d’une centrale nucléaire à uranium enrichi mais sans surgénérateur. D’où son épuisement parallèle à son émiettement : PS fracturé, PC atrophié et éclaté, Gauche de gauche atomisée, Gauche républicaine introuvable… Notre seul correctif onze ans plus tard serait gauche de gauche avec des hauts et des bas, PS atomisé.

Tout le contraire de cette époque révolue du “sinistrisme”, ce phénomène historique du rayonnement d’une gauche dont la force propulsive savait orienter le débat public sur ses propres fondamentaux. D’où la marche en avant de la république sociale allant de pair avec l’hégémonie des idées de progrès !

Peut-on se contenter d’incriminer les hommes sans rechercher les causes structurelles et intellectuelles de ce délitement ? Pour les uns, cette réalité signe le constat d’échec d’une gauche archaïque, incapable de muter et d’épouser son temps. Ceux-ci n’ont rien d’autre à proposer qu’une normalisation de la gauche, vestige déliquescent d’une exception française à l’origine de tous nos maux. Ils oublient de nous dire en quoi les gauches centristes ou recentrées - c’est selon - feraient mieux autour de nous pour ne prendre que les exemples britanniques, allemands, italiens ou espagnols (NDLR : avant le quinquennat de Hollande, nous restions encore optimiste quant à la capacité de la gauche à résister à la normalisation des gauches européennes)! »

    – Les postures de la radicalité politique à gauche

Alors que refleurissent aujourd’hui mille controverses autour du projet de la croissance verte versus théorie de la décroissance - sujets dans l’air du temps et inépuisables de surcroît – on peine parfois à démêler l’argumentaire des différents protagonistes. D’une façon basique, rien n’autorise à schématiser deux types d’approches qui prévaudraient dans la contestation ou le fondement d’une écologie politique. Celui d’une conception occidentalo-centriste du progrès infini portée par le cartésianisme et l’ idéologie productiviste allant de pair avec la confiance aveugle aux lois du marché, celui d’une perspective malthusienne dénonçant les progrès technologiques et l’aliénation dans une critique de la société de consommation.

Près de cinquante ans après la parution du rapport du commissaire eurocrate Mansholt qui inspira le club de Rome et l’avènement de l’écologie politique portée en France par un agronome tiers-mondiste expérimenté, René Dumont (un temps m’avait-on dit, militant du CERES), dans un contexte intellectuel et sociétal de remise en question des fondements de notre civilisation technicienne, de Jacques Ellul en passant par l’école de Francfort et les idées de mai 68, un nouvel aggiornamento ne s’impose -t-il pas à présent pour ne pas laisser l’écologie politique, traversée de courants contradictoires, confisquée par les partis qui s’en réclament?

« On assiste depuis quelques années, écrivait Didier Motchane en 1973, aux premières manifestations d’une critique intérieure de la croissance capitaliste. Le fait que cette réflexion s’inscrive dans le champ d’une problématique neutre, donc bourgeoise, ne doit pas masquer l’intérêt qui s’attache, par-delà les slogans de la croissance zéro, aux travaux du « Club de Rome » et aux intégrations de « la lettre de Mansholt ».

Les contradictions du capitalisme atteignent une acuité telle que les protagonistes les plus intelligents du système sont obligés d’en mettre en cause le fonctionnement. Alors même qu’ils évitent d’en faire une critique fondamentale au niveau des structures, ils présentent une critique décisive des conséquences de son fonctionnement.

La nécessité historique du socialisme se trouve ainsi aujourd’hui, et pour la première fois, sur le point d’être démontrée d’une manière rigoureuse. Malgré les simplifications et les faiblesses que comporte le modèle utilisé par le M.I.T., la ligne générale de la démonstration paraît bien établie. Elle suggère trois conclusions dont la troisième est implicite :

  1. La prolongation des tendances actuelles conduirait rapidement à une crise catastrophique de l’humanité, du fait de l’épuisement des ressources naturelles, alimentaires et industrielles, du surpeuplement, de la pénurie de l’investissement et des nuisances.
  2. Une planification soustraite aux objectifs du profit et, partant, une révolution dans le concept même de croissance est le seul recours possible.
  3. Le développement socialiste doit donc remplacer la croissance capitaliste » (Didier Motchane Clefs pour le socialisme 1973)

Nous verrons plus avant, dans notre exploration programmatique, comment.

Quant à l’extrême gauche, les impasses respectives des théoriciens dénommés gauchistes à leur corps défendant – depuis l’Ecole de Francfort, en passant par les écoles trotskistes, pour continuer avec les « Mao », façon « gauche prolétarienne » sartrienne ou JCR scissionnistes du PCF, JCR à l’époque louées par un Patrick Kessel (Le mouvement maoïste en France 1972) – n’ont-elles pas emporté dans leur reflux tous ces esprits fascinés par la prophétie d’une révolution mondiale ou par l’exotisme de la voie chinoise et de sa révolution culturelle vue sous les regards trompeurs d’une Maria-Antonietta Macciocchi ( son « Pour Gramsci » en 1975) ou d’un Gilbert Mury (« De la révolution culturelle au X° congrès du PCC » paru en 1973)? Bien loin, soit dit en passant, de l’analyse magistrale, presque quarante ans plus tard, de la réussite de « La voie chinoise Capitalisme et empire » par Michel Aglietta et Guo Bai (2012) qui tournent le dos aux explications néolibérales dans une exploration de l’héritage culturel et politique de la Chine. Et bien loin également d’une forme de contestation artistique interne et actuelle (cf l’exposition au musée Guggenheim de Bilbao en 2018 : « arte y china despues de 1989 El teatro del mundo ») des nuisances du mode de production et de vie chinois venant des milieux du cinéma ou des arts plastiques quand l’épicentre du covid-19 vient du cœur de la mondialisation dans cette province chinoise de Wuhan.

Revenons à ces reconversions spectaculaires des anciens gauchistes à l’instar des journalistes de Libération (dont le très célèbre Serge July) – ce journal qui appuyait la libération du Vietnam – et des prétendus nouveaux philosophes. Songeons à toutes ces vociférations venant de donneurs de leçons bien reclassés dans le décennie qui suivit mai 68, façon André Glucksmann, ex-maoïste repenti et reconverti, fort opportunément avec l’appui de Jean-Paul Sartre, dans la solidarité avec les boat-people du Vietnam. Et à la reconversion de ces militants trotskistes recyclés dans le PS, tendance lambertiste chez un Jospin (qui joua double jeux dans sa période d’entrisme puis d’adoubement avant d’en devenir premier secrétaire), chez un Mélenchon ou un Cambadelis aux parcours glorieux, ou tendance LCR chez le respectable et regretté Henri Weber qui vient de nous quitter, ce magnifique théoricien de la conscience de classe devenu plus tard sénateur socialiste. Lequel interrogeait, en 1975 dans son livre majeur « Marxisme et conscience de classe », « le processus de radicalisation en cours » se demandant s’il aboutira « à la résurgence d’un mouvement ouvrier révolutionnaire » ou restera « contrôlé par les appareils réformistes ».

-      Le « socialisme à la française » a-t-il vécu ?

L’année soixante-seize verra le PCF adopter « le socialisme aux couleurs de la France » et abandonner la référence à la dictature du prolétariat. Mais on voit, dans le même temps surgir en France les querelles dans cette gauche PC-PS-MRG réconciliée, malgré son trop plein d’arrières pensées respectives, et stratégiquement soudée autour d’un programme commun de « rupture avec le capitalisme » selon l’expression empruntée au discours de François Mitterrand au congrès  d’Epinay-sur-Seine. Ce programme commun que nous érigions de façon quasi fétichiste comme le « seul moyen de la révolution » à ceux qui scandaient « une seule solution la révolution ». Avec ces postures des deux grands partis de gauche fort bien analysées dans les écrits de Jean-Pierre Chevènement et Didier Motchane dans deux ouvrages adaptés à la conjoncture politique des années soixante dix

Ceux-ci réfutaient les idées reçues sur la ligne de partage originelle entre réformistes et révolutionnaires, ce qu’un ancien militant du CERES et grand intellectuel recyclé au sein du NPA avant de rejoindre le camp libertaire, Philippe Corcuff, exprimera plus tard à sa manière dans une critique mélancolique de la gauche intitulée  » les socialismes français à l’épreuve du pouvoir » édité chez Textuel en 2006 dans ses développements sur Léon Blum au congrès de Tours. Revenons donc sur cette histoire idéologique du PS pour comprendre son état de délabrement idéologique actuel.

Didier Eribon a développé la thèse d’une profonde mutation idéologique du PS des années quatre-vingt sous l’effet du néo-conservatisme. Cet auteur considère qu’il y eut alors une véritable rupture avec les idées révolutionnaires libertaires de mai 68, elles-mêmes préparées de longue date par une hégémonie de l’idéologie marxiste et contestataire.

On peut rejoindre partiellement cette analyse en distinguant bien deux périodes : la première de la Libération jusqu’à la fin des années soixante-dix connaît un rayonnement très puissant des divers courants marxistes sur les  intellectuels et  la classe ouvrière. La seconde voit au contraire l’effacement progressif du marxisme. Cette dernière période coïncide avec la montée en puissance du néolibéralisme et l’accession des néo-cons au pouvoir (Thatcher-Reagan) au moment de l’arrivée de la gauche au pouvoir en France et, dans la même décennie, l’effondrement des pays du “socialisme réel”.

Dans la première période on assiste à un foisonnement intellectuel lié à la contestation du marxisme officiel – celui d’un PCF dont l’influence reste énorme – par l’école de Francfort et la mouvance libertaire, le structuralisme et le freudo-marxisme. La deuxième période est celle de la lente agonie d’un marxisme en butte aux assauts des “nouveaux philosophes ”en croisade pour les droits de l’homme contre le Goulag. L’assimilation du socialisme au totalitarisme ternit durablement le message du « camp progressiste ».

En France, dans les années soixante-dix, le PS forgeait sa stratégie de rupture avec le capitalisme. On peut dire que jusqu’à l’adoption du projet socialiste dans la foulée du congrès de Metz – qui consacre la ligne d’union de la gauche -, le PS tient bon dans « une posture de gauche ». Mais il remporte les élections présidentielles alors même qu’il est déjà défait idéologiquement. Commence alors une ère de véritable confusion idéologique pour la gauche française. Egarée dans « la parenthèse libérale » qui constitue le véritable « Bad Godesberg » du socialisme français, l’idée de construction européenne tient lieu de substitut à celle de la transformation sociale. Avec le grand marché puis le traité de Maastricht, il s’agit d’un complet renoncement à une alternative au néolibéralisme en pleine poussée. L’idéologie néolibérale règne alors sur les esprits et les dirigeants de gauche – en dépit de leur dénégation toute verbale -, se rangent aux raisons d’un capitalisme financier mondialisé. La rupture est totalement consumée avec les couches populaires dont une large fraction marque son attirance pour les idées du Front national dès les élections européennes de 1984 avec ses points d’orgue en 2002 et aux dernières élections régionales de 2015 et européennes de 2019.

La confrontation de la gauche de gouvernement avec le mouvement social, théorisé par Bourdieu, apporte des éclairages utiles. Et par-delà une problématique campée sur le terrain exclusif des prétendues références intellectuelles françaises incontournables de la gauche (Sartre, Althusser, Lacan, Deleuze, Guattari, Foucault, Bourdieu, Derrida…), Didier Eribon contribue à révéler le foudroyant bouleversement idéologique du PS dans les années quatre-vingt. Il faudrait pourtant corriger largement les soubassements de cette réflexion qui s’enferme dans l’apologie du courant culturel soixante-huitard pour dénoncer la dérive conservatrice de ce que nous appelons le social-libéralisme. Ce dernier, à l’instar de la droite actuelle serait libéral sur le terrain économique et conservateur sur le terrain idéologique. Il y aurait largement place au débat sur ce point quand le conservatisme assimilerait aussi, selon Eribon, les principes républicains de la gauche française.

Nous ne nous reconnaissons pas dans la définition d’une idéologie conservatrice présentée par Didier Eribon – qui inclut la conception de la communauté de citoyens en tant que nation démocratique, opposée pourtant à la conception ethnique et nationaliste, dans cette dérive conservatrice – alors même que le rejet du TCE a constitué un moment important de la contestation du libéralisme par l’expression d’un attachement au modèle démocratique social français.

Les nombreuses références au mouvement intellectuel des années soixante-dix gomment certains apports nouveaux tels que la redécouverte de Gramsci et de sa pertinente analyse de l’hégémonie idéologique. Par ailleurs nous réfutons la thèse qui ferait de la pensée de Kant et de Rousseau le soubassement philosophique du néo-conservatisme. L’universalisme et le contrat social sont dénoncés comme expression du choix raisonné de l’individu – cet individu idéologisé par la bourgeoisie et qui ne résisterait pas à la critique sociale des structuralistes. Dans ce débat – structuralistes contre tenants du sujet - l’auteur rend cependant grâce à un penseur comme Henri Lefebvre.

Les racines profondes du conservatisme français  ne sont-elles pas plutôt à rechercher dans l’opposition historique à la construction républicaine … la droite légitimiste, bonapartiste et orléaniste, chère à la tripartition du regretté René Rémond. Et aujourd’hui dans les influences néo-conservatrices qui trouvent à s’exprimer dans la posture idéologique d’un Sarkozy, d’un Fillon, d’un Bellamy, d’une Le Pen, voire même du président de la république, qui entendent revenir à un certain ordre moral, faisant fi de l’État de droit avec ces mesures répressives conduites sous la houlette d’un Castaner tendant à réprimer et pénaliser les manifestants amalgamés aux casseurs, dans un climat de violences inacceptables.

-      La gauche à l’épreuve du néolibéralisme et des néo-cons

Ce qui est en cause aujourd’hui, n’est-ce point la préservation de la démocratie dans sa perspective républicaine quand le néolibéralisme et le néo-conservatisme la désactivent? Le vocabulaire de « la gauche radicale et mouvementiste » emprunte souvent les termes de néolibéralisme et de néo-conservatisme pour désigner le système socio-économique et idéologico-politique dans lequel prospère le capitalisme financier légitimé par l’idéologie d’un nouvel ordre moral. L’analyse des relations entre capitalisme et posture morale n’est pas nouvelle.

Le puritanisme protestant d’Outre-Manche et d’Outre-Rhin paraissait ainsi plus conciliable avec les processus d’accumulation du capital et de recherche du profit que le catholicisme romain, culturellement hostile à l’accumulation des richesses comme fin en soi. Le circuit du capital – “argent-marchandise-argent” qui permet à l’argent de faire des petits (A-M-A’) – , mis à nu par Karl Marx, s’épanouissait sans entraves auprès des anglo-saxons alors qu’il devait combattre, auprès des latins, bien des préjugés moraux hérités de la dénonciation de la recherche effrénée du profit.

Pour Max Weber, cette attitude mentale fondait la tentative d’explication de l’avancée relative du capitalisme des pays anglo-saxons. De la même façon, l’éthique protestante résulte de la rareté de la marchandise en pays de démarrage du mode de production capitaliste de biens d’équipement. L’éthique insiste donc sur la nécessité de réinvestir et affiche selon Clouscard, « les valeurs de la production et de l’économie, elle est l’expression idéologique des conditions de la production et du rôle de la marchandise ». Comme elle participe du sérieux de la production et de la consommation, au même titre que la haine du peuple pour le gaspillage, elle sera combattue par le néo-capitalisme qui veut promouvoir la consommation débridée et le gaspillage pour conquérir ses nouveaux marchés. « Le freudo-marxisme remplit cette fonction : il doit liquider l’éthique (proposée comme moralisme répressif de papa !). Il doit liquider l’économie (de l’accumulation), l’inhibition, les valeurs traditionalistes. Aussi le modèle de la nouvelle consommation sera celui de l’émancipation par la transgression. »

Régis Debray, interrogé en avril 2018 dans la revue des deux Mondes,  suite à la parution de son ouvrage sur « Le nouveau pouvoir », jugeait qu’ »avec Macron, président, les réformes en œuvre vont dans le sens de la Réforme, chacun doit se débrouiller tout seul pour faire son salut, sans corps intermédiaires, en ramant dans son coin. Les partis sont donc de trop, les syndicats aussi, comme hier les clergés. L’idéal, c’est l’individu tout nu, seul avec sa foi dans la flexisécurité et les vertus du marché, comme risque à courir. » On ne saurait dire comment ce trait de protestantisme servira ce nouveau pouvoir dans sa lutte actuelle contre la malédiction du Coronavirus.

Nouveau pouvoir analysé dans « un essai fulgurant » de Régis Debray « qui montre en quoi la France du catholicisme et de la République vient à son tour de s’inscrire dans l’avènement planétaire de la civilisation issue du néo-protestantisme. Un livre indispensable pour comprendre ce qui s’est passé. Et pour anticiper ce qui va arriver » signale la quatrième de couverture (Le nouveau pouvoir 2017).

Aujourd’hui le retour à l’ordre moral pourrait apparaître, d’une certaine façon, comme antinomique de l’explosion et de la sacralisation du marché, ce Veau d’or des sociétés occidentales. Dans sa préface à l’ouvrage de Wendy Brown, récemment traduit en français, “Les habits neufs de la politique mondiale – néolibéralisme et néo conservatisme”, Laurent Jeanpierre nous éclaire sur les rapports complexes du néolibéralisme et du néo-conservatisme. Ce dernier serait en réalité “une virtualité inhérente à la rationalité politique néolibérale”, étudiée jadis par Michel Foucault sous le terme de “gouvernementalité”. Ces concepts peuvent se définir comme “conduite des conduites”. “Ils réunissent, nous dit Jeanpierre citant Foucault, ” l’ensemble constitué par les institutions, les procédures, les analyses et les réflexions, les calculs et les tactiques” qui permettent d’imposer des normes de comportement à des individus et des groupes.” Le néolibéralisme étant pour Brown “l’ensemble des techniques de contrôle d’autrui et de soi par accroissement des choix plutôt que par diminution de la liberté, ou plutôt par accroissement des choix (et réduction de la liberté à l’acte de choisir), non seulement la liberté se doit d’y être autolimitée mais elle ne peut l’être désormais qu’en étant moralisée.” Ces analyses nous éclairent sur les processus en œuvre d’intrusion du religieux dans l’espace public de notre France laïque. A nous de décrypter le sens de ces processus pour les délégitimer, faute de quoi, ils pourraient asseoir durablement l’hégémonie des néo-cons, indispensable semble-t-il aux avancées du néolibéralisme. Avec cet ouvrage de Wendy Brown, il y a ainsi matière à méditer car sous les coups de butoir et les effets conjugués du néolibéralisme et du néo-conservatisme, c’est la démocratie qui succombe !

« Mais de quel État et de quel capitalisme, de quelle souveraineté et de quelle gouvernementalité s’agit-il ? » s’interroge Lazzarato Maurizio, dans un article précédemment cité (« Naissance de la biopolitique, à la lumière de la crise », Raisons politiques, 2013/4 (N° 52), p. 51-61. DOI : 10.3917/rai.052.0051. URL : https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2013-4-page-51.htm)

« Le capitalisme d’État que l’on voit agir dans la crise est-il le même que le capitalisme d’État du 19e et du début du 20e siècle ? Et peut-on même encore parler aujourd’hui de capitalisme d’État dans les termes qui étaient ceux de Gilles Deleuze et Félix Guattari ? » A noter les références nombreuses ici à « L’Anti-œdipe. Capitalisme et schizophrénie », Paris, Éditions de Minuit, 1972,  Gilles Deleuze, cours de préparation de l’Anti-œdipe, publié sur le site La voix de Gilles Deleuze (http://www2.univ-paris8.fr/deleuze/rubrique.php3?id_rubrique=4) à la différence de la critique radicale de Michel Clouscard dont nous avons relaté précédemment la critique d’une consommation d’émancipation transgressive (nous n’avons pas personnellement exploré plus avant ces écrits de Deleuze et Guattari).

« Le travail de Michel Foucault peut nous être utile ici, à condition d’interpréter l’ordo-libéralisme, puis le néolibéralisme, comme des politiques qui travaillent à une nouvelle configuration du capitalisme d’État, à un nouveau rapport entre souveraineté et gouvernementalité, dont les libéraux constituent la condition subjective. Le néolibéralisme représente une nouvelle étape dans l’intégration du capital et de l’État, de la souveraineté et du marché, dont la gestion de la crise actuelle (crise de 2007 NDLR) peut être considérée comme un accomplissement.

La thèse principale qui traverse les deux cours ­ celle d’un libéralisme en opposition à l’État ­, nous semble davantage ébranlée par les événements qui ne cessent de secouer le capitalisme depuis 2007, que par la critique théorique que l’on pourrait lui adresser.

Le fait que la question du libéralisme porterait sur le « trop gouverner », que sa critique se concentrerait sur « l’irrationalité propre à l’excès de gouvernement » et que, par conséquent, « il faut gouverner le « moins possible » » est en effet largement remis en cause par la crise. Le gouvernement néolibéral opère une centralisation et une multiplication des techniques autoritaires de gouvernement qui rivalisent avec les politiques des États dits totalitaires ou « planificateurs ». Comment est-il possible que les libéraux soient passés soudainement de « chercher à gouverner le moins possible » à « vouloir tout gouverner » ? Comment expliquer qu’ils considèrent comme irrationnelle toute forme de big gouvernement et qu’en même temps, depuis 2007, les gouvernements techniques, l’Europe, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque centrale européenne (BCE), en un mot toutes les institutions d’obédience libérale, tracent des « plans » de redressement des comptes de l’État qui courent sur plusieurs décennies (à titre d’exemple, le Fiscal Compact prévoit au moins vingt ans de « sacrifices » pour payer les créditeurs), qu’elles multiplient les institutions de contrôle, supervisées par des « experts », vérifiant la plus petite dépense de l’administration, prescrivent des coupes budgétaires dans les plus infimes détails, fixent de manière autoritaire les délais du redressement des budgets publics ; qu’elles dictent enfin, littéralement, des lois aux parlements et aux gouvernements nationaux ? Comment expliquer que, au soi-disant « État minimum » des libéraux avant la crise, les mêmes libéraux aient substitué un État « maximum » ? Comment rendre compte de ce big gouvernement néolibéral supranational qui, par ailleurs, se passe, sans aucun état d’âme, de toute « démocratie » ? » Cette démocratie inventée à Athènes et remise à l’honneur par les courants républicains dans le sillage des Lumières avant que les « libéraux » n’en usurpent plus tard toute la paternité dans « une démocratie formelle » et que les soi-disant « néolibéraux » n’en fassent ensuite qu’un usage dénaturé quand ils l’amputent de sa dimension essentielle, celle de la souveraineté populaire.

Pour revenir à notre critique de  l’analyse de Didier Eribon et conclure sur ce point, disons qu’elle semble oublier les références historiques républicaines du socialisme français. Didier Eribon fait par ailleurs  la part belle à “la gauche de gauche”, différenciée de “la gauche de la gauche” en ce qu’elle continuerait à porter l’idéal de la gauche institutionnelle, elle-même quelque peu idéalisée dans une essence révolutionnaire trahie. Ou en est donc cette gauche de gauche?

    – La gauche de gauche

Et d’abord au PCF : quelle mutation pour quel horizon? L’idée d’une mutation ou d’un dépassement reste une perspective qui ne saurait faire l’impasse sur une histoire pour aborder le présent autrement.

L’histoire intérieure du Parti communiste français, en quatre volumes publiés chez Fayard entre 1980 et 1984, œuvre magistrale mais contestée, de l’ancien secrétaire des étudiants communistes, Philippe Robrieux, apporte mille détails truculents sur la vie mouvementée d’un parti sans cesse recomposé et déchiré entre ses choix fondateurs dans une tactique dite de classe contre classe et son aspiration à représenter tout le peuple français. Comme nous l’avons souligné, les clés d’identification des impasses de la conception léniniste furent  plus pertinemment développées par Jean-Pierre Chevènement et Didier Motchane.

Dans « les socialistes, les communistes et les autres » édité chez Aubier Montaigne en 1977, Chevènement revient sur les origines de la scission de Tours  et sur l’impasse française vers le socialisme pour faire un bilan du léninisme et établir les chances et les conditions de la réussite d’une union de la gauche alors aux portes du pouvoir. Ce que Didier Motchane avait théorisé dans une approche marxienne renouvelant et dépassant les doctrines socialistes et révolutionnaires figées dans une doxa archaïque. Dans ses « clefs pour le socialisme », ouvrage édité chez Seghers en 1973, le théoricien du CERES revisitait les concepts marxistes en les débarrassant de leur gangue lénino-stalinienne ou réformiste pour redonner corps et sens à la stratégie de rupture avec le capitalisme.

En renouant à la façon d’Anicet Le Pors, esprit cultivé et ouvert, avec la tradition républicaine, tradition certes constante dans l’histoire du PCF – et surtout chez les historiens marxistes  à qui l’on doit, de Mathiez à Soboul, la connaissance du mouvement populaire et révolutionnaire à l’origine de la construction républicaine française – mais néanmoins souvent galvaudée en raison d’égarements doctrinaux ou politiques étrangers au socialisme jaurésien, le Parti communiste se grandit. Il ne peut, du reste, relever le défi de son propre dépassement qu’en mettant ses forces importantes au service d’une perspective d’alternative démocratique et sociale qui se joue dès à présent dans la bataille des idées, dans les luttes et dans les urnes. Et bien sûr dans la perspective de l’unité d’une gauche d’alternative…

Avec l’érosion du PC, l’avenir des gauches repose-t-il davantage sur ce parti de gauche dont l’émergence en 2008 a ensuite marqué les succès du Front de gauche puis de la France insoumise? Pour mémoire, le PG s’est fondé à partir d’éléments composites dont Jean-Luc Mélenchon et Jacques Généreux avec qui nous avions fait la campagne de Ségolène Royal (derrière Jean-Pierre Chevènement) pendant que Clémentine Autain et Marie-Georges Buffet, elle-même  candidate, espéraient un meilleur score d’une gauche prétendument plus radicale. Ce n’est qu’en 2008 que Mélenchon et ses amis en pleine déconfiture électorale interne au Congrès du P.S décident, après une sévère sanction de la gauche socialiste et une impossible reconquête du parti, de quitter ce dernier. Ainsi l’ex-sénateur socialiste, défenseur du traité de Maastricht, devenu plus tard ministre de Jospin, devait virer sa cuti sans s’encombrer d’un zeste de complexe vis à vis d’une trajectoire bien méandreuse. Il illustre, à sa manière, cette formidable plasticité d’une gauche pure et dure qui sait jouer d’obscurs renversements tactiques sous couvert de considérations stratégiques plus nobles. Après les indéniables scores historiques des deux dernières élections présidentielles, la FI connait un reflux d’influence et une crise interne. Son leader semble frappé d’une certaine perte d’estime et de confiance après le piège des épreuves judiciaires et la chute électorale aux élections partielles et à celles du parlement européen. Mais l’excessive personnalisation est-elle compatible avec le registre d’une gauche qui entend promouvoir une sixième république? Les initiatives actuelles de la base et des élus vont-ils permettre une porte de sortie par le haut de cette crise qui secoue la FI? S’agissant de la gauche républicaine, on peut saluer la naissance de la gauche socialiste et républicaine (GSR) à l’initiative de la gauche socialiste en rupture de parti avant les dernières élections européennes (Maurel et Lienemann) avec l’appoint du MRC (Coutard et Laurent). Ce dernier mouvement dans la filiation du CERES restant néanmoins divisé quant à l’opportunité de cette fusion après son ébranlement suite au retrait définitif de son président d’honneur Jean-Pierre Chevènement précédant son congrès national en juin 2015. Le MRC, après la tentative d’un pôle rassemblant les républicains des deux rives, avait succédé au MDC, fondé le 1°mai 1993 marquant la rupture  des chevènementistes avec le PS en raison de désaccords de fond sur la diplomatie (Irak) et l’Europe (Maastricht). Quelle peut être la force d’entraînement de la gauche socialiste et républicaine (Maurel, Lienemann, Laurent, Coutard) dans cet ensemble? Et quel peut être la place d’un MDC « maintenu » derrière le brillant Claude Nicolet (homonyme du regretté historien de la république), fidèle d’un Jean-Pierre Chevènement sans parti-pris et de Marie-Françoise Baechtel, animatrice de République moderne ?

L’idée d’un front de gauche à la base prôné un temps par l’exégète de Gramsci  et de la guerre de position, Razmig Keucheyan, a-t-elle quelques chances de supplanter l’immobilisme et la disparition du FDG ? Rien n’est moins sûr comme nous l’avons depuis vérifié!

     – Penser à gauche ou repenser la gauche ?

L’échappée d’un solide intellectuel, sociologue bourdieusien aux références riches et éclectiques, peut aussi nous aider dans cette quête introspective et prospective. Philippe Corcuff appartient à cette catégorie inclassable de militants aux parcours désencombrés de tout opportunisme.

La gravité de la situation appelle en effet à une rupture avec les solutions toutes faites. Nous sommes dans la nasse temporelle face à l’urgence de battre l’extrême droite alors qu’il faut dès à présent entamer la recomposition de la gauche à moyen terme sans sacrifier le moyen terme à l’urgence et l’urgence au moyen terme! Cela fait deux siècles que le courant pour la société émancipée anticapitaliste existe. Deux siècles que ce courant échoue, nous explique encore Corcuff, ce qui ne change rien au caractère inacceptable du capitalisme et donc à la nécessité du combat anticapitaliste! Mais cela invite à une plus grande association entre radicalité et humilité face à l’arrogance quand nous croyons tout pouvoir comprendre et ranger dans les concepts totalisants qui prétendent saisir le réel mais passent à côté des complications des sociétés humaines. D’où l’intérêt de rechercher l’apport des idées libertaires et anarchistes dans cette quête d’un nouvel aggiornamento au service de la perspective d’une émancipation humaine qui suppose une rupture totale d’avec la gauche contaminée par le néolibéralisme (les politiques social-libérales qui mélangent libéralisme économiques et réformes sociétales) et le néo-conservatisme (de l’ordre moral à l’idéologie sécuritaire).

Nous insistons sur les thèses du regretté sociologue Michel Clouscard, aux antipodes de cette social-démocratie libertaire un temps prônée par Corcuff, et dénoncée dans un essai sur « Le capitalisme de la séduction - Critique de la social-démocratie libertaire ». Ces idées sont bien synthétisées par Aymeric Monville qui explique le néocapitalisme selon Clouscard. La société de consommation qui n’est que la société de ceux qui peuvent consommer le travail des autres n’est pas la fin de l’histoire. Le pacte tacite de l’après Mai 1968 (« la droite gère l’économie et la social-démocratie s’en tient au sociétal, à la libération des mœurs qui ne coûte pas un sou au capital et permet de créer de nouveaux marchés ») est dénoncé au travers de la critique de la société permissive envers le consommateur mais plus que jamais répressive envers le producteur. Clouscard forge dès l’après 68 le concept de libéralisme libertaire ou encore celui de capitalisme de la séduction.

Nous ne pouvons exposer ici, dans l’espace de cet article, les impertinentes (pertinentes ?) mais incontournables critiques du philosophe Jean-Claude Michéa qui décode d’une tout autre façon « Les mystères de la gauche De l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu » (2013) en analysant en profondeur les processus historique, politique et idéologique qui, depuis l’affaire Dreyfus et le socialisme parlementaire auraient trahi à gauche les idéaux et références ouvrières et socialistes. 

A la façon du philosophe Alain – « Lorsqu’on me demande si la coupure entre partis de droite et de gauche, hommes de droite et hommes de gauche, a encore un sens, la première idée qui me vient est que l’homme qui me pose cette question n’est certainement pas un homme de gauche »- nous étions il y a peu encore plutôt constant dans cette perspective d’une césure entre deux représentations du monde, de l’homme et de l’Histoire. La vie politique française a cependant connu des vrais bouleversements sinon des tremblements de terre (avril 2002, Non au TCE en 2005, premier tour de la présidentielle en 2017) symptomatiques des déplacements des axes de polarités traditionnelles gauche/droite, progressisme/conservatisme, Etat/société civile au bénéfice de nouvelles oppositions de type socialisme autogestionnaire/social-libéralisme, marxisme libertaire/dirigisme bureaucratique, démocratie/néolibéralisme, éco socialisme/progressisme, décroissance/productivisme, Etat social/société de marché, souveraineté populaire/souverainisme identitaire comme nous l’avons développé ou noté dans le corps de cet article. La reconquête de la souveraineté populaire qui conditionne toutes les autres (sur le travail, alimentaire, industrielle, sanitaire, etc.) est à l’ordre du jour. Elle interroge sur le fond les partis et mouvements se réclamant des courants socialistes, communistes, républicains, écologistes et libertaires et stimule notre réflexion militante pour cimenter ce nouveau front populaire.

L’œuvre de Jean-Claude « Michéa l’inactuel – une critique de la civilisation libérale » présentée et critiquée par Mathias Roux et Emmanuel Roux (2017) exprime une totale défiance envers cette idée (pervertie?) de la gauche qui ne serait plus un « signifiant maître » opératoire et dont il faudrait faire son deuil. Ces penseurs que nous avons entendus et lus posent mille nouvelles questions à toute la gauche. Nous devons réserver une étude approfondie à cette critique à partir notamment des écrits de Jean-Claude Michéa et d’Emmanuel Roux pour mieux s’interroger sur la présentation de leur marxisme libertaire, ce « socialisme démocratique » originel et original selon Orwell (Orwel anarchiste tory suivi de A propos de 1984 J.C Michéa 2008) dont nous réfutons a priori l’idée qu’il ne saurait s’enraciner dans un courant républicain que ces philosophes semblent réduire à une expression libérale porteuse d’une vision « progressiste » qui accompagnerait et légitimerait le développement même de « Notre ennemi le Capital »(J.C Michéa 2017). Cependant Emmanuel Roux  apporte bien des nuances aux thèses de Michéa dans son dernier ouvrage « La cité évanouie – Au-delà du progressisme et du populisme » (2019)  qui plaide plus explicitement pour la possibilité d’un populisme civique qu’il trouve à explorer dans l’œuvre de Michéa. Cette réflexion, plus complexe que son raccourci de première lecture ou son interprétation au premier degré, peut être utile au questionnement critique du « progressisme élitiste » ou de « l’élitisme progressiste » dans le sens du réformisme libéral ou du libéralisme réformateur en cours opposé à notre « réformisme révolutionnaire » jaurésien si bien développé par Jean-Paul Scot (Jaurès et le réformisme révolutionnaire 2014).

Revenons à présent, par-delà ces thèses hétéroclites, aux réflexions actuelles pour envisager la sortie par le haut du néolibéralisme dans cette période qui vient de connaitre tant d’assauts contre les fondamentaux de la construction républicaine et sociale. Depuis la crise du coronavirus, échanges virtuels et textes unitaires entendent contrer la logique suicidaire d’un affrontement central entre « macronisme » et souverainisme identitaire.

Aujourd’hui à gauche, « l’union sous pression » semble préférée à l’hypothèse d’un gouvernement de salut public

Ce « festival des idées » initié par Christian Paul et Guillaume Duval vise au rapprochement des forces de gauche et des écologistes quand la Fondation Copernic voudrait proposer, en s’inspirant des moments d’unité du mouvement ouvrier, une méthodologie de rassemblement et des éco syndicalistes réfléchissent de leur côté autour de l’altermondialiste Gus Massiah. Le regroupement l’« Archipel de l’écologie » rassemble la multitude des galaxies écolos et de citoyens engagés auxquelles les partis se sont joints. Clémentine Autain (FI) et Elsa Faucillon (PCF) organisent leur « Big Bang », dans un carrefour entre les forces de gauche et le mouvement social, quand François Ruffin (FI)  cherche à unir « le rouge et le vert ». 

Comme le soulignent Abel Mestre et Sylvia Zappi, auteurs d’un article du Monde - « On sent une envie commune plus grande : l’Union sous pression » – auquel nous empruntons ces éléments synthétiques, ces comités ad hoc ne sont pas d’accord sur l’objectif final mais tous cherchent la possibilité d’une culture et d’une doxa communes. « La crise sanitaire liée au Covid-19, moment de rupture politique majeur, a mis un coup d’arrêt au jeu d’appareils. Et a donné un coup d’accélérateur aux discussions. Les multiples réunions Zoom ou autres vidéoconférences ont visiblement facilité les liens et les échanges. »… « Les numéros Un des partis se parlent aussi quotidiennement pour mettre au point des positions communes dans la phase aiguë de l’épidémie comme pour envisager l’avenir. « Tout le monde a conscience qu’avec la crise sanitaire quelque chose de majeur s’est passé. Une plate-forme commune est possible. Ensuite, le calendrier n’est pas encore arrêté », observe François Lamy, ancien ministre de la ville. »… « Au PS, à Europe Ecologie-Les Verts (EELV), à Génération.s, comme dans certains cercles minoritaires de La France insoumise (LFI), on remarque que, dans la période d’incertitude, la pression à l’unité se fait plus forte.

« On est dans une tectonique de plaques qui bougent, constate Emmanuel Maurel, (ex-PS) député européen, fondateur avec Marie-Noëlle Lienneman (ex-PS) et Jean-Luc Laurent (MRC) de la gauche socialiste et républicaine apparentée LFI. Il va falloir arrêter les conneries si on veut se débarrasser du duo infernal Le Pen-Macron. Le dégagisme a ses limites, surtout en période de crise. Mais il faut de la crédibilité politique et une rupture radicale avec les politiques passées. » Le politologue Rémi Lefebvre constate lui aussi que la roue a tourné avec la crise : « L’idée qu’elle doit se résoudre avec des solutions de gauche devient très populaire. C’est le kairos, le moment où il faut saisir le retournement idéologique. »

A l’idée d’une « Fédération populaire » lancée il y a près d’un an par Jean-Luc Mélenchon, qui veut associer les revendications politiques, syndicales et associatives sous un label commun et proposer un contreprojet de société global, fait écho l’appel « Plus jamais ça », lancé notamment par les altermondialistes d’Attac, des associations environnementales comme Greenpeace ou encore des syndicats, notamment la CGT. Chez les initiateurs de cet appel, on regarde les partis avec une grande prudence. « Nous cherchons un débouché politique au sens de la vie de la cité. On veut établir un front large du mouvement social », explique Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac. Les signataires, qui sont désormais une quarantaine, ont rédigé un nouveau texte pour le 1er-Mai qui jette les grands axes d’une reconstruction autour de la reconversion sociale et écologique des entreprises ou d’une fiscalité plus juste.

Une perspective bien différente de celle prônée par l’ancien ministre Jean-Pierre Chevènement (quatre ministères majeurs sous les septennats de Mitterrand et de Chirac) qui voudrait prendre au pied du mot le président Macron dans sa récente volonté affichée de réinventer l’avenir. Ce que le républicain de toujours, pourfendeur du capitalisme financier et de l’Europe néolibérale, ancien Député-Maire et ancien Sénateur du Territoire de Belfort, conseiller spécial des présidents Hollande et Macron pour la Russie (dont il souhaite l’intégration dans une grande Europe de  la Méditerranée à l’Oural) concrétise dans un programme de salut public qu’il appelle de ses vœux de longue date. Et ce, depuis le MRC (dont il fut président d’honneur avant de reprendre son indépendance vis-à-vis des partis en 2015 après avoir commis l’exploit d’être élu sénateur contre la droite et le PS) et à présent avec sa fondation Res Publica qui réfléchissait récemment à la recomposition géopolitique du capitalisme et à celle de la politique  française par l’émergence d’un bloc républicain qui ébranlerait la bipolarisation entre le bloc élitiste (aujourd’hui « macroniste ») et le bloc souverainiste identitaire (le RN).

Dans sa chronique du Monde du 21 avril, « Montebourg et Chevènement, deux figures de gauche surgies du passé, sont le baromètre de ce qui pourrait se produire dans les prochains mois », Françoise Fressoz s’interroge sur la pertinence du niveau territorial pour une hypothétique reconquête de souveraineté prônée par les Montebourg, Mélenchon et Chevènement, les deux premiers rejetant par ailleurs toute perspective d’union nationale autour du président Macron, à la différence de l’ancien ministre.

« Mais à quelle échelle ? Nationale ? Européenne ? Les deux à la fois ? Là réside l’ambiguïté de la question qui, depuis la querelle de 1983, n’a jamais été résolue ni dépassée : alors que la France était affaiblie par des dévaluations à répétition, François Mitterrand avait fait le choix de rester dans le système monétaire européen pour s’arrimer à la construction européenne. Son ministre de la recherche de l’époque, Jean-Pierre Chevènement, préconisait lui d’en sortir, persuadé que c’était la seule façon de garantir la survie de l’outil productif français. Il quitta alors le gouvernement puis dix ans plus tard le Parti socialiste pour mener l’aventure que l’on sait. Européen ou souverainiste, il fallait désormais choisir son camp.

Trente-sept ans plus tard, le schisme demeure, cette fois incarné par le dangereux face-à-face entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Pour sortir du piège, Chevènement pousse au dépassement. Il veut croire que le président de la République a entrepris le tournant national, qu’un grand ministère de l’industrie sera bientôt créé pour réorganiser sur le long terme les chaînes de production et de valeur à partir d’un Etat redevenu stratège. La partie, cependant, reste éminemment européenne. »

L’hypothèse envisagée ici d’une union nationale n’a pas les faveurs de J.F.Khan dans Marianne qui ironise sur « les dérélictions de cet autre qui-suivez son regard-en pince pour l’élargissement du gouvernement à des gens connus pour reprendre l’injonction surréaliste du philosophe Luc Ferry (il y voit même Badinter et Chevènement, pourquoi pas Giscard et Jacques Delors!) ».

Le journaliste préconise la dissolution pour mettre en œuvre « une ligne politique, économique et sociale claire, forcément musclée, assise sur une nouvelle majorité qui s’y identifie ». La préférence de JFK irait pour une majorité allant de la fraction républicaine des Insoumis jusqu’à la gauche de la République en marche en passant par l’écologisme rationnel pour s’émanciper de la logique néolibérale.

Il conviendrait d’ouvrir résolument la voie difficile d’un profond changement de cap politique, économique, social et écologique

Dans cette crise sanitaire après la réponse du confinement pour préserver les chances d’accès à l’hôpital, le passage au jour d’après suppose une résolution des difficultés actuelles : développement des moyens et des capacités hospitalières, disponibilité des matériels médicaux et des masques de protection grand public, testage massif, pertinent et fiable.  Cela nous conduit à la souveraineté sanitaire qui en appelle d’autres chez la 6° « puissance mondiale » qui garde de nombreux atouts dont le moindre n’est pas celui du génie de son peuple. Et donc à appréhender ici et maintenant l’avenir dans le nouveau paradigme d’une opposition résolue à la mondialisation libérale au bénéfice d’une reconquête des souverainetés dans des coopérations régionales (une grande Europe de l’Atlantique à l’Oural) et internationales repensées. Il va sans dire que les relations extérieures de la France et sa diplomatie doivent aller dans le même sens de la préservation de l’intérêt national et de l’indépendance stratégique dans la coopération pour le développement humain, solidaire et écologique. Avec la nécessaire remise en cause des logiques en œuvre chez les principales institutions : Banque mondiale, BCE et commission européenne confortant celles de « notre ennemi », le capitalisme financier mondialisé.

En cette fin de cycle d’un néolibéralisme épuisé et rejeté, il conviendrait  d’ouvrir résolument la voie  d’un profond changement de cap politique, économique, social et écologique, la propagation des virus et des pathologies s’expliquant aussi par l’effet conjugué de la mondialisation des échanges, de la dégradation de la qualité des produits de consommation et de la rupture des équilibres écologiques.

Donnons en référence – et pour illustration prioritaire de ce nouveau chemin -, quelques exemples forts :

- la lutte contre le réchauffement climatique en limitant le fret et l’utilisation de l’énergie carbonée, ce qui n’est pas antinomique, soit dit en passant, de la sécurisation de la filière nucléaire;

- la promotion d’une agriculture raisonnée, si possible biologique, avec des modes de productions agricoles ou animales réorientées, créatrices d’emplois durables, promouvant les circuits courts et favorisant dans tous les cas la prévention des risques chimiques et la lutte contre les perturbateurs endocriniens;

- avec la reconquête d’une sécurité alimentaire, celle d’une sécurité sociale et professionnelle conférant « un salaire à vie » sur la base d’un statut attaché au travailleur. Pour mémoire, ce « déjà là communiste » – avec les conquis de 1946 bénéficiant à un travailleur sur trois aujourd’hui – doit être étendu au-delà du secteur socialisé de la santé, des travailleurs sous statut et des fonctionnaires et représente la visée la plus pertinente dans le combat contre la liquidation de l’Etat social, en matière de retraite notamment ; le droit à « un salaire continué » financé par des cotisations sociales versés à une sécu, « institution de la démocratie », dont la gestion étatiste actuelle serait dénoncée pour être rendue aux représentants des travailleurs élus ;

- la conquête de la copropriété d’usage des outils de travail par les productifs (pour mémoire selon une définition empruntée au « manifeste d’initiative capitalexit »,  est lucrative la propriété dont la fin exclusive est de tirer profit privé du bien possédé, est dite d’usage celle qui confère à ses titulaires le seul droit d’user de ce bien à l’avantage commun) en leur offrant ainsi la possibilité effective d’une maîtrise du produit de leur travail dans l’urgence d’une réorientation de la production et de ses modes de développement, pour satisfaire les besoins réels de la population dans une économie limitant les nuisances environnementales et l’obsolescence programmée des marchandises à des fins lucratives ;

- à côté du secteur des « petits entrepreneurs », des « travailleurs indépendants » (de l’artisanat, de l’industrie, des services, des transports, de la culture) et des « paysans », attachés à leur métier, une propriété patrimoniale des outils de production (différente de la propriété lucrative) adossée à des collectivités publiques, coopératives, associations et fondations d’utilité publique et une participation effective aux prises de décisions stratégiques des travailleurs, des usagers et de la puissance publique, celle-ci garante en dernier ressort, de l’intérêt général défini dans les procédures de planification démocratique, ce que l’on appelait l’autogestion ; 

- des nationalisations, sous forme de socialisation plus que d’étatisation des instruments de production, autant que de besoin dans les secteurs stratégiques (pour la reconquête de notre souveraineté) ou menacés (défense de la production et des emplois) avec un vrai retour de la puissance publique dans la régulation économique ;

- le développement des services publics – à commencer par l’hôpital public (asphyxié par la T2A et les politiques managériales visant à déposséder les soignants de leur métier) et les centres de santé à implanter sur les territoires. Les secteurs de la petite enfance, de l’enseignement et de la recherche méritent une attention très forte. Et plus largement d’autres secteurs : transport, communication, sécurité, police de proximité, habitat, énergie, alimentation, culture, activités physiques et sportives, parcs et espaces préservés. La promotion de l’économie sociale et solidaire offre aux côtés des services publics, un cadre adapté pour répondre aux  vrais besoins humains et faire vivre les principes d’égalité sur tous les territoires;

- le retour de l’Etat stratège avec une planification écologique et démocratique dans les secteurs clés pour la souveraineté, la sécurité nationale, la vitalité économique, sociale, la qualité de vie sur les territoires et la « déspécialisation » de leur développement durable.

Selon l’économiste Cédric Durand et le sociologue Rasmig Keucheyan, la planification écologique s’inscrit dans une perspective opposée à l’écologie conservatrice toujours prégnante (nous prenons pour preuve l’alliance des conservateurs et des verts en Autriche contre l’immigration et le changement climatique ou bien le soutien des écologistes australiens à la privatisation de l’eau pour en limiter l’usage). Cette planification écologique exposée dans une récente livraison du Monde Diplomatique (« L’heure de la planification écologique » LMD Mai 2020) reposerait sur cinq piliers :

- le contrôle public du crédit et de l’investissement;

- la garantie d’emploi par l’Etat, au salaire de base du secteur public ou davantage, emploi à forte valeur ajoutée sociale ou écologique dans une logique opposée à celle du travail qui valorise le capital;

- une relocalisation de l’économie reposant sur trois principes : déspécialisation des territoires, protectionnisme solidaire (barrières douanières environnementales et sociales), normes de robustesse des produits contre la logique marchande du « tout jetable »;

- la démocratie avec des outils de pilotage participatifs et numériques (données du big data);

- la justice environnementale contre la logique qui frappe les classes populaires les plus exposées au Covid-19, aux catastrophes naturelles et aux nuisances de toute nature.

Notre exploration programmatiques à des fins pédagogiques ne présente aucune solution toute faite et allant de soi quand elle pose autant de questions qu’elle n’en résout en matière de production et de consommation de ressources énergétiques, de changement du travail dans sa nature, ses formes et son organisation, d’évolution de l’appareil productif et des services sur les territoires de la république :

- autour de la transition énergétique, de la sécurisation du nucléaire civil indispensable à notre indépendance énergétique et à la décroissance dans l’utilisation des ressources naturelles compatible avec le maintien d’un niveau de production socialement nécessaire et d’une distribution beaucoup plus égalitaire des richesses (nous suivons, sur ces sujets, les réflexions critiques et originales, parfois à contre-courant de la pensée économique alternative, de l’économiste Christian Rameaux, signataire du manifeste des économistes atterrés).

- sur le risque d’effet a priori récessif en terme d’emploi d’une « croissance sociale » – qui consiste en la substitution de valeurs d’usages et de services socialement utiles, préférés aux productions et services du genre de vie américanisé et bourgeois mondain, facteurs de nuisances environnementales, sanitaires et sociales – nécessitant des ajustements en volume et qualité d’emplois (dans la grande distribution, le marketing, la publicité, l’industrie des communications et transports, du loisir, du tourisme, de la mode, de l’audiovisuel, etc.) avec un nécessaire déversement d’emplois plus qualifiés, plus ergonomiques et sécurisés professionnellement, dans d’autres secteurs à vrai valeur ajoutée sociale, (dans les services et l’agriculture raisonnée, le logement et les ouvrages de travaux publics notamment, les services à la personne, culturels, d’éducation, de proximité, etc.). En veillant à promouvoir dans ce cadre la création artistique, fruit du travail des artistes, intérimaires du spectacle et de leurs équipes techniques, dans une perspective d’un large accès populaire à la culture.

 

- en terme de restructuration et relocalisation de l’appareil productif au plus près des territoires et de la nation, de la relation des travailleurs à leurs outils de travail et de redéfinitions stratégiques de la production de biens et de services à valeur ajoutée sociale, eu égard aux besoins réels des populations sur leurs territoires « déspécialisés », face à un environnement supra national,  régional et mondial, qui offre autant de leviers que de contraintes selon les perspectives : coopération au développement solidaire ou bien concurrence et guerre commerciale.

On le comprend bien, un tel programme d’évolution révolutionnaire repose sur un changement complet de logiciel de l’action publique de l’Etat, des collectivités publiques, des élus et des responsables et, par-dessus tout, des mentalités et des habitus à tous les niveaux, dans tous les secteurs. Ce programme ne se décrète pas mais se prépare dans l’action politique et l’éducation populaire. Dans « la praxis » donc s’il fallait situer l’exigence d’une militance renouvelée. Cet objectif républicain de démocratie politique, sociale et économique serait en effet insensé et totalement hors de portée sans les formations politiques, syndicales et associatives en capacité de fédérer et d’accompagner un large mouvement citoyen autour d’un projet qui a aussi besoin d’intellectuels organiques pour le véhiculer et le décliner! Cela conduit à relever le défi d’une « politique de civilisation », chère à Edgar Morin et Sami Naïr, jadis dévoyée par l’emprunt sémantique de Nicolas Sarkozy prétendant après la crise de 2008 « moraliser le capitalisme ».

Mais qu’elle peut être cette nouvelle morale «fondée sur une éthique immanente au mode de production» qui «lie praxis et psyché» ? « La seule morale politique viable pour Michel Clouscard s’articule autour de ce couple. Elle ne procède pas d’un dogmatisme ou d’un devoir être abstrait : elle est liée à la production » : « Tu ne consommeras pas plus que tu ne produis ». Notons au passage le beau commandement contre la confiscation de la plus-value et contre un mode de production capitaliste au service du consumérisme « libidinal, ludique et marginal » des couches sociales supérieures nourries par l’idéologie et ses supports anthropologiques qui font appel à la psyché du freudo-marxisme déguisé c’est-à-dire ni marxiste ni freudien mais véhicule de la pensée libéral-libertaire, forgée par le capitalisme de la séduction. Car c’est la praxis qui engendre la psyché contrairement à ce que dit la psychanalyse qui croit aux pulsions naturelles » et « Clouscard , « c’est le penseur de la psyché, comme instance engendrée par la praxis » rajoute Monville qui conclut son livre (« le néo-capitalisme selon Clouscard ») par ces mots : « Clouscard retrouve ainsi le sens d’un engagement civique ancré dans l’univers concret, d’un marxisme incarné dans la réalité républicaine de notre pays », engagement auquel il nous invite encore et toujours dans son œuvre, onze ans après sa disparition.

Dans notre France qui n’est pas une start-up mais une république, la participation très large de personnalités issues des mouvances de la gauche social-libérale et écologique, avec ce cortège de démissions en chaîne, n’a fait jusqu’alors que conforter « une gouvernance macroniste » néolibérale mal inspirée par son premier de cordée. Éclairé dans ce même temps par nos références et l’histoire et refusant toute équivoque, on pourra (mais peut-on croire aux ruses de l’Histoire hégélienne?) prendre à présent au pied de la lettre le défi du président Macron pour le relever :  « Sachons, dans ces moments, sortir des sentiers battus, des idéologies et se réinventer – moi le premier », déclaration sur un mode un peu pathétique qui ne peut laisser indifférent (« par Jupiter », je voudrais écrire sans ironie aucune mais c’est aux lecteurs d’apprécier la teneur des propos présidentiels! ) et signifie pleinement l’immensité de la tâche à accomplir! A commencer par ce vrai programme d’intérêt général, voire de salut public (la désignation doit faire sens!), susceptible de souder un bloc républicain, mariant éléments populaires et élitisme républicain, dans un nouveau front populaire – bien différent de cette alliance insolite du gouvernement d’Edouard Pilippe – autour de cette perspective récusant le populisme identitaire nationaliste et xénophobe et le prétendu « progressisme » des élites mondialisées. Et donc à rebours d’une politique de discorde nationale qui a vu, à quelques mois de l’élection du président Macron l’éclosion d’un mouvement dit des gilets jaunes d’une ampleur et durée phénoménales et une vive protestation populaire contre la retraite à points, vécue comme remise en question du régime de répartition, le tout sur fond d’un manque de confiance dans les capacités de l’exécutif à faire face aux défis de la crise sanitaire et sociale.

Xavier DUMOULIN, le 21 avril 2020, actualisation du 12 juin 2020

Post-scriptum du 21 mai 2020 :

Les témoignages sont autant de marqueurs concrets complémentaires d’une histoire qui a vu la gauche inverser l’ordre de ses priorités. Mais on se gardera avec Didier Motchane, de « l’autobiographe pontifiant ou pénitent (qui) ne se fait jamais que le souvenir veuf d’une mémoire épuisée. Surtout s’il espère obtenir de la reine du tournoi le Prix de la Vérité… »

On réservera donc les nôtres, le cas échéant, dans l’illustration de nos réflexions ou dans des billets lorsque l’anecdote illustre le fond de l’affaire, plus en qualité de « spectateur engagé » qu’acteur dans cette politique spectacle obéissant à des cadres anthropologiques qui dévalorisent l’action militante. Celle-ci serait motivée par la recherche de « gratifications symboliques » (et pourquoi pas d’ailleurs? n’éprouvons-nous pas une réelle fierté à l’évocation de ces batailles militantes et un vrai plaisir dans ces liens de camaraderie et de rencontres auprès de personnalités éclairées et rayonnantes?) sinon matérielles (quand le noyau dur de ce qu’il resterait de militants reposerait aujourd’hui en grande partie sur les personnels des collectivités locales). C’est dans une perspective plus noble de la militance comme dépassement de la contradiction multimillénaire entre l’égoïsme et l’altruisme par le sentiment de contribuer à une œuvre plus grande que soi, qu’il ne faut pas hésiter à garder la tête haute dans une militance concrète au cours d’une histoire qui a vu pourtant la gauche inverser l’ordre de ses priorités, oubliant aussi la place et le rôle des « intellectuels organiques » (grands et petits) dans la préparation d’un basculement idéologique. Militance qui voudrait croire en son destin mais jugée trop naïve et souvent méprisée des milieux dirigeants de la politique professionnelle. Ceux-ci ne se grandissent pas en se ménageant trop souvent une base, masse de manœuvre manipulable et parfois gratifiée en conséquence, toujours préférable aux citoyens aguerris  pour singer la démocratie, avec un trop plein de discours creux, d’arrière-pensées et de petites phrases ambivalentes, permettant tout et son contraire. Ce qui fait le lit des fossoyeurs de la démocratie !

Le combat militant pour le socialisme et la république doit continuer. Mais il doit se soustraire de l’influence idéologique néolibérale qui le désarme et notamment :

-       Celle d’une gauche  social-libérale qui a épousé la vision anthropologique de l’individualisme méthodologique (théorie des jeux chez Boudon : je gagne, je perds ou je compense gains et pertes dans mes échanges motivées par l’intérêt) et la philosophie politique libérale. Sur ces points il faut lire en particulier Jacques Généreux dans ses essais sur la Dissociété, le socialisme néomoderne ou la grande régression, Philippe Corcuff dans ses « B.a-ba philosophique de la politique pour ceux qui ne sont ni énarques, ni politiciens, ni patrons, ni journalistes », ses nombreux écrits de « trajets critiques en philosophie et sociologie » et ses « Enjeux libertaires pour le XXI° siècle par un anarchiste néophyte », Michel Clouscard dans sa critique du capitalisme de la séduction. Faut-il rappeler les plus hautes références toujours incontournables de la pensée socialiste (au sens large) qui sont celles de Marx, Engels, Jaurès et Gramsci ? Références auxquelles il est utile d’articuler ou de confronter d’autres écoles de pensée dans le foisonnement de leur développement et entrecroisement : celles du socialisme utopique, de l’anarchisme, de l’idée républicaine et du communisme libertaire. On s’attachera aussi à suivre les travaux de la critique sociale sans pour autant céder au relativisme et à la pensée fourre-tout au risque de perdre le cap d’une conception dynamique d’un réformisme révolutionnaire qui articule la fin et les moyens dans une perspective éthique, politique et morale.

 

-       La primauté des droits (et des luttes contre les discriminations dans ce qui semble leur violation) contre la loi qui ne trouve plus à représenter la volonté générale, dans un système de conflits de logiques des droits revendiqués contradictoires et attachés aux identités, fort bien développée dans l’œuvre de Jean-Claude Michéa, un colloque de Res Publica, les essais de Pierre-André Taguieff et de Jean-Pierre Chevènement (Passion de la France à la collection Bouquins chez R.Laffont 2019). Les sources de la pensée républicaine restent dans ce cadre toujours bien précieux et leur champ d’exploration est immense (autour du républicanisme civique notamment de Machiavel à Harrington !).

 

-       La fin du travail qui épouse l’air du temps (partage du travail, revenu d’existence par refonte des minima sociaux, promotion des activités avec des contrats d’insertion, etc.) et auquel s’oppose avec une grande clarté idéologique sur la base d’une recherche sociologique décapante, Bernard Friot qui vante la « puissance du salariat » et de la sécurité sociale  comme « mode de production communiste déjà là » (qui doit s’étendre demain à d’autres domaines tels que l’alimentation ou l’habitat), prenant à rebrousse-poil tous les faux semblants et chausse-trappes de la pensée  dominante intériorisée sur la rareté des emplois et la nécessité de «l’abaissement du coût du travail»,. La lecture et l’écoute des conférences du juriste du travail, de la sécurité sociale et de la philosophie du droit,  Alain Supiot, professeur au Collège de France, nous fera explorer tout une recomposition des savoirs dans ce champ très large.

 

-       Le marché comme régulation systémique. Ici la floraison d’analyses marxistes, de l’Ecole de la régulation, des économistes atterrés ou d’ATTAC, de Jean-Pierre Chevènement, de Jacques Généreux, du regretté Bernard Maris et de tant d’autres dont nous n’avons pas épuisé la lecture offrent des approches pluralistes mais critiques du capitalisme financier mondialisé et du néolibéralisme dont on ne saurait se dispenser d’une lecture approfondie, pas plus d’ailleurs que de celle des fondamentaux dans la critique de l’accumulation capitaliste en la matière : Karl Marx, Friedrich Engels et les marxistes (dont les pensées sont parfaitement synthétisés dans l’histoire du marxisme contemporain, collection dirigée par le regretté gramscien Dominique Grisoni), les traités aujourd’hui datés mais néanmoins utiles d’Ernest Mandel et dans une tout autre perspective des théoriciens du capitalisme monopoliste d’Etat.

Ce combat ne doit pas non plus s’épuiser dans la crise d’identité d’une gauche qui a trop longtemps porté les stigmates du stalinisme dans un difficile arrachement au modèle de socialisme bureaucratique étatique, autocritiquée par les courants d’historiens communistes dans « l’histoire mondiale des socialismes » sous la direction du regretté Jean Elleinstein, histoire aussi incontournable (par-delà la connaissance historique et érudite du socialisme mais pour une militance éclairée) que « l’histoire générale du socialisme » sous la direction du regretté Jacques Droz. Les deux volumes de l’ « Histoire des gauches en France » sous la direction de Jean-Jacques Becker et Gilles Candar constituent une belle contribution à la connaissance de l’héritage des deux siècles passés pour saisir l’actualité d’une gauche à l’épreuve de  l’histoire.  Insistons sur la place du « continent histoire » dans la pensée marxiste pour inviter aussi aux lectures de l’Histoire-Monde du regretté Fernand Braudel et de son disciple récemment disparu, Immanuel Wallerstein.et, plus largement des historiens dans le sillage de l’Ecole des Annales. Vaste programme de lecture que nous voudrions partager en sachant qu’il faut l’avoir en tête, ne serait-ce que pour en explorer quelques morceaux choisis! Ce qui ne serait déjà pas si mal (je parle pour moi).

Ces écueils des sociaux-démocrates et des communistes expliquent l’égarement de la gauche dans la perpétuation d’un modèle de croissance productiviste dont la critique trouve à s’exprimer dans de nombreux ouvrages qui ont suivi « La campagne de René Dumont et du mouvement écologique » parue en 1974 chez Pauvert. Parmi les auteurs critiques de l’économie productiviste et du « progrès » dont il faut conseiller la lecture : Bernard Maris, J.C Michéa, P.A Taguieff, Jean-Marie Harribey, des économistes d’ATTAC (dans « les petits libres » de la collection Mille et une nuits) et des tenants d’un « socialisme gourmand » (le bien-vivre : un nouveau projet politique vanté par Paul Ariès) préférés aux « décroissants » tenant d’un écologisme radical (versus éco socialisme ou écologie politique humaniste ou rationnelle).

L’idée d’une croissance sociale, référence socialiste d’avant 81, n’était-elle pas plus audacieuse que tous ces petits jeux politiciens d’aujourd’hui (sans base idéologique solide visant à capter un électorat écologiste caractérisé par sa base sociale mouvante et son idéologie équivoque) quand elle portait en elle cette capacité de subvertir le système aux raisons duquel elle a fini par se ranger en responsabilité nationale? 

« La croissance comme la vitesse d’une bicyclette doit maintenir l’équilibre du véhicule social : peu importe la direction pourvu qu’il roule. La croissance capitaliste a d’abord pour but de conserver. A travers elle, le mécanisme de l’accumulation capitaliste entraîne tous les autres… » écrivait Chevènement  dans le manifeste socialiste servant de préface aux « Clefs pour le socialisme » du très regretté Didier Motchane. Cet inégalable théoricien, d’une résilience sans pareil, conjuguant  l’éloquence, la rigueur et la poésie dans des mots armés de sens qui nous ont tant appris  (nous, ces « échevelés du CERES » aux questionnements insatiables) et dont les analyses d’une pertinence cinglante s’accommodaient mal des petits arrangements de la social-médiocratie !

Et, malgré cette dialectique à la manœuvre, cette impuissance, chez « Les socialistes, les communistes et les autres » à conjurer la marche en avant de ce mouvement néolibéral qui a tout entraîné dans son sillage, donne toujours à réfléchir à la façon de Motchane, incarnation d’une pensée dialectique vivante pour ceux à qui il importe toujours de « comprendre, vouloir et agir ». On lira avec intérêt « Ni périr ni trahir » un demi-siècle de débats et combats socialistes préfacé par Chevènement en juillet 2018, ouvrage posthume à l’initiative de Jean-Paul Pagès, militant du CERES puis du MDC.

Parlant de Didier Motchane, Chevènement souligne qu’en « fin dialecticien et redoutable polémiste, il comprenait que les défis du monde impliquaient cette conversion républicaine à laquelle le PS pour son confort, mais aussi pour son malheur, a préféré une conversion libérale à bas bruit et, pour cela même, irrémédiable. Didier, je l’ai dit, n’était pas seulement un théoricien. Il était un redoutable polémiste. Il avait le mot qui tue. Aussi parle-t-il des gaullistes « commémoratifs ».

Aux déçus de mai 68 qui, dix ans après, dressent le constat du décès du mouvement ouvrier, il concède qu’ils ne sont pas ses assassins, pas plus qu’ils ne peuvent s’improviser médecins, mais qu’ils sont simplement les victimes d’une erreur de diagnostic : bons staliniens pour la plupart, ils ont confondu la classe ouvrière avec le parti communiste : « En quittant celui-ci ils ont cru voir disparaître celle-là ».

Mais c’est à la deuxième gauche que Didier Motchane réservait sa meilleure verve rajoute Chevènement évoquant l’ironie mordante de ces mots de Motchane  : « Elle n’est au fond qu’un produit et un témoin de la crise de la première, c’est-à-dire de la gauche ». Et Chevènement de conclure sa préface en affirmant que « Didier Motchane était resté le dernier fils de Prométhée : il nous encourage encore et toujours à professer « l’optimisme de la volonté ».

Si les hommes écrivent l’Histoire sans toujours savoir laquelle, notre pratique militante a  bel et bien échoué à infléchir l’ordre des choses. Mais ne permet-elle pas aujourd’hui de donner sens et légitimité aux combats d’ici et maintenant? La collection des archives du CERES chez Bruno Leprince nous ressource dans cet « Enjeu pour la République  et le Socialisme », titre de notre revue d’après le tournant libéral de 83 qui déclare dans son manifeste « Nous souhaitons, en effet, que la République redevienne ce que ses fondateurs avaient voulu qu’elle fût, un bien collectif ». Le livre de Jean-François Claudon et Julien Guérin retrace l’épopée des jeunes du CERES de 1971 à 1981. « Cheveux longs et poings levés » (Bruno Leprince 2012) et nous livre une belle et complète documentation sur les mouvements de jeunesse socialistes (Mouvement des jeunes socialistes et des Etudiants socialistes) auxquels nous étions liés dans cette période. Dans sa préface, Didier Motchane résume en quelques mots « Ce que fut le CERES, ce qu’il a voulu être : la volonté de tirer les conséquences d’une conviction. Que le socialisme, avenir souhaitable, devienne possible. Non pas comme l’horizon d’une histoire qui recule à mesure qu’elle vieillit, utopie dans le sens le plus triste d’une idée magnifique, non pas dans l’avènement d’une société sans conflits,  ni désirs, mais dans l’accomplissement du vivre ensemble qui tienne à l’honneur de magnifier les chances du bonheur de chacun ».

Ces références militantes mettent à mal les raisonnements implicites de ces dirigeants trop souvent arrogants et sophistes qui tranchent à la va vite les sujets majeurs dans une conciliation idéologico-politique désarmante et voudraient au nom de raisons jamais explicitées invalider nos perspectives d’avancées vers une République sociale. Qu’ils nous expliquent donc où, quand, pourquoi et comment les fondamentaux du socialisme démocratique républicain qui restent les nôtres ont été mis à la trappe ou jeté par-dessus bord. Ou plutôt qu’ils s’en expliquent! Quant à nous nous continuerons d’exposer en toutes libertés nos raisons d’agir car selon le mot de Jean-Pierre Chevènement dans un entretien pour le blog citoyen, socialiste et républicain : « Vivre c’est lutter ! »

 

Jean-Pierre Chevènement : « Je me sens avec un gilet tricolore sur lequel on aurait mis ‘unité et fraternité’ aussi bien avec les Gilets jaunes qu’avec les forces de l’ordre »

Créé par le 08 déc 2018 | Dans : Articles de fond, Blog du Che

  • Jean-Pierre Chevènement était l’invité de Zemmour & Naulleau sur Paris Première, mercredi 5 décembre 2018. 
  • Comment analysez-vous les raisons de la crise ? Il y a un malaise très profond dont il ne faut pas du tout sous-estimer la portée. Il tient à une situation sociale profondément dégradée qui résulte de choix erronés effectués dans les années 1980-90. L’Acte unique, avec d’une part ce primat de la concurrence qui est la substance des trois cents directives de la Commission européenne, et surtout la libération des mouvements de capitaux, la dérégulation, qui instaure une inégalité fondamentale entre le capital et le travail : c’est le 1er janvier 1990. D’autre part, la monnaie unique : l’abandon de notre souveraineté monétaire qui est confiée à une Banque centrale européenne indépendante, qui ne reçoit d’ordre de nulle part – enfin, en principe ! Et enfin le carcan d’un pacte de stabilité qui ne permet pas des politiques contracycliques, c’est-à-dire tantôt un excédent tantôt un déficit. Ce dernier n’a pas été pensé à vrai dire… Lire la suite »

« Nos Causes Communes »

Créé par le 09 sept 2018 | Dans : Gauche anti-libérale, Mouvement Républicain et Citoyen, Projet politique

La souveraineté populaire face aux marchés (Nos causes communes)

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Discours d’ouverture de Jean-Luc Laurent lors des universités de rentrée de « Nos Causes Communes ».
 
 
 
Je tiens d’abord à vous souhaiter à tous la bienvenue à l’université de rentrée de « Nos Causes Communes » que le MRC et le courant animé par Emmanuel Maurel et Marie-Noëlle Lienemann « L’Union et l’Espoir » ont le plaisir d’organiser ensemble. Fort de l’intérêt et du succès des rencontres du 9 juin que nous avions co organisées avec également République et Socialisme, nous avons décidé de faire ensemble nos universités de rentrée et de lancer à cette occasion la plateforme « Nos Causes Communes ».  Lire la suite »

Retour sur notre position encore et toujours centriste radicale et républicaine par refus des vieilles politiques de chimères et de renoncements

Créé par le 13 mai 2017 | Dans : a1-Abc d'une critique de gauche. Le billet de XD

Dans la tradition révolutionnaire, le centrisme n’a pas du tout la même acception que dans le langage politicien usuel. Il signifie une posture intermédiaire non pas entre la gauche et la droite mais entre courants de gauche. Ainsi Jean Longuet, petit fils de Karl Marx, passé par le guesdisme puis « le jauressisme de gauche », fut-il qualifié de « centriste »  pour ses positions conciliantes envers l’aspiration à la reconstruction, sous réserves, de l »Internationale – après la faillite de la seconde - en réfutant néanmoins les exigences de Zinoviev et de Lénine au congrès de Tours de 1920. Jean Longuet devait finalement se ranger aux raisons d’un Léon Blum que celui-ci exposa dans son discours historique préparé par un mentor du socialisme français : Lucien Herr. Ce discours, « trop connu pour ne pas être méconnu » selon Philippe Corcuff, révêle « une tradition française réformiste révolutionnaire » susceptible de bousculer les idées reçues des militants communistes, trotskyste et /ou altermondialiste. « Les militants socialistes actuels qui croient, selon P Corcuff, que le socialisme français constitue une version vaguement sociale de l’économie de marché n’en seront pas moins perturbés par la radicalité du propos ».

Dans ces temps présents de nouveaux questionnements de toute la gauche (…), la position « centriste » originale et originelle  - sur laquelle nous reviendrons plus loin – peut nous éviter un double écueil :

-  Celui de l’abandon par la gauche de l’essentiel de ses valeurs et principes au prétexte d’un prétendu  caractère indépassable de l’économie de marché dominée par le néolibéralisme. C’est hélas déjà une réalité incontestable avérée par de trop nombreux exemples : la posture du gouvernement Fabius en 1984 dans la lignée de la « parenthèse libérale » augurée par son prédécesseur à Matignon; l’adoption et la mise en oeuvre du « grand marché »,  de « l’acte unique », des  traités de Maastricht et d’Amsterdam sous les gouvernements Rocard, Bérégovoy et Jospin – ce dernier ayant par ailleurs pulvérisé le record de cessions d’actifs d’entreprises nationales sous  sa législature et appuyé le camp favorable au TCE en 2005 – . ( Et bien entendu le quinquennat du président Hollande qui illustre à présent l’échec patent des gestions social-libérales …)

- Celui du refuge dans la tradition séculaire néo-guesdiste – incarnée jadis par Guy Mollet –  du maximalisme verbal par des dirigeants enclins à plus de liberté de parole dans une cure prolongée d’opposition. (…)

Chacun sait bien, par ailleurs, que les plus sociaux-libéraux dans la gestion gouvernementale ne sont pas forcément les moins disant en critiques gauchisantes dans l’opposition ! Les courants d’extrême-gauche  demeurent quant à eux totalement étrangers à toute perspective d’exercice du pouvoir et se perdent souvent en conjectures dans d’épuisantes querelles de chapelles parfaitement ésotériques pour le profane.

Pour sortir de ces impasses, la posture centriste pourrait se définir comme une ouverture aux réflexions des courants critiques de « la  gauche de gauche » et de  l’altermondialisme tout en assumant pleinement les réalités et évolutions historiques de la gauche. Inscrite définitivement dans la tradition républicaine du socialisme français – qui porte  haut l’exigence démocratique avec la visée laïque et citoyenne -, la gauche reste le creuset d’une perspective sociale audacieuse. Le néolibéralisme – qui n’est rien d’autre qu’une victoire du capitalisme financier sur le monde du travail –  doit donc être combattu avec détermination et réalisme. Il appartient ainsi aux forces de gauche d’entamer et de contester sa légitimité.

Il s’agit d’un  engagement concret de soutien et de relais aux luttes des salariés et aux aspirations populaires, en France, en Europe et dans d’autres régions du monde, couplé d’un travail d’analyses, d’échanges et  d’éducation populaire.  Une telle perspective – en contrepoint absolu avec la logique du néolibéralisme – suppose l’élaboration collective, en France, d’un  projet politique visant à souder un « Front de classes » d’abord  ancré dans les couches populaires ( sans oublier les travailleurs précaires ) et trouvant ses appuis dans de larges fractions du salariat, des travailleurs indépendants et des couches intellectuelles. C’est le combat pour une nouvelle hégémonie culturelle et idéologique autour des valeurs républicaines et sociales de la gauche française ! C’est une volonté de peser pour une Europe solidaire vraiment européenne, tournée vers le Sud et l’Est en contrepoids à la mondialisation libérale et à l’unilatéralisme américain.

La question de la refondation de la gauche se pose dans cette problématique  »centriste » à la recherche de l’ambition du réalisme pour sortir des impasses ; celle d’une gauche de la gauche anti-libérale, cantonnée dans un rôle protestataire et celle d’un républicanisme sans visée affirmée de transformation sociale. D’où notre posture résolument éclectique, fondée sur la critique radicale du néolibéralisme mais profondément ancrée dans les fondamentaux républicains. Rompant avec des réflexes idéologiques pavloviens, ce nouveau  »centrisme » a besoin d’être expliqué pour devenir un nouveau point d’équilibre à gauche entre différentes sensibilités. C’est un défi encore loin d’être relevé !

X D

Le billet ci-dessus du 8 mai 2007 qui n’a pas pris une ride!!! sinon l’actualisation des parenthèses par suppression de passages anachroniques ou rajout.

Ci-dessous extrait d’une conférence de mars 2016 sur le même thème.

La conférence est disponible avec les apports complémentaires d’autres rédacteurs sur ce blog dans la catégorie blog-notes politique de Xavier Dumoulin

Quelle alternative à cette gauche des chimères et des renoncements? Comment sortir de cet enlisement et de cette étrange connivence entre discours maximalistes et frilosité politicienne?Pourquoi faut-il mettre le cap sur la reconquête d’une république sociale?

Présentation du plan d’ensemble

Introduction: Du décryptage des fausses évidences  des gauches protestataires ou social-libérales accoucheuses de chimères et de renoncements

A la dénonciation de cette étrange connivence d’un maximalisme verbal et d’une frilosité politicienne

Pour rompre avec une politique qui désespère le peuple, nourrie la droite extrême et tue la gauche

1° partie – Du glissement islamophobe – au prétexte de la laïcité- à la liquidation de la politique arabe de la France

§1 -Une polémique entre un écrivain et des chercheurs en sciences sociales révélatrice d’une intériorisation de l’islamophobie

1- Une chronique de l’écrivain Kamel Daoud sur les évènements de Cologne qui fait réagir le monde des sciences sociales

2- Une brèche dans le camp des laïcs

§2-Les virevoltes de la diplomatie française au Proche-Orient et dans le dossier syrien comme symptôme de l’absence de perspective face aux enjeux de la menace terroriste

§3-Le grossier amalgame de Valls entre la volonté de comprendre et la culture de l’excuse

2° partie – Du discours « écolo » radical, comme critique du progrès, à l’accompagnement des politiques de désindustrialisation et de déflation

§1-Le fondamentalisme écologique comme négation de l’héritage humaniste et progressiste et de la perspective d’éco-socialisme.

§2-De l’écologie à la théorie de la décroissance :

1-vert de rage ou de raison?

2- l’embrouille autour de la question du nucléaire Vox Populi,  Mox  Dei

§3-Européisme, austérité et chômage de masse

1-La Grèce, l’Europe et la souveraineté par Jacques Sapir

2-La leçon grecque par Jean-Pierre Chevènement

3° partie – De la déconstruction de l’idée de nation à l’enlisement
de la France dans le néolibéralisme et le capitalisme financier mondialisé

§1-Le grossier amalgame du fait des élites mondialisées entre le nationalisme, la conception citoyenne de la nation et la nature des institutions pour brouiller les repères historiques de la gauche, masquer leur domination et entretenir la confusion entre souveraineté populaire et régression populiste

1-La notion de Nation est-elle obsolète ? Pascale FOURIER, Jean-Pierre CHEVENEMENT

2-Quelques vrais enjeux autour de la réforme des institutions

§2-De la réfutation de l’intérêt national à la fuite en avant dans l’européisme

§3-La soumission aux dogmes de l’ordo-libéralisme et du capitalisme financier mondialisé

4° partie – Du dénigrement du droit à la sûreté et à la sécurité à la liquidation de l’ordre public social

§1-Du refus de l’ordre juste

§2-A l’acceptation des zones de non droit et au détricotage du code du travail

Problématiques en guise de conclusions provisoires

§1-Comment sortir la gauche de sa torpeur et de son essoufflement?

§2-Le communisme et la gauche de la gauche ont-ils encore un avenir?

1-PCF : quelle mutation?

2-L’avenir des gauches (de gauche ou à la gauche de la gauche?)

§3-Pour la rupture démocratique : sortir du néolibéralisme et combattre le néo-conservatisme

§4-Une position centriste radicale et républicaine par refus des vieilles politiques de chimères ou de renoncements

§5-Pour la refondation de la gauche sans mythe ni mirage

1- Quelle refondation? Avec qui? pourquoi? pour qui?

2-Pour prolonger notre conversation entre amis socialistes et républicains…

3-Le pari de la citoyenneté

Introduction:
Du décryptage des fausses évidences  des gauches protestataires ou social-libérales accoucheuses de chimères et de renoncements
A la dénonciation de cette étrange connivence d’un maximalisme verbal et d’une frilosité politicienne
Pour rompre avec une politique qui désespère le peuple, nourrie la droite extrême et tue la gauche

1- Du glissement islamophobe -au prétexte de la laïcité- à la liquidation de la politique arabe de la France

§1 -Une polémique entre un écrivain et des chercheurs en sciences sociales révélatrice d’une intériorisation de l’islamophobie

1- Une chronique de l’écrivain Kamel Daoud sur les évènements de Cologne qui fait réagir le monde des sciences sociales

 Dans une tribune libre du Monde en date du 31 janvier dernier, l’écrivain Kamel Daoud (1) s’interroge sur la perception des évènements de la Saint Sylvestre à Cologne à partir de « ces jeux de fantasmes » : « Le « fait » en lui-même correspond on ne peut mieux au jeu d’images que l’Occidental se fait de l’« autre », le réfugié-immigré : angélisme, terreur, réactivation des peurs d’invasions barbares anciennes  et base du binôme barbare-civilisé. Des immigrés accueillis s’attaquent à « nos » femmes, les agressent et les violent. »

Cette vision est portée par les discours de droite et d’extrême-droite contre la supposée invasion d’immigrés menaçants. Mais ,pour Daoud, rien n’est vraiment analysé dans ce discours dénonçant les immigrés de Cologne. Et en premier lieu l’identification des dits agresseurs quand à leur histoire (immigration ancienne ou réfugiés arrivants? appartenance à des organisations criminelles?).

Par delà cette dénonciation d’un discours, Daoud pose néanmoins cette idée hasardeuse selon laquelle  en Occident l’immigré ne renonce pas à sa culture, c’est à dire à « ce qui lui reste face au déracinement et au choc des nouvelles terres. Le rapport à la femme, fondamental pour la modernité de l’Occident, lui restera parfois incompréhensible pendant longtemps lorsqu’on parle de l’homme lambda ». Le changement culturel dans ce rapport au corps de la femme s’opère très lentement.

 C’est pourquoi, nous dit Daoud, « Il faut offrir l’asile au  corps mais aussi convaincre l’âme de changer » dans ce « rapport malade à la femme, au corps et au désir » car « accueillir (l’étranger NDLR) n’est pas le guérir ». « La femme étant donneuse de vie et la vie étant perte de temps, la femme devient la perte de l’âme ».
Ainsi le rapport à la femme en terres d’islam expliquerait le comportement sexiste de l’homme pour qui la vie est « une perte de temps avant l’éternité, »… »une tentation »,… »une fécondation inutile »,… »un éloignement de Dieu et du ciel » et donc « un retard sur le rendez-vous de l’éternité. La vie est le produit d’une désobéissance et cette désobéissance est le produit d’une femme ». Et, à grand renfort d’illustrations, notre écrivain développe l’idée que le corps de la femme appartient à tous mais pas à la femme dans le monde arabe.
D’où cette confusion chez les tenants d’une vision angélique de l’immigré victime quand il serait culturellement prêt à agresser ce corps décadent.
Et l’auteur de s’interroger : « Cologne est-il le signe qu’il faut fermer les portes ou fermer les yeux ? »
Sans fermer les portes, Daoud invite à reconsidérer les réfugiés et les immigrés irréductibles à une minorité délinquante mais sujets envers lesquels « nos valeurs sont à partager, à défendre et à faire comprendre. Cela pose le problème de la responsabilité après l’accueil et qu’il faut assumer. »
« Kamel Daoud recycle les clichés orientalistes les plus éculés » répond un collectif de chercheurs (2) dans une tribune du même journal Le Monde en date du 12 février pour qui « le texte repose sur trois logiques qui, pour être typiques d’une approche culturaliste que de nombreux chercheurs critiquent  depuis quarante ans, n’en restent pas moins dangereuses ».  
Et d’abord cette réduction d’un immense espace, celui du monde arabe prétendument homogène et réduit à l’islam, auquel s’opposerait l’Occident «  foyer d’une modernité heureuse et émancipatrice » gommant ainsi les violences faites aux femmes en Europe et en Amérique du Nord. « Cet essentialisme radical  produit une géographie fantasmée qui oppose un monde de la soumission et de l’aliénation au monde de la libération et de l’éducation ».
Ensuite cette psychologisation des masses musulmanes constituées d’individus déviants. «  Psychologiser de la sorte les violences sexuelles contribue à produire  l’image d’un flot de prédateurs sexuels potentiels, car tous atteints des mêmes maux psychologiques et sans autonomie car totalement inspirés par la religion ».
Le collectif dénonce alors «  un projet disciplinaire, aux visées à  la fois culturelles et psychologiques, qui se dessine. Des valeurs doivent être « imposées » à cette masse malade, à commencer par le respect des femmes ». Ce discours anti humaniste s’appuie « sur la mission civilisatrice » et « la  supériorité des valeurs occidentales qu’il évoque. Au-delà   de ce paternaliste colonial, il revient aussi à affirmer, contre  « l’angélisme qui va tuer », que la culture déviante de cette masse   de musulmans est un danger pour l’Europe. Il équivaut à conditionner  l’accueil de personnes qui fuient la guerre et la dévastation ».
« De quoi Daoud est-il le nom? » s’interroge le collectif. 
« Après d’autres écrivains algériens comme Rachid Boudjedra  ou Boualem Sansal, Kamel Daoud intervient en tant qu’intellectuel laïque minoritaire dans son pays, en lutte quotidienne contre un puritanisme parfois violent » reconnaissent les chercheurs en sciences sociales. « Mais dans le contexte européen, il épouse toutefois une islamophobie devenue majoritaire ». Et le collectif de s’insurger, en guise de conclusion, contre la tendance à  »racialiser » ces violences sexuelles en Europe.(Xavier DUMOULIN février 2016)
Postscriptum : Daoud ou la défaite du débat titre Michel Guerrin dans sa chronique Culture du Monde en date du 27 février. Après s’être entretenu avec l’écrivain algérien qui réside à Oran, Guerrin fait état de la posture de Kamel Daoud qui ne regrette pas un mot de sa chronique dans laquelle il évoquait un « rapport malade à la femme, au corps et au désir » ce qui, lui valut le quolibet d’islamophobe de la part des chercheurs. Guerrin souligne le combat de son collègue écrivain qui « bouscule les obscurantismes du monde arabe » et se recentre à présent sur son métier de journaliste. Pour Guerrin, « le retrait de Daoud est une défaite. Pas la sienne. Celle du débat. Il vit en Algérie, il est sous le coup d’une fatwa depuis 2014 et cela donne de la chair à ses convictions… » Aussi le chroniqueur du Monde rejoint Daoud qui dénonce un certain simplisme chez ses contradicteurs : « nous vivons une époque de sommations. Si on n’est pas d’un côté, on est de l’autre. »
L’affaire Daoud offrirait une similitude avec les mésaventures d’Hugues Lagrange qui expliquait dans son livre « le déni des cultures » que le mal d’intégration des jeunes des cités n’était pas seulement liés à des conditions d’existence (logement, chômage, revenus) mais à des éléments culturels (familles, religion, valeurs). Lagrange défend à son tour l’écrivain algérien en faisant part de son attachement à la « sociologie des sujets » d’Alain Touraine « où chacun est construit par sa culture tout en étant acteur de son histoire. Cela suppose que l’on puisse critiquer les autres cultures… » Propos qui trouvent aussi un écho chez la sociologue algérienne Marième Hélie Lucas pour qui « la gauche, figée dans sa culpabilité coloniale » (selon la relation de Michel Guerrin) opèrerait « une scandaleuse hiérarchie des droits, ou ceux des femmes sont placés au bas de l’échelle, après les droits des minorités, les droits religieux ou culturels ».

 (1) Kamel Daoud est un écrivain algérien. Il est notamment l’auteur de Meursault, contre-enquête (Actes Sud, 2014), Prix Goncourt du premier roman. Il est également chroniqueur au Quotidien d’Oran.

(2) Noureddine Amara (historien), Joel Beinin (historien), Houda Ben Hamouda (historienne), Benoît Challand (sociologue), Jocelyne Dakhlia  (historienne), Sonia Dayan-Herzbrun (sociologue), Muriam  Haleh Davis (historienne), Giulia Fabbiano (anthropologue), Darcie Fontaine (historienne), David Theo               Goldberg (philosophe), Ghassan Hage (anthropologue), Laleh Khalili (anthropologue), Tristan Leperlier (sociologue), Nadia Marzouki (politiste), Pascal Ménoret (anthropologue), Stéphanie Pouessel (anthropologue), Elizabeth Shakman Hurd (politiste), Thomas Serres (politiste), Seif Soudani (journaliste).

Cette affaire s’inscrit dans une discussion plus large sur la laïcité qui a mis aux prises le premier ministre et l’observatoire de la laïcité.

2-Une brèche dans le camp des laïcs

La dernière polémique initiée par le premier ministre fustigeant le président de l’observatoire de la laïcité, Jean Louis Bianco, et son secrétaire général Nicolas Cadène serait-elle le symptôme d’une incapacité à penser la laïcité dans la France en proie aux agissements terroristes de l’année écoulée? (1)

Dans « Un silence religieux La gauche face au djihadisme » (2), le responsable du Monde des livres, Jean Birnbaum, dénonce même, semble-t–il, cet impensé de la gauche que serait le phénomène religieux. Un refoulement qui ne sortirait pas de cet enfermement dans la vision marxienne athéiste de cette religion opium du peuple, à l’opposé du projet d’émancipation qui structure sa culture et son imaginaire. Donc un projet d’émancipation qui passerait d’abord par l’émancipation à l’égard de la religion.

Pour aller plus avant dans cette interpellation de Jean Birnbaum, encore faudrait-il lire et explorer cet essai. Sans faire l’impasse sur l’analyse géopolitique plus systémique qui peut faire sa place au religieux dans ce terreau conflictuel du Moyen Orient où sévit Daesh et qui nourrit djihadisme et terrorisme sur notre sol national. (3)

L’édifice laïc et  républicain serait-il à ce point fragilisé dans cette démonstration d’une difficulté à sortir d’un débat piégé? Depuis les évènements de Cologne mettant aux prises les deux courants rivaux du féminisme, l’un minimisant la portée de l’agression sexuelle dont furent victimes des centaines de femmes – aux dires des médias du fait de migrants en provenance de pays musulmans – et cela pour ne pas encourager la stigmatisation et le racisme -, l’autre dénonçant à juste titre cette posture de déni mais alimentant de facto un certain radicalisme féministe réfutant l’Islam comme source d’aliénation et de domination des femmes. Ce dernier courant porté par des intellectuelles comme  Caroline Forest trouve en la circonstance le renfort de la philosophe Elizabeth Badinter (4).

Au sein de l’Observatoire de la laïcité on retrouve ce clivage entre tenants d’une laïcité dite républicaine qui pensent que « le droit à la différence ne doit pas être la différence des droits » et ceux qui fustigent cette « réaction laïciste intégriste » à l’instar de l’ancien secrétaire général de l’Elysée du temps de Mitterrand, Jean Louis Bianco. Lequel se voit vivement mis en cause par le premier ministre et trois membres éminents de l’Observatoire à savoir Jean Glavany, Françoise Laborde, tous deux par ailleurs parlementaires socialistes, et Patrick Kessel, président du comité Laïcité République et ancien grand maître du Grand Orient de France.

Vieux débat entre militants des mouvements pour les droits de l’Homme tels que le MRAP et la LDH, dont la posture « droits de l’hommiste » est souvent caricaturée par leurs adversaires, partisans d’une laïcité conciliant fermeté ( en matière de respect de l’interdiction de signes religieux à l’école) et tradition de liberté dans la filiation de la Troisième République. Sans oublier néanmoins que les deux camps sont traversés de contradictions majeures sur ce sujet dans une porosité intellectuelle plutôt salvatrice à cet égard.

Nous ne saurions en effet alimenter un certain réductionnisme caricatural sur ces questions, très liées entre elles, à l’heure d’un débat sur la déchéance de la nationalité sans doute fort mal initié par un président de la République à présent pris en otage par une droite plutôt favorable et une gauche déstabilisée.

On mesure à l’aune de ces débats le fossé abyssal qui nous sépare du temps du regretté Jacques Berque, cet islamologue (5) qui conseillait alors le ministre de l’Education nationale Jean-Pierre Chevènement, favorable à une ambitieuse politique d’intégration couplée d’une perspective sociale, pour sortir la jeunesse de la relégation par la réussite scolaire. Un dessein de progrès républicain bien mis à mal par cette déstabilisation du monde qui revient comme un boomerang suite aux guerres du Golfe dénoncées en leur temps par ces deux grandes figures et conduites sous de fallacieux prétextes… Cause d’une autre brèche loin de cicatriser! (X.D janvier 2016)

(1) Lors d’une conférence du CRIF le 8 janvier dernier, le premier ministre a attaqué l’Observatoire de la laïcité pour avoir co-signé un appel contre le terrorisme au lendemain des attentats de novembre avec quatre vingt personnalités de tous horizons politiques et religieux et s’en est pris au secrétaire général de l’Observatoire qui avait raillé dans un tweet la philosophe Elizabeth Badinter dans sa dénonciation intransigeante du féminisme au risque - assumé selon elle – de passer pour islamophobe.

(2) éditions du Seuil, 234 pages, 17 euros

(3) Atlas du Moyen-Orient, Pierre Blanc et Jean-Paul Challagnaud, éditions Autrement, 96 pages, 24 euros, cité dans notre article

(4) Lire « Cologne, la chasse aux femmes et le déni » par Elizabeth Badinter dans Marianne du 22 au 28 janvier 2016

(5) Sources du commentaire sur le site Amazon.fr http://www.amazon.fr/Relire-Coran-Jacques-Berque/dp/2226239243/ref=pd_bxgy_14_img_2?ie=UTF8&refRID=1EY6XN2CVJXSAEFHVBJE#reader_B00JE6SBY8

Seize années de travail, et une vie tout entière consacrée à l’étude de
l’Islam, avaient été nécessaires au professeur Jacques Berque pour
proposer un  » essai de traduction  » du Coran. À la fois savante et
littéraire, cette œuvre monumentale, témoignant d’une intime familiarité
avec le monde arabe et la tradition de l’Islam, fut saluée comme un
événement pour l’approche de cette culture par le public francophone.
Après quatre ans de travail supplémentaires, Jacques Berque, qui fut
l’infatigable explorateur des mille subtilités de la langue coranique,
améliora son texte en y apportant des centaines de retouches d’après les
remarques de lecteurs érudits, et particulièrement celles de cheikhs de
l’Islam. Cette seconde édition, entièrement révisée, nous fait
redécouvrir le Coran dans le souffle de ses origines, ouvrant les
perspectives d’un Islam éclairé où foi et raison auraient toutes deux
leur place.

Ces éléments de débat traduisent le chamboulement de l’équilibre de la laïcité à la française du fait de la visibilité croissante de l’islam. Avec des crispations qui « ont poussé l’Etat à étendre son empire législatif et moral sur la sphère publique » selon Cécile Chambraud (1) qui relate la récente histoire de cette irruption (affaire du voile, du niqab, des demandes de politiques d’interdiction du voile à l’université ou dans l’entreprise dans cette conjoncture où « les attentas djihadistes renforcent la peur du fondamentalisme musulman ».

Ce qui pose la question de la redéfinition de l’espace public (dans lequel  »les individus débattent de l’ordre social, expriment librement leurs opinions, y compris religieuses ») en référence à l’espace privé ( dans laquelle l’individu est souverain) et à « l’espace de l’Etat, régi par le droit public et chargé de gérer la société dans le respect des deux autres espaces, l’individuel et le commun ».

(1) L’espace public doit-il être neutre? Cécile Chambraud, Le Monde du 27 février 2016 pages Culture et Idées

 

§2-Les virevoltes de la diplomatie française au Proche-Orient et dans le dossier syrien comme symptôme de l’absence de perspective face aux enjeux de la menace terroriste

Depuis le début de la guerre civile en Syrie, devenue de plus en plus complexe avec une multiplication des acteurs, deux cent soixante mille personnes seraient mortes et des millions poussées à la fuite.

La seule bonne nouvelle du jour, pour ce Moyen-Orient, c’est l’annonce de la levée des sanctions économiques contre l’Iran qui fait suite à l’accord nucléaire signé le 14 juillet dernier avec les Occidentaux. Cette première victoire du président Hassan Rohani se double d’une seconde : la libération de sept Iraniens détenus aux États-Unis, en échange de celle de quatre Irano-américains emprisonnés à Téhéran, dont Jason Rezaian, le correspondant du Washington Post en Iran.

Pour Georges Malbrunot du Figaro « ces deux avancées démontrent que la négociation avec les États-Unis, toujours décrits comme le «grand Satan» par les ultraconservateurs, fonctionne mieux que la confrontation prônée par les durs du système politico-religieux iranien. » et «  cette levée des sanctions ouvre la voie à l’annonce d’accords économiques que l’Iran peut désormais signer avec ses partenaires européens, notamment. »

 A onze jours de sa visite officielle en Italie puis en France, Rohani  aura des contrats à signer selon le ministre des Transports iranien qui annonçait que Téhéran allait acheter cent quatorze Airbus à la société européenne d’aéronautique, basée à Toulouse.

Il est vrai que la réalpolitik reste déterminante dans cette géopolitique du Moyen-Orient. On ne saurait s’en offusquer dès lors que cette vision stratégique est portée par une ambition de paix et de prospérité, ce qui n’est pas toujours, loin s’en faut, la perspective la mieux partagée. Les années Bush ont laissé en l’espèce un bilan catastrophique! Mais en la matière, après la gestion très gaullienne  du premier ministre de l’époque, Dominique de Villepin,  refusant de suivre les Etats-Unis dans le conflit armé en Irak, la diplomatie française des présidents Sarkosy et Hollande sait-elle aujourd’hui vraiment ce qu’elle veut?

Le dossier syrien illustre les virevoltes du quai d’Orsay avant que la priorité ait été donnée, avec raison, à la lutte contre Daesch  suite aux attentats de novembre dernier. Avec ce spectaculaire retournement enfin favorable, sous conditions, à l’intervention de la Russie, quand il y a peu encore, notre chef de la diplomatie entendait armer les opposants au régime de Bachar El Assad au risque de favoriser les bandes armées terroristes.

Quant à la politique arabe dans son ensemble, force est de constater un déplacement des relations au bénéfice d’une Arabie Saoudite, incarnation du fondamentalisme. Nos concitoyens ont ainsi bien de la peine à saisir les véritables enjeux qui traversent ces conflits dont la résolution paraît impossible dans cet enchevêtrement de causes et d’effets. Cette région du Moyen-Orient qui englobe les pays du Levant autour desquels se trouvent la péninsule arabique au sud-est, la Turquie au nord-ouest, l’Egypte au sud-ouest et l’Iran au nord-est, reste bien difficile à appréhender. Mais on retrouve des clés de lecture des conflits qui traversent ce Moyen-Orient en parcourant cet atlas du Moyen-Orient (1) rédigé par Jean-Paul Chagnollaud et Pierre Blanc. Ce dernier, enseignant chercheur en géopolitique à Sciences-Po Bordeaux et Bordeaux Sciences-Agro et rédacteur en chef de la revue Confluences Méditerranée, était vendredi dernier l’invité du cercle des travailleurs de Brocas les Forges dans les Landes.

Après avoir dessiné la carte et retracé l’histoire du Moyen-Orient, Pierre Blanc a présenté les quatre points incontournables qui donnent les clés de lecture des conflits en œuvre : l’arrière plan géopolitique, le passage de l’islamisme au djihadisme, les divisions religieuses au sein de l’Islam entre Sunnites et Chiites notamment et la question palestinienne.

Il faut remonter à l’effondrement de l’empire Ottoman pour comprendre l’incohérence de ces Etats sans nation et de ces nations sans Etat. La « malédiction pétrolière » a aiguisé, pour sa part, les appétits de puissance et instrumentalisé les Etats-Nations dans cette mosaïque ethno-religieuse avec l’émergence de l’islamisme, cette idéologie politique encadrant la société qui procède du religieux et conduit au Djihad. Les printemps arabes de 2011 avaient entamé la fin d’un cycle politique de cinquante ans en Egypte et dans ces régimes en voie d’épuisement. Ces révolutions signaient la fin du nationalisme arabe dans des Etats en proie à la corruption, à l’autoritarisme et à l’immobilisme et laissaient place à la victoire de Frères musulmans en Egypte à la suite d’une longue histoire d’émergence d’un islamisme qui travaille les sociétés arabes depuis un siècle.  Plus près de nous, les tensions régionales s’expliquent aussi par l’histoire des conflits en Egypte dans les années cinquante (le canal de Suez), en Afghanistan dans les années quatre vingt (les rebelles afghans contre l’URSS), dans les pays du Golfe (première guerre au nom du droit et deuxième guerre au faux prétexte de la prétendue détention d’arme nucléaire par l’Irak), en Syrie avec la guerre civile en œuvre, puis avec l’émergence, en juin 2014, de Daesch  - dont on connaît à présent toute la capacité de nuisance criminelle et terroriste en son sein et dans le monde -  . L’Arabie saoudite mérite un examen particulier en raison de sa place et de son influence dans la région tant du point de vue religieux que diplomatique. On doit aussi considérer la question palestinienne – toujours dans l’impasse malgré les accords d’Oslo de 1993 – qui concentre et nourrit ces fortes tensions régionales.

Ces efforts de recherche et de pédagogie autour des conflits du Moyen-Orient doivent être salués pour leurs qualités intrinsèques dans le domaine de la géopolitique mais surtout en raison de ces approches diversifiées particulièrement utiles dans cette période confuse qui fait place à tous les dangers. D’abord pour éclairer les gouvernants trop enclins à une politique de facilité sans vision prospective historique qui privilégie les intérêts économiques immédiats en réponse aux lobbies de toutes natures. Ensuite pour instruire les citoyens  de ces conflits qui ont à présent un retentissement très concret sur leur vie quotidienne et qui doivent se dégager d’une représentation simpliste,  avec un surdimensionnement du facteur religieux, communautariste et ethnique, quant la période exige une lucidité de tous les citoyens pour défendre le modèle républicain. Le sang froid et la raison ne sont-ils pas les meilleurs gages de capacité à faire face à toutes les régressions, d’où qu’elles viennent et quels qu’en soient les protagonistes? (Xavier DUMOULIN janvier 2016)

(1) Pierre Blanc, Jean-Paul Chagnollaud;  »Atlas du Moyen-Orient Aux racines de la violence »; éditions Autrement, collection Atlas/Monde; 95 pages; janvier 2016

§3-Le grossier amalgame de Valls entre la volonté de comprendre et la culture de l’excuse

2- Du discours « écolo » radical comme critique du progrès à l’accompagnement des politiques de désindustrialisation et de déflation

§1-Le fondamentalisme écologique comme négation de l’héritage humaniste et progressiste et de l’éco-socialisme

§2-De l’écologie à la théorie de la décroissance :

1-vert de rage ou de raison?

Alors que refleurissent mille controverses autour du projet de la croissance verte versus théorie de la décroissance - sujets dans l’air du temps et inépuisables de surcroît – on peine parfois à démêler l’argumentaire des différents protagonistes. Basiquement, rien n’autorise à schématiser deux types d’approches qui prévaudraient dans la contestation ou   le fondement d’une écologie politique. Celui d’une conception occidentalo-centriste du progrès infini portée par le cartésianisme et l’ idéologie productiviste allant de pair avec la confiance aveugle aux lois du marché, celui d’une perspective malthusienne dénonçant les progrès technologiques et l’aliénation dans une critique de la société de consommation.

Près de quarante ans après la parution du rapport Mansholt qui inspira le club de Rome et l’avènement de l’écologie politique portée en France par un agronome tiers-mondiste expérimenté, René Dumont, dans un contexte intellectuel et sociétal de remise en question des fondements de notre civilisation technicienne, de Jacques Ellul en passant par l’école de Francfort et les idées de mai 68, un nouvel aggiornamento ne s’impose -t-il pas à présent ?

Rendons hommage sur ce point – et sur ce point seulement –  à Claude Allègre qui possède ce don inestimable d’exciter les neurones en ouvrant des polémiques fécondes. Si l’intelligence et le débat d’idées ne se trouvent pas dans l’état de nature, c’est peut être qu’il n’est pas si bête de s’interroger, n’en déplaise aux pourfendeurs du Progrès, lequel  »s’origine » toujours dans celui de l’esprit humain.(X D 2009)

2- l’embrouille autour de la question du nucléaire Vox Populi,  Mox  Dei!

L’embrouille entre le PS et les écolos sur la question du Mox, ce carburant  de l’EPR, en dit long sur les désaccords de fond sur la filière nucléaire. Quels besoins énergétiques pour le présent et l’avenir ? quelle part de l’électricité nucléaire dans cet ensemble ? quels types de réacteurs garantissant l’avenir de la filière et sa sécurisation ?

Autant de questions, autant de flou savamment entretenu à des fins électorales. Avec cependant, et il faut s’en réjouir, une certaine résistance du candidat Hollande face au camp d’une Eva Joly momentanément déroutée.

C’est un peu une habitude chez les socialistes de considérer ces accords politiques avec légèreté. «Une reconversion à emploi constant de la filière du retraitement et de fabrication du MOX», cela paraissait fort ambigu car sans Mox pas d’EPR. Bernard Cazeneuve, député PS de la Manche dans la circonscription duquel est construit l’EPR, avait bien de quoi s’inquièter de cette ambiguïté. Il alerte ses amis et François Hollande. Le bureau national du PS raye le paragraphe litigieux. On connait la suite. Cette affaire me fait songer à deux précédents épisodes révélateurs.

Fin 2006, l’accord conclu entre le MRC et le PS reprenait très au-delà de nos espérances le contenu politique de notre approche des questions européennes. Nous y trouvions ainsi des bases permettant de soutenir la candidate socialiste. Après sa défaite, le vote d’une majorité de parlementaires socialistes permettait cependant la ratification du traité de Lisbonne en congrès du parlement. Cet acte de félonie en disait long sur le grand écart entre les paroles et les actes.

Pendant le congrès de Reims, le PS adoptait une motion de synthèse dont la première livraison ne contenait aucune allusion au contrôle du crédit et des banques alors que nous entrions en pleine crise financière. Le contenu de la motion dans sa seconde livraison médiatique devait ensuite intégrer cette question. Pour le blog citoyen, ce couac trahissait une certaine insouciance, pour ne pas utiliser de mots plus sévères à l’égard de cet acte manqué!

Pour revenir à notre dossier nous invitons à la lecture de l’interview de Jean-Pierre Chevènement au journal Sud-Ouest duquel nous extrayons ce passage.

 Que pensez-vous de l’accord entre le PS et EELV sur le nucléaire?

« Infaisable. Cela revient à mettre 250 milliards d’euros en l’air. Et suppose de revenir aux chaudières à gaz et à charbon alors que les émissions de CO2 explosent. Le fameux audit sur l’EPR de Flamanville n’ira pas loin. François Hollande a conclu un accord politique qu’il nuancera s’il est élu avec une majorité élargie. Il a montré une fermeté certaine sur l’EPR. Il ne pouvait faire moins, tant celui-ci est vital pour nos exportations.

Entre ce qu’elle nous rapporte à l’export et les économies qu’elle nous procure, la filière nucléaire pèse 12 milliards d’euros par an. Ce n’est pas sérieux de vouloir la démanteler quand le problème numéro un du pays est le déficit de 75 milliards de la balance commerciale.

Il y a urgence à réindustrialiser le pays. J’avais démissionné de mon poste de ministre de l’Industrie en 1983 parce que le gouvernement n’allait pas dans ce sens. Aujourd’hui, cette idée s’impose. »

Saluons celle belle constance, gage d’une vraie cohérence dans la recherche d’une politique industrielle au service de la croissance et de l’emploi ! (X.D 2012)

§3-Européisme, austérité et chômage de masse

3- De la déconstruction de l’idée de nation à l’enlisement de la France dans le néolibéralisme et le capitalisme financier mondialisé

§1-Le grossier amalgame du fait des élites mondialisées entre le nationalisme, la conception citoyenne de la nation et la nature des institutions pour brouiller les repères historiques de la gauche, masquer leur domination et entretenir la confusion entre souveraineté populaire et régression populiste

1-La notion de Nation est-elle obsolète ?

2-Quelques vrais enjeux autour de la réforme des institutions

Notre régime politique est souvent qualifié fort abusivement de présidentiel par une opinion qui confond la fonction du président de la République, clé de voûte des institutions, avec la nature du régime à proprement parler. Depuis la Constitution de 1958, notre cinquième République a évolué, selon les constitutionnalistes, vers un régime parlementaire rationalisé, devenu, après la réforme de 1962 instituant l’élection du président au suffrage universel direct, présidentialiste ou semi présidentiel.

La différence de nature entre le régime présidentiel et parlementaire tient à la stricte séparation des pouvoirs dans le premier modèle et à leur collaboration dans le second. A l’instar du système américain, le régime présidentiel s’appuie en principe sur un exécutif monocéphale et un parlement qui ne peut mettre en cause la responsabilité politique du président, lequel ne dispose pas du droit de dissolution. Tout autre est le fonctionnement des institutions toujours parlementaires, en théorie, de la V° République reposant sur des mécanismes de censure du gouvernement – et non du président -, après adoption d’une motion par la majorité des députés, avec en contrepoint symétrique, le droit de dissolution de l’Assemblée par le président.

Le parlementarisme rationalisé issu du texte de 1958 a strictement encadré la procédure d’élaboration des textes de loi : prééminence des projets de loi sur les propositions, domaine de compétence limité du législateur, pouvoir restreint des commissions en matière de projets de loi, contrôle de l’ordre du jour par le gouvernement, procédure du vote bloqué combinée parfois avec la mise en jeu de la responsabilité gouvernementale…

L’évolution « présidentialiste » tient à la forte légitimité du président, élu au suffrage universel direct, s’accompagnant d’une prédominance du chef de l’Etat sur le premier ministre en dehors des périodes de cohabitation. L’adoption du quinquennat - conduisant à la juxtaposition des élections, présidentielles et législatives – conforte l’idée de changement de régime.

« Un régime présidentiel à la française » – évoqué dans un récent colloque de la fondation Res Publica - pourrait assurer le retour du Parlement dans ses fonctions législatives et de contrôle de l’exécutif. Le maintien des mécanismes de mise en cause de la responsabilité du gouvernement et du pouvoir de dissolution du chef de l’Etat s’accompagnerait d’une automaticité de remise en jeu du pouvoir en cas de dissociation entre majorité présidentielle et parlementaire. Le peuple souverain trancherait ainsi ce conflit suite à une consultation électorale. Ce modèle innovant mettrait fin aux critères distinctifs traditionnels en introduisant un système hybride équilibré.

La pratique sarkozienne bonapartiste, revient de facto sur le bicéphalisme de l’exécutif pourtant consacré par notre constitution . La logique de cette dérive – qui franchit un degré nouveau avec cette omnipotence décomplexée du chef de l’Etat, véritable Janus absorbant toute la fonction gouvernementale -, ne nous entraîne-t-elle pas vers une dégénérescence du régime ( sauf à penser qu’elle n’est que l’aboutissement d’une pratique de dénégation du chef du gouvernement initiée par le Général et ses successeurs ) ? Le pire en effet serait alors de renforcer le présidentialisme sans garantir une véritable indépendance du Parlement - alors que ce dernier devrait se trouver au contraire conforté dans ses prérogatives de législateur -. Cette tentation illustre l’un des enjeux de la réflexion sur la réforme des institutions qui devrait s’entourer des meilleures compétences dans le cadre d’une méthode de travail irréprochable. (X D 2007)

§2-De la réfutation de l’intérêt national à la fuite en avant dans l’européisme

L’AGAUREPS-Prométhée planchait hier soir à Mont de Marsan sur les scénarios de sortie de la crise financière en Europe

La question de la dette souveraine est au centre d’une actualité turbulente. Le vertige des chiffres plaqués sur des notions souvent mal maîtrisées pervertit le sens d’une réalité. Pour imposer sa lecture de la crise et ses solutions régressives, le discours néolibéral voudrait masquer la situation objective que traverse l’Europe : celle d’une fuite en avant dans le cercle vicieux de politiques d’austérité pour les peuples au motif de rassurer les marchés financiers et, en fait, pour mieux les gaver.

Mettre à nu ce discours suppose quelques précisions sur la dette et son évolution en France et en Europe. Les questions à choix multiples et les nombreux graphiques qui appuient la présentation pédagogique de la question dans l’ouvrage récent de Raphael Didier « comprendre la dette » – éditions ellipses, septembre 2011 - peuvent y aider.

Vous y trouverez, sans vous y perdre, des éléments de cadrage sur les notions basiques et les chiffres. Parmi bien d’autres : la LOLF, le montant du poste « dette publique et garanties de l’Etat », la part des différentes recettes fiscales, la définition du déficit budgétaire, celle de solde public, intégrant plus largement celui des administrations publiques, celle de déficit public  notifié au sens de Maastricht qui sert de référence commune, la dette publique, son montant, sa gestion, à ne pas confondre avec la dette extérieure… Avec un état des lieux chiffré des finances publiques en Europe et dans le monde. D’une lecture agréable et accessible, le livre permet de sortir des lieux communs sur la dette publique et d’aborder le fond des choses.

C’est l’objectif de l’AGAUREPS-Prométhée qui abordait hier ces questions dans un débat permettant de revenir sur les derniers rebonds de la crise du néolibéralisme.en Europe et dans le monde.

Une analyse dans un dialogue ouvert qui permet d’identifier les scénarios de sortie de la crise du capitalisme financier mondialisé comme l’exprime cet extrait du compte-rendu du secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée, Francis Daspe.

Entre crise et alternatives, faire sauter les verrous européens

X D introduit la question mise en débat. Il note le singulier de crise et le pluriel d’alternatives. C’est l’assurance d’un débat riche qui contribuera à déranger le petit confort des pratiquants du politiquement correct et de la pensée unique.

Une première partie est consacrée à la compréhension des mots clés. Les notions de dette et de déficit font par exemple l’objet de très larges précisions. Elles servent malheureusement trop souvent à alimenter des peurs visant à impressionner les peuples afin de réduire leur capacité de réaction. Le tournant de la rigueur de 1983 fut déterminant.

Un second temps est réservé au diagnostic de la situation et à l’inventaire des problèmes à l’origine de la crise. Tour à tour sont abordés la responsabilité de la finance américaine, les tentatives dérisoires de moraliser la capitalisme, les coupables dérives spéculatives des banques, les politiques de déflation salariale, la construction de l’Europe contre les peuples par le biais d’une méthode se perpétuant de Monnet à Merkel, le recours aux délocalisations et à toutes les formes de dumping etc… Il est rappelé que cette crise est surtout une crise du partage des richesses.

Une troisième séquence évoque les trois scénarios de sortie de crise. Le premier, porté par la Commission européenne, préconise la poursuite de politiques néolibérales extrêmement dures pour les peuples. Il conduit à une impasse.  Un second scénario intègre l’hypothèse d’un éclatement de la zone euro avec la sortie de pays du Sud de l’Europe. Les distinctions entre monnaie unique et monnaie commune sont alors précisées. Un dernier scénario envisage comme seule solution de changer l’Europe ou de changer d’Europe. Les conditions nécessaires à ce défi sont listées et examinées. Toutes nécessitent de faire sauter les verrous, et notamment le plus important d’entre eux, la Banque centrale européenne. Cette alternative est incompatible avec la vision à court terme d’un capitalisme financiarisé prédateur.

En définitive, il importe d’inverser rapidement le rapport de force entre capital et travail. Le vrai verrou à faire sauter, c’est celui de la reconquête de l’hégémonie culturelle perdue depuis plusieurs décennies devant l’offensive libérale. L’AGAUREPS-Prométhée, fidèle à sa raison d’être, s’y emploie résolument.

Des Actes plus développés et circonstanciés seront rédigés et permettront de retranscrire la grande richesse des débats.

§3-La soumission aux dogmes de l’ordo-libéralisme et du capitalisme financier mondialisé

Dans son manifeste altermondialiste, l’association ATTAC développe ses analyses pour servir le débat public. L’introduction est réservée au diagnostic du néolibéralisme.

Le premier pilier du néolibéralisme c’est le libre échange et la libre ciculation des capitaux, les deux facettes du même processus de marchandisation du monde. L’OMC assure une concurrence directe des travailleurs et des systèmes sociaux et exacerbe les contradictions entre les pays du centre et ceux de la périphérie. On assiste au laminage des souverainetés populaires, à l’apauvrissement des peuples soumis aux plans d’ajustements structurels imposés par le FMI et la Banque mondiale. L’Union européenne s’attache aux mêmes objectifs, soumettant ses états à la concurrence libre et non faussée. L’affirmation des souverainetés populaires est nécessaire pour contrer ce processus.

Le deuxième pilier est une approche de la nature comme réserve inépuisable et comme dépotoir. Elle se traduit par l’accaparement des ressources naturelles et de la biodiversité par les multinationales du Nord et des pays émergents tandis que les pays pauvres du Sud sont voués à accueuillir les déchets polluants et dangereux et sont surexposés aux changements climatiques. La réponse est dans l’affirmation des biens publics et communs (eau, énergie,etc.).

Le troisième pilier est la mise sous tutelle de la démocratie. Le néolibéralisme affirme le lien entre les libertés économiques et politiques en taisant les contre-exemples (Chili de Pinochet ou Chine). ATTAC dénonce la politique africaine de la France dictée par des considérations économiques ( pétrole et phosphate). Pour libérer la démocratie de ses tutelles il faut de nouvelles formes de participation populaire, une formation à la citoyenneté garantie par l’éducation, le droit d’être informé et le droit d’informer.

Le quatrième pilier c’est les politiques publiques au service des propriétaires du capital. Les dérégulations publiques profitent au tout marché. Les politiques publiques garantissent l’attractivité des territoires pour les entreprises par la stabilité de la monnaie, les taux d’intérêts élevés, la circulation des biens, des services et des capitaux. Les politiques publiques sont aussi internationales : FMI, Banque mondiale et OCDE formée des trente pays les plus riches et dont les études et les préconisations apparaissent comme une machine de guerre idéologique pour la promotion des politiques libérales.

Le cinquième pilier c’est le pouvoir absolu des actionnaires dans l’entreprise qui marque une rupture avec les modes de gestion de l’après-guerre fondés sur un compromis entre les entreprises, les pouvoirs publics et les syndicats. Les actionnaires recherchent le profit au détriment de l’investissement. Les transactions financières et les opérations sur le marché des changes s’opèrent dans un marché mondial dérégulé qui tue la démocratie sociale : licenciements boursiers, délocalisations, absence de démocratie dans les entreprises.

Le sixième pilier c’est la guerre permanente et les politiques sécuritaires. La guerre sert le contrôle des ressources énergétiques avec l’appui des régimes réactionnaires chez qui prospère le fondamentalisme. Le rôle des Etats Unis et même de la France est dénoncé par ATTAC.

Le septième pilier relève du formatage des esprits. La mondialisation est présentée comme inévitable et souhaitable. L’entreprise idéologique est conduite sous l’égide des grands médias, des élites administratives, politiques et parfois syndicales. Elle s’appuie sur la critique du totalitarisme et du populisme (stigmatisation de la politique de Chavez). Elle développe sa légitimité dans l’industrie américaine du cinéma porteur de l’ “american way of life”. Le refus de l’impérialisme culturel et linguistique par la promotion de la diversité des cultures et des langues constitue la réponse à cette offensive.

 Ce manifeste est disponible en librairie. “Manifeste altermondialiste” aux éditions mille et une nuits, janvier 2007 (2,50 euros). (Xavier DUMOULIN le 20/01/07)

4- Du dénigrement du droit à la sûreté et à la sécurité à la liquidation de l’ordre public social

§1-Du refus de l’ordre juste

La critique de l’ordre juste, à gauche, repose sur un arrière fond de confusion conceptuelle. Résumons les choses.

Dans un processus de droitisation de la société française, d’aucuns dénoncent la vaine tentation de remonter la pente en se situant sur le terrain de l’adversaire. Cette « triangulation » profiterait de facto à la droite en valorisant ses thèmes. Pour ces pourfendeurs de l’ordre juste,  le patriotisme républicain illustrerait cette inversion des valeurs.

Toute autre nous parait être la capacité propulsive de cette idée. Ce prétendu retournement n’est-il pas davantage un opportun retour aux sources ? Il y a déjà longtemps, Jean Poperen – cet historien de la Révolution française, grande figure regrettée du socialisme français – dans son « nouveau contrat socialiste », affichait clairement les couleurs républicaines dans son combat contre la deuxième gauche. « La gauche est pour l’ordre » énonçait-il dans une critique sévère du projet soixante huitard et libertaire. Cette approche fut aussi celle de Jean Pierre Chevènement et de son courant, le CERES devenu ensuite Socialisme et République avant la fondation du Mouvement des Citoyens et de l’actuel MRC. La gauche sociale – ébranlée par l’hégémonie idéologique néolibérale qui devait s’imposer jusque dans les principes de gestion gouvernementale de la gauche – ne devait pas accepter de se laisser supplanter par une pseudo gauche morale et différentialiste, résurgence d’une certaine deuxième gauche, véhiculant tous les ingrédients d’une posture de renoncement à rompre avec le libéralisme, autrement dit d’un accomodement avec le mouvement de la mondialisation capitaliste. Souvenons-nous des grands débats qui opposaient les tenants d’une impulsion forte de l’Etat aux chantres de la société civile et de la régulation par le marché. Ce combat, gagné dans les congrès socialistes, fut perdu dans les faits. Le paradigme européen, poussé par les vents dominants, devait vite servir de supplément d’âme à une froide gestion social-libérale, bien éloignée du projet socialiste des années 80.

Si l’on a présent à l’esprit cette réalité historique, c’est certainement un peu court de dénoncer cet ordre juste qui serait responsable d’un abaissement d’une vision de gauche. Au contraire, des propositions offensives en matière sociale, économique ou institutionnelle, épousent le cadre de cet ordre juste pour les plus faibles qui pâtissent aujourd’hui de la dérégulation socio-économique. Quant à l’identité nationale, point n’est besoin de faire de l’anthropologie historique pour comprendre l’importance des repères et des symboles fondateurs, la laïcité et la citoyenneté, ces deux piliers de la République, exigeant par ailleurs une éducation qui ouvre les esprits sur les chemins de la connaissance et d’un savoir critique contre l’obscurantisme. « Retour en tous points à la République » disait déjà Jean Pierre Chevènement en 2002.

§2-A l’acceptation des zones de non droit et au détricotage du code du travail

Problématiques en guise de conclusions provisoires

§1-Comment sortir la gauche de sa torpeur et de son essoufflement?

Curieuse gauche française aux réflexes pavloviens qui n’en finit pas de décourager ses plus fervents partisans. Frappés du syndrome de la division historique  et, plus récemment peut être, du culte des égos, ses chefs se disputent, se contemplent et s’ébrouent. Elle s’éclate selon le principe de fonctionnement d’une centrale nucléaire à uranium enrichi mais sans surgénérateur. D’où son épuisement parallèle à son émiettement : PS fracturé, PC atrophié et éclaté, Gauche de gauche atomisée, Gauche républicaine introuvable…

Tout le contraire de cette époque révolue du “sinistrisme”, ce phénomène historique du rayonnement d’une gauche dont la force propulsive savait orienter le débat public sur ses propres fondamentaux. D’où la marche en avant de la république sociale allant de pair avec l’hégémonie des idées de progrès !

Peut-on se contenter d’incriminer les hommes sans rechercher les causes structurelles et intellectuelles de ce délitement ? Pour les uns, cette réalité signe le constat d’échec d’une gauche archaïque, incapable de muter et d’épouser son temps. Ceux-ci n’ont rien d’autre à proposer qu’une normalisation de la gauche, vestige déliquescent d’une exception française à l’origine de tous nos maux. Ils oublient de nous dire en quoi les gauches centristes ou recentrées - c’est selon - feraient mieux autour de nous pour ne prendre que les exemples britanniques, allemands, italiens ou espagnols !

Dans cette catégorie de thuriféraires d’une porosité des valeurs et des idées, gage selon eux d’une identité nouvelle et non sectaire, adaptée aux challenges d’une mondialisation libérale inexorable, voire bénéfique, on distinguera les francs-tireurs qui avancent à visage découvert, des jésuites qui savent se payer de mots pour préserver les savants équilibres utiles aux luttes de places. Dieu reconnaitra ces nouveaux élus qui sont légion au sein du parti dominant de la gauche.

Les franges de la gauche de gauche peinent davantage à proposer des solutions alternatives qu’à convaincre leurs concitoyens de la justesse de leur critique du capitalisme financier. Celui-ci fait jour après jour la preuve de ses capacités de nuisance à l’échelle mondiale, avec l’éclatement de la bulle financière qui accompagne les crises sociales, écologiques, alimentaires  et économiques. Mais ces gauches semblent bien incapables d’offrir une démarche et un projet pour sortir par le haut de cette terrible épreuve.

La posture de radicalité ne suffit pas à proposer une nouvelle voie à ce peuple de France en déshérence victime des discours démagogiques des élites mondialisée, aujourd’hui incapables de concilier une vision planétaire et universelle. D’où le rejet populaire, parfois sans nuance, d’un dépassement, encore prématuré, du cadre national et étatique pour une convergence utile des initiatives et des politiques à l’échelle des peuples.

Face au marasme de la pensée progressiste et à l’exacerbation des combats d’appareils, nous écouterons avec attention les voix autorisées. Il y en a de fortes chez des intellectuels et militants comme Sami Naïr, Jacques Généreux ou Christian Picquet, sans oublier ceux qui de Jacques Nikonoff à Jean-Pierre Chevènement ou Francis Wurtz ont toujours gardé le cap sur l’essentiel. Puissent-ils se faire entendre !

§2-Le communisme et la gauche de la gauche ont-ils encore un avenir?

1-PCF : quelle mutation?

C’était d’ailleurs le thème d’une émission télévisuelle récente (NDLR extrait de notre article en date de 2010) qui rassemblait autour de Robert Hue quelques idéologues. L’idée d’une mutation ou d’un dépassement reste une perspective qui ne saurait faire l’impasse sur une histoire pour aborder le présent autrement.

L’histoire intérieure du Parti communiste français, en quatre volumes publiés chez Fayard entre 1980 et 1984, oeuvre magistrale mais contestée, de l’ancien secrétaire des étudiants communistes, Philippe Robrieux, apporte mille détails truculents sur la vie mouvementée d’un parti sans cesse recomposé et déchiré entre ses choix fondateurs dans une tactique dite de classe contre classe et son aspiration à représenter tout le peuple français (2). Les clés d’identification des impasses de la conception léniniste furent  plus pertinemment développées par Jean-Pierre Chevènement et Didier Motchane dans deux ouvrages adaptés à la conjoncture politique des années soixante dix.

Dans « les socialistes, les communistes et les autres » édité chez Aubier Montaigne en 1977, Chevènement revient sur les origines de la scission de Tours  et sur l’impasse française vers le socialisme pour faire un bilan du léninisme et établir les chances et les conditions de la réussite d’une union de la gauche alors aux portes du pouvoir. Ce que Didier Motchane avait théorisé dans une approche marxienne renouvelant et dépassant les doctrines socialistes et révolutionnaires figées dans une doxa archaïque. Dans ses « clefs pour le socialisme », ouvrage édité chez Seghers en 1973, le théoricien du CERES revisitait les concepts marxistes en les débarrassant de leur gangue lénino-stalinienne ou réformiste pour redonner corps et sens à la stratégie de rupture avec le capitalisme.

Cette refondation théorique réfutait les idées reçues sur la ligne de partage originelle entre réformistes et révolutionnaires, ce qu’un ancien militant du CERES et grand intellectuel recyclé au sein du NPA (avant de rejoindre la fédération anarchiste – NDLR 2016) , Philippe Corcuff, exprimera plus tard à sa manière dans une critique mélancolique de la gauche intitulée  » les socialismes français à l’épreuve du pouvoir » édité chez Textuel en 2006 dans ses développements sur Léon Blum au congrès de Tours.

Confronté dans la militance aux postures théoriques et pratiques de mes camarades et amis communistes – que j’ai même rejoints, un temps, dans les années 90, aux côtés de Max Gallo ou de Charles Fiterman, en oeuvrant au sein des refondateurs, – je n’ai jamais désespéré d’une force qui pèse positivement sur le destin de notre pays. Du soutien au Front Populaire, sans participation ministérielle, à la résistance et à la Libération dans le gouvernement du général De Gaulle, des luttes aux côtés des ouvriers et paysans exploités jusqu’aux soutien des peuples opprimés et contre le colonialisme, de l’Union de la gauche aux combats contre l’Europe de Maastricht et au Non de 2005, je me retrouve dans cette histoire et ces luttes sans accepter les postures équivoques de la période stalinienne et les empreintes laissées sur un parti aujourd’hui en panne d’identité.

Ma grande lucidité sur la tragédie et les espoirs du communisme français – qu’il faut situer dans le contexte historique national et international  - m’incline, dans un paradoxe qui n’est qu’apparent, à la compréhension du phénomène communiste et surtout des raisons d’agir des militants et sympathisans communistes envers lesquels je n’ai cessé de rester en dialogue.

En renouant à la façon d’Anicet le Pors, esprit cultivé et ouvert, avec la tradition républicaine, tradition certes constante dans l’histoire du PCF – et surtout chez les historiens marxistes  à qui l’on doit, de Mathiez à Soboul, la connaissance du mouvement populaire et révolutionnaire à l’origine de la construction républicaine française – mais néanmoins souvent galvaudée en raison d’égarements doctrinaux ou politiques étrangers au socialisme jaurésien, le Parti communiste se grandit. Il ne peut, du reste, relever le défi de son propre dépassement qu’en mettant ses forces importantes au service d’une perspective d’alternative démocratique et sociale qui se joue dès à présent dans la bataille des idées, dans les luttes et dans les urnes. Et bien sûr dans la perspective de l’unité d’une gauche d’alternative…

La recherche d’un nouveau destin républicain suppose  une large union pour la défense de la République et la promotion d’un programme de salut public pour sortir la France et les peuples de l’Europe des ornières du néolibéralisme conservateur! Il n’y a pas de plus hautes ambitions que de délivrer ce message qui ne se réduit pas à une campagne électorale mais prépare ici et maintenant l’écriture d’une nouvelle page de notre histoire.

2-L’avenir des gauches (de gauche ou à la gauche de la gauche?)

Où faut-il ranger le Front de gauche? Et ce parti de gauche qui s’est fondé à partir d’éléments composites dont Jean-Luc Mélenchon et Jacques Généreux avec qui nous avions fait la campagne de Ségolène Royal (derrière Jean-Pierre Chevènement) pendant que Clémentine Autain et Marie-Georges Buffet, elle-même  candidate, espéraient un meilleur score d’une gauche prétendument plus radicale. Ce n’est qu’en 2008 que Mélenchon et ses amis en pleine déconfiture électorale interne au Congrès du P.S décident, après une sévère sanction de la gauche socialiste et une impossible reconquête du parti, de quitter ce dernier. Ainsi l’ex-sénateur socialiste, défenseur du traité de Maastricht, devenu plus tard ministre de Jospin, devait virer sa cuti sans s’encombrer d’un zeste de complexe vis à vis d’une trajectoire bien méandreuse. Il illustre, à sa manière, cette formidable plasticité d’une gauche pure et dure qui sait jouer d’obscurs renversements tactiques sous couvert de considérations stratégiques plus nobles. Mais l’homme providentiel est-il bien dans le registre de la gauche qui voudrait promouvoir une sixième république?

L’idée d’un front de gauche à la base prôné un temps par l’exégète de Gramsci  et de la guerre de position, Razmig Keucheyan, a-t-elle quelques chances de s’imposer face à l’immobilisme des frontistes et des frondeurs? Rien n’est moins sûr!

L’échappée d’un solide intellectuel, sociologue bourdieusien aux références riches et éclectiques, retient notre considération. Philippe Corcuff appartient à cette catégorie inclassable de militants aux parcours désencombrés de tout opportunisme. Nous l’avons connu militant du CERES avant qu’il ne quitte le PS pour les Verts, puis la LCR et le NPA avant de rejoindre la Fédération anarchiste. Mais ce militant éclairé, ancien collaborateur de Charlie hebdo, professeur de sociologie et auteurs de nombreux ouvrages d’une grande qualité intellectuelle et pédagogique se bat pour une autre éthique de la politique qu’il envisage sous d’autres rapports. La question de l’individu et le refus du simplisme sociologique en matière d’approche des médias, par exemple, conduisent cet intellectuel vers une perspective de problématiques fécondes. Loin des théories du complot et des postures intellectuelles dogmatiques, ce néophyte anarchiste ne cesse de susciter des questionnements dérangeants. En ce sens il nous guide dans une attitude lucide et courageuse quant à la posture intellectuelle et politique pour une véritable alternative à gauche.

La gravité de la situation appelle en effet à une rupture avec les solutions toutes faites. Nous sommes dans la nasse temporelle face à l’urgence de battre l’extrême droite alors qu’il faut dès à présent entamer la recomposition de la gauche à moyen terme sans sacrifier le moyen terme à l’urgence et l’urgence au moyen terme! Cela fait deux siècles que le courant pour la société émancipée anticapitaliste existe. Deux siècles que ce courant échoue, nous explique encore Corcuff, ce qui ne change rien au caractère inacceptable du capitalisme et donc à la nécessité du combat anticapitaliste! Mais cela invite à une plus grande association entre radicalité et humilité face à l’arrogance quand nous croyons tout pouvoir comprendre et ranger dans les concepts totalisants qui prétendent saisir le réel mais passent à côté des complications des sociétés humaines. D’où l’intérêt de rechercher l’apport des idées libertaires et anarchistes dans cette quête d’un nouvel aggiornamento au service de la perspective d’une émancipation humaine qui suppose une rupture totale d’avec la gauche contaminée par le néolibéralisme (les politiques social-libérales qui mélangent libéralisme économiques et réformes sociétales) et le néo-conservatisme (de l’ordre moral à l’idéologie sécuritaire qui semble trouver à s’exprimer dans la politique répressive du premier ministre contesté par ces propres amis socialistes en cette période particulière d’Etat d’urgence).

Les thèses du regretté sociologue Michel Clouscard, aux antipodes de cette social-démocratie libertaire un temps prônée par Corcuff, et dénoncé dans un essai sur « Le capitalisme de la séduction - Critique de la social-démocratie libertaire » sont bien développées par Aymeric Monville qui explique le néocapitalisme selon Clouscard. La société de consommation qui n’est que la société de ceux qui peuvent consommer le travail des autres n’est pas la fin de l’histoire. Le pacte tacite de l’après Mai 1968 (« la droite gère l’économie et la social-démocratie s’en tient au sociétal, à la libération des mœurs qui ne coûte pas un sou au capital et permet de créer de nouveaux marchés ») est dénoncé au travers de la critique de la société permissive envers le consommateur mais plus que jamais répressive envers le producteur. Clouscard forge dès l’après 68 le concept de libéralisme libertaire ou encore celui de capitalisme de la séduction.

Revenons à présent, par delà ces thèses hétéroclites, aux réflexions pour envisager la sortie par le haut du néolibéralisme dans cette période qui prête le flan aux assauts de la droite extrême avec ce néo-conservatisme en pleine poussée même si le FN marque un certain épuisement conjoncturel relatif. Quand le PS alimente la perspective du néo-conservatisme et que Les républicains rejoignent les idées lepénistes, celles-ci ne sont-elles pas assurées d’une capacité dynamique dans les champs idéologiques et politiques? Pour les combattre il faut donc offrir une vraie perspective de rupture démocratique.

§3-Pour la rupture démocratique : sortir du néolibéralisme et combattre le néo-conservatisme

Le vocabulaire de la gauche radicale et mouvementiste emprunte souvent les termes de néolibéralisme et de néo-conservatisme pour désigner le système socio-économique et idéologico-politique dans lequel prospère le capitalisme financier légitimé par l’idéologie d’un nouvel ordre moral (3). L’analyse des relations entre capitalisme et posture morale n’est pas nouvelle. Le puritanisme protestant d’Outre-Manche et d’Outre-Rhin paraissait ainsi plus conciliable avec les processus d’accumulation du capital et de recherche du profit que le catholicisme romain, culturellement hostile à l’accumulation des richesses comme fin en soi. Le circuit du capital – “argent-marchandise-argent” qui permet à l’argent de faire des petits (A-M-A’) – , mis à nu par Karl Marx, s’épanouissait sans entraves auprès des anglo-saxons alors qu’il devait combattre, auprès des latins, bien des préjugés moraux hérités de la dénonciation de la recherche effrénée du profit (2). Pour Max Weber, cette attitude mentale fondait la tentative d’explication de l’avancée relative du capitalisme des pays anglo-saxons.

Aujourd’hui le retour à l’ordre moral pourrait apparaître, d’une certaine façon, comme antinomique de l’explosion et de la sacralisation du marché, ce Veau d’or des sociétés occidentales. Dans sa préface à l’ouvrage de Wendy Brown, récemment traduit en français, “Les habits neufs de la politique mondiale – néolibéralisme et néoconservatisme”, Laurent Jeanpierre nous éclaire sur les rapports complexes du néolibéralisme et du néo-conservatisme (1). Ce dernier serait en réalité “une virtualité inhérente à la rationalité politique néolibérale”, étudiée jadis par Michel Foucault sous le terme de “gouvernementalité”. Ces concepts peuvent se définir comme “conduite des conduites”. “Ils réunissent, nous dit Jeanpierre citant Foucault, ” l’ensemble constitué par les institutions, les procédures, les analyses et les réflexions, les calculs et les tactiques” qui permettent d’imposer des normes de comportement à des individus et des groupes.” Le néolibéralisme étant pour Brown “l’ensemble des techniques de contrôle d’autrui et de soi par accroissement des choix plutôt que par diminution de la liberté, ou plutôt par accroissement des choix ( et réduction de la liberté à l’acte de choisir), non seulement la liberté se doit d’y être autolimitée mais elle ne peut l’être désormais qu’en étant moralisée.” Ces analyses nous éclairent sur les processus en oeuvre d’intrusion du religieux dans l’espace public de notre France laïque que N. Sarkozy vilipende et voue aux gémonies devant le Pape et la dynastie souveraine d’Arabie saoudite. A nous de décrypter le sens de ces processus pour les délégitimer, faute de quoi, ils pourraient asseoir durablement l’hégémonie des néo-cons, indispensable semble-t-il aux avancées du néolibéralisme. Avec cet ouvrage de Wendy Brown, il y a ainsi matière à méditer car sous les coups de buttoir et les effets conjugués du néolibéralisme et du néo-conservatisme, c’est la démocratie qui succombe ! Cette démocratie inventée à Athènes et remise à l’honneur par les courants républicains dans le sillage des Lumières avant que les libéraux n’en usurpent plus tard toute la paternité.(X D, le 26 janvier 2008)

(1) Wendy Brown : “Les habits neufs de la politique mondiale – néolibéralisme et néoconservatisme” ; édition les prairies ordinaires ; novembre 2007.

(2) Le taux de profit est le rapport du profit au capital, lequel intègre capital constant (locaux, machines, matières premières etc.) et capital variable (salaires). La baisse tendancielle du taux de profit est liée à l’augmentation de la composition organique du capital, c’est-à-dire de la modification du rapport entre capital constant et capital variable au détriment du capital variable seul créateur de plus-value. Absolue (plus de temps volé) ou relative (captation des gains de productivité liés à l’augmentation de l’investissement – en quelque sorte le travail mort – et à l’organisation du travail), la plus-value est en effet extorquée aux travailleurs sous forme de sur-travail (non rémunéré).

Selon les économistes marxistes, cette modification est une contradiction forte du capitalisme qui continue cependant à accroître ses profits malgré cette tendance en trouvant de nouvelles formes d’exploitation à l’âge de l’impérialisme et des monopoles – pillage du tiers monde, spéculation financière accrue avec la globalisation, etc. – ou de nouveaux cadres d’intervention – le capitalisme monopoliste d’Etat (CME) qui assure une certaine socialisation des coûts par la collectivité nationale (industrie nationale permettant des tarifs bas pour les entreprises – électricité, transport, infrastructures, etc.- des prestations sociales et de services liés à la reproduction de la force de travail – couverture sociale, chômage, santé, vieillesse, hôpitaux, éducation nationale, etc). Ainsi externalisés, ces coûts ne rentrent plus dans la composition du capital. Cependant une partie d’entre eux sont à la charge des entreprises du fait des prélèvements sociaux obligatoires, sorte de salaires différés.

Aujourd’hui, la théorie du CME n’est plus à même de traduire la réalité du nouveau capitalisme à l’âge de la globalisation. Annoncée par Lénine et en vogue jusqu’à la fin des années 70, cette théorie analysait la connivence entre le grand capital monopolistique – national et international – et l’Etat. La sphère publique prenait en charge les activités non rentables et les investissements collectifs lourds, facilitant la rentabilité des grandes entreprises, ainsi allégées dans leurs coûts de production tandis que les commandes publiques dans des secteurs porteurs assuraient d’importants débouchés. La réalité actuelle a sensiblement modifié les rapports entre l’Etat et les monopoles. D’une part, l’internationalisation du capital et l’interpénétration des économies se sont considérablement développées, rendant plus difficile la régulation étatique nationale, d’autre part, la globalisation financière a radicalement réorienté les stratégies des entreprises, à la recherche de placements financiers spéculatifs plus rémunérateurs que l’investissement productif – d’où le phénomène des licenciements boursiers. La socialisation des grands moyens de production à l’échelle nationale promue par les théoriciens du CME n’est donc plus une réponse pertinente, la gauche gouvernementale ayant par ailleurs totalement renoncé à mener une politique industrielle dans le cadre d’une planification démocratique. L’Etat perd la maîtrise des secteurs bancaires, énergétiques et productifs et remet en cause sa sphère d’intervention sociale, laissant plus de place à la régulation par le marché dans un processus de financiarisation de l’économie. X D, le 07/12/04

(3) Cf supra §3-La soumission aux dogmes de l’ordo-libéralisme et du capitalisme financier mondialisé

§4-Une position centriste radicale et républicaine par refus des vieilles politiques de chimères ou de renoncements

Dans la tradition révolutionnaire, le centrisme n’a pas du tout la même acception que dans le langage politicien usuel. Il signifie une posture intermédiaire non pas entre la gauche et la droite mais entre courants de gauche. Ainsi Jean Longuet, petit fils de Karl Marx, passé par le guesdisme puis “le jauressisme de gauche”, fut-il qualifié de “centriste”  pour ses positions conciliantes envers l’aspiration à la reconstruction, sous réserves, de l”Internationale – après la faillite de la seconde - en réfutant néanmoins les exigences de Zinoviev et de Lénine au congrès de Tours de 1920. Jean Longuet devait finalement se ranger aux raisons d’un Léon Blum que celui-ci exposa dans son discours historique préparé par un mentor du socialisme français : Lucien Herr. Ce discours, “trop connu pour ne pas être méconnu” selon Philippe Corcuff, révêle “une tradition française réformiste révolutionnaire” susceptible de bousculer les idées reçues des militants communistes, trotskyste et /ou altermondialiste. “Les militants socialistes actuels qui croient, selon P Corcuff, que le socialisme français constitue une version vaguement sociale de l’économie de marché n’en seront pas moins perturbés par la radicalité du propos”.

Dans ces temps présents de nouveaux questionnements de toute la gauche après la victoire idéologique et politique de la droite à la présidentielle de 2007, la position “centriste” originale et originelle  - sur laquelle nous reviendrons plus loin – peut nous éviter un double écueil :

-  Celui de l’abandon par la gauche de l’essentiel de ses valeurs et principes au prétexte d’un prétendu  caractère indépassable de l’économie de marché dominée par le néolibéralisme. C’est hélas déjà une réalité incontestable avérée par de trop nombreux exemples : la posture du gouvernement Fabius en 1984 dans la lignée de la “parenthèse libérale” augurée par son prédécesseur à Matignon; l’adoption et la mise en oeuvre du “grand marché”,  de “l’acte unique”, des  traités de Maastricht et d’Amsterdam sous les gouvernements Rocard, Bérégovoy et Jospin – ce dernier ayant par ailleurs pulvérisé le record de cessions d’actifs d’entreprises nationales sous  sa législature et appuyé le camp favorable au TCE en 2005 – ; le positionnement actuel prétendument social-démocrate mais parfaitement social-libéral d’un Strauss-Kahn;

- Celui du refuge dans la tradition séculaire néo-guesdiste – incarnée jadis par Guy Mollet –  du maximalisme verbal par des dirigeants enclins à plus de liberté de parole dans une cure prolongée d’opposition. C’est une tentation d’autant plus forte en cette période qui voit fleurir des critiques acérées sur la conduite d’une campagne présidentielle jugée perdue du fait même d’un discours droitier – c’est notamment la thèse de C Bartolonne dans son dernier ouvrage, thèse énoncée aussi par une large fraction de dirigeants socialistes à l’instar de L Fabius ou de J Mélenchon – alors même qu’un grand pas avait été franchi par le “ségolisme” sur les questions européenne et républicaine pourtant chères à ces deux contradicteurs, suite à l’accord MRC-PS et compte tenu, également, de la personnalité de la candidate. Chacun sait bien, par ailleurs, que les plus sociaux-libéraux dans la gestion gouvernementale ne sont pas forcément les moins disants en critiques gauchisantes dans l’opposition ! Les courants d’extrême-gauche  demeurent quant à eux totalement étrangers à toute perspective d’exercice du pouvoir et se perdent souvent en conjectures dans d’épuisantes querelles de chapelles parfaitement ésotériques pour le profane.

Pour sortir de ces impasses, la posture centriste pourrait se définir comme une ouverture aux réflexions des courants critiques de “la  gauche de gauche” et de  l’altermondialisme tout en assumant pleinement les réalités et évolutions historiques de la gauche. Inscrite définitivement dans la tradition républicaine du socialisme français – qui porte  haut l’exigence démocratique avec la visée laïque et citoyenne -, la gauche reste le creuset d’une perspective sociale audacieuse. Le néolibéralisme – qui n’est rien d’autre qu’une victoire du capitalisme financier sur le monde du travail –  doit donc être combattu avec détermination et réalisme. Il appartient ainsi aux forces de gauche d’entamer et de contester sa légitimité.

Il s’agit d’un  engagement concret de soutien et de relais aux luttes des salariés et aux aspirations populaires, en France, en Europe et dans d’autres régions du monde, couplé d’un travail d’analyses, d’échanges et  d’éducation populaire.  Une telle perspective – en contrepoint absolu avec la logique du néolibéralisme – suppose l’élaboration collective, en France, d’un  projet politique visant à souder un “Front de classes” d’abord  ancré dans les couches populaires ( sans oublier les travailleurs précaires ) et trouvant ses appuis dans de larges fractions du salariat, des travailleurs indépendants et des couches intellectuelles. C’est le combat pour une nouvelle hégémonie culturelle et idéologique autour des valeurs républicaines et sociales de la gauche française ! C’est une volonté de peser pour une Europe solidaire vraiment européenne, tournée vers le Sud et l’Est en contrepoids à la mondialisation libérale et à l’unilatéralisme américain.

La question de la refondation de la gauche se pose dans cette problématique ”centriste” à la recherche de l’ambition du réalisme pour sortir des impasses ; celle d’une gauche de la gauche anti-libérale, cantonnée dans un rôle protestataire et celle d’un républicanisme sans visée affirmée de transformation sociale. D’où notre posture résolument éclectique, fondée sur la critique radicale du néolibéralisme mais profondément ancrée dans les fondamentaux républicains. Rompant avec des réflexes idéologiques pavloviens, ce nouveau ”centrisme” a besoin d’être expliqué pour devenir un nouveau point d’équilibre à gauche entre différentes sensibilités. C’est un défi encore loin d’être relevé ! (X D, le 8 juillet 2007)

§5-Pour la refondation de la gauche sans mythe ni mirage

1- Quelle refondation? Avec qui? pourquoi? pour qui?

C’est donc entendu. Après l’expression de fortes personnalités de la gauche, parmi lesquelles  J P Chevènement et H Emmanuelli, le premier secrétaire du PS, F Hollande, déclare sa volonté de travailler à la refondation de toute la gauche.

Cette recomposition, rendue nécessaire par l’évolution du paysage politique de la gauche mais aussi de la droite, suppose une approche réflexive, prospective et stratégique. Les références au mythe du grand soir ont disparu depuis longtemps. La social-démocratie reste un horizon incantatoire inopérant en France en raison de notre réalité syndicale. Il reste beaucoup de points à clarifier. L’analyse du néolibéralisme et de la mondialisation libérale renvoie aux questions de fond sur les politiques alternatives en France et en Europe. La vision de l’Europe et des relations internationales, la place de la France, de sa diplomatie, les coopérations avec le Sud et l’Est offrent autant de sujets majeurs de réflexion pour une gauche responsable. Et les défis républicains sont nombreux avec l’école, la laïcité, les institutions, la ctoyenneté et surtout la question sociale.

Comment refonder cette gauche en trouvant les points d’équilibre entre critique et reconsruction, refus du néolibéralisme et projet réaliste ? Sur quelle identité rallier le meilleur des sensibilités du large arc en ciel de la gauche ? Quelle méthode pour faire converger les forces aujourd’hui disponibles ? Comment porter les valeurs de la gauche qui doit retrouver son rayonnement culturel ?

Sans être exhaustifs nous avons autour de ces points quelques questionnements utiles. Après les législatives nous aurons du pain sur la planche. Mais, en attendant,  la conduite de cette campagne offrira un gage de la capacité de la gauche à rester offensive pour élargir ses assises : celles d’un front de classes pour une recomposition d’un bloc progressiste et républicain. (Xavier DUMOULIN 2008)

2-Pour prolonger notre conversation entre amis socialistes et républicains…

Nous avons évoqué récemment, à brûle-pourpoint mais dans une conversation amicale, quelques sujets. Je voudrais préciser deux ou trois petites choses sur ces questions importantes.

La défense de l’intérêt général, disais-je, constitue à présent un défi républicain majeur parce qu’elle est contrariée par les agissement des élites mondialisées qui préfèrent brader les services publics, démanteler la sécurité sociale, asphixier les collectivités locales et marchandiser les biens communs de l’humanité. Il s’est ainsi opéré un vrai renversement de valeur : masquant jadis les intérêts des classes dominées et critiquée en ce sens par les marxistes, la notion d’intérêt général ne représente-t-elle pas aujourd’hui la défense d’un modèle de régulation économique et sociale en butte aux attaques du néo-libéralisme? C’est pourquoi cette référence utile peut faire consensus pour résister.

Ceci renvoie à l’usage du concept de république et de républicain. Serait-il trop frileux? Offrirait-il un supplétif ambivalent sinon insignifiant? Son usage masquerait-il un renoncement à l’idée même du socialisme?

Les valeurs du socialisme, c’est vrai, se sont dépréciées dans la conscience collective mais les raisons du socialisme n’ont pas cessé de valoir pour autant. La vision jaurésienne identifiant le socialisme avec l’épanouissement de la république ne garde-t-elle pas sa force propulsive?

Magnifique synthèse républicaine, toujours menacée d’un tropisme conservateur sans cette ” évolution révolutionnaire “ portée par le mouvement des idées et les luttes sociales. (1) Equilibre difficile, cette posture s’appuyant sur le meilleur des legs républicains pour forcer le destin d’une démocratie désactivée sous les coups de buttoir d’un néolibéralisme socio-économique marié, pour le pire, au néo-conservatisme idéologique, ce néo-conservatisme arrogant qui brave les fondamentaux républicains dans ses insultes à la laïcité et à l’idéal des Lumières ! (2)

La défense du civisme et de la solidarité garde toute son actualité dans une société en proie au délitement des liens sociaux et au repli sur soi. La promotion de l’instruction publique, l’accès à la formation et à l’emploi, au logement et à la santé, la citoyenneté restent au coeur d’un projet de société. La justice sociale, la laïcité, l’égalité des chances… autant de valeurs toujours actuelles au fondement de l’action politique.

Mais le combat politique doit articuler la conscience collective des enjeux avec le projet dans une perspective historique. Un programme de salut public pour une révolution citoyenne!

Inscrite définitivement dans la tradition républicaine du socialisme français – qui porte  haut l’exigence démocratique avec la visée laïque et citoyenne -, la gauche doit être le creuset d’une perspective sociale audacieuse. Le néolibéralisme – qui n’est rien d’autre qu’une victoire du capitalisme financier sur le monde du travail –  doit donc être combattu avec détermination et réalisme. Il appartient ainsi aux forces de gauche d’entamer et de contester sa légitimité.

C’est le combat pour une nouvelle hégémonie culturelle et idéologique autour des valeurs républicaines et sociales de la gauche française ! C’est une volonté de peser pour une Europe solidaire des nations et des peuples en contrepoids à la mondialisation libérale et à l’unilatéralisme américain. (3)

La refondation de la gauche passe ainsi par l’ambition du réalisme pour sortir des impasses ; celle d’une gauche de la gauche anti-libérale, cantonnée dans un rôle protestataire et celle d’un républicanisme sans visée affirmée de transformation sociale. D’où notre posture résolument éclectique, fondée sur la critique radicale du néolibéralisme mais profondément ancrée dans les fondamentaux républicains. Rompant avec des réflexes idéologiques pavloviens, cette posture politique a besoin d’être expliquée pour devenir un nouveau point d’équilibre à gauche entre différentes sensibilités. Ce défi encore loin d’être relevé reste ma profession de foi ! (4) (X.D 2010)

(1) Autre façon de dire, à la manière d’un Didier Motchane “Je passerais rapidement ici seulement-sur les échecs du combat contre le capitalisme en l’Etat et l’ensemble des institutions de la République. Les points d’appui qu’elles offrent aux vagues déferlantes de la privatisation font du service public, de l’enracinement du désir et des instruments de la protection sociale les remparts d’un combat en retraite déjà perdu en rase campagne. Si conforter la résistance est une urgence quotidienne, l’erreur de s’y enfermer serait fatale. Fatale au sens propre : à la responsabilité civique, au service public, aux institutions de la démocratie qui se retranchent aujourd’hui comme prises au piège d’une forteresse assiégée, il faut frayer un destin neuf. ”

(2) Néo-conservatisme légitimant aussi l’exacerbation des contradictions avec l’explosion des profits des milieux financiers jouissant sans entraves, plus de quarante ans après l’éphémère révolte contre une société de consommation devenue, depuis les ravages du néolibéralisme, société de marché, laquelle étend son empire sur la planète avec la marchandisation du monde qui affame aujourd’hui des populations entières, privées de la plus fondamentale souvaineté alimentaire.

(3) Il s’agit d’un  engagement concret de soutien et de relais aux luttes des salariés et aux aspirations populaires, en France, en Europe et dans d’autres régions du monde, couplé d’un travail d’analyses, d’échanges et  d’éducation populaire.  Une telle perspective – en contrepoint absolu avec la logique du néolibéralisme – suppose l’élaboration collective, en France, d’un  projet politique visant à souder un “Front de classes” d’abord  ancré dans les couches populaires ( sans oublier les travailleurs précaires ) et trouvant ses appuis dans de larges fractions du salariat, des travailleurs indépendants et des couches intellectuelles.

(4) Pour une présentation de cette démarche : mon article « Une position centriste radicale et républicaine par refus des vieilles politiques de chimères ou de renoncements  » dans Désert d’avenir à gauche ? Sept modestes contributions du blog citoyen, socialiste et républicain aux débats d’idées

3-Le pari de la citoyenneté

Le spectacle assez désolant des grands shows politiques conduit à s’interroger sur l’éthique du débat public. A gauche la citoyenneté reste une valeur essentielle. Si la République ne vit pas sans le citoyen, la gauche peut-elle garder son identité en oubliant les principes qui fondent l’engagement militant ?

Relégué au simple rang de supporter, le militant, cette figure jadis emblématique du mouvement ouvrier, a-t-il encore une pesée éclairée sur la destinée humaine? On pourrait en douter dans une société où les coteries ont remplacé les militants et où le vedettariat et la notoriété se confondent avec la façon d’être des élites. Cette politique de l’image mine le modèle républicain.

L’américanisation de la politique avance à marche forcée. Y échapper, nous expliquent les esprits dociles, relève d’une impossible gageure. Allez donc aborder la politique fiscale, exposer la vision d’une République européenne ou bien contester l’approche du philosophe Habermas devant des « présentateurs » d’émissions à destination de spectateurs, fascinés autant que façonnés par la force des images et des émotions. Le canal citoyen se fait bien trop rare dans la société de l’audimat et de la dérision.

Pourtant y a-t-il d’autres voies que celle de la raison en politique? Là encore, rien n’est simple. La citoyenneté ne se décrète pas. Elle s’apprend à l’école de la République, se nourrit d’une exigence et d’une expérience puisées dans la vie sociale, toujours enrichies car sans cesse éprouvées dans l’espace public. Les débats participatifs de la campagne présidentielle sauront-ils apporter cette pédagogie pour renouveler ce rapport à la politique ou se réduiront-ils à un gadget à finalité médiatique?

Il arrive que la pente de la facilité soit aussi glissante à gauche quand le slogan tient lieu d’argument et traduit l’allégeance quasi religieuse à un candidat, à un leader, à un parti ou à une chapelle politique. Ce réflexe clanique prend alors le pas sur l’adhésion réfléchie qui devrait être celle de tout homme de bonne volonté, héritier des lumières. Cette fidélité quasi religieuse, peut être touchante, sincère et sublime – quand elle est vraiment désintéressée – mais n’en constitue pas moins un vestige inquiétant d’une mentalité archaique et sectaire. N’est-il pas calamiteux ce réflexe d’excommunication janséniste, ce manichéisme particulièrement affirmé à l’extrême gauche? Ce trait de caractère est sans doute hérité du guesdisme puis des relations compliquées au sein de la gauche française entre courants réformistes et révolutionnaires. Une candidate célèbre illustre cela jusqu’à la caricature mais il y a bien d’autres modèles. Cette dérive sectaire se conforte souvent dans une approche dogmatique qui ne s’encombre pas de la complexité du réel et se dispense d’un appareil de réflexion critique. En substituant le sentiment (fidélité, pureté, intransigeance, etc.) à la raison, elle permet d’éviter les débats de fond (qui reposent sur la réflexion, la lucidité et le courage) et nourrit un attachement aveugle envers les gardiens du temple assurés d’une rente de notoriété et d’un matelas de voix. L’intransigeance verbale, gage de la pureté doctrinale et de l’intégrité morale, offre un supplément d’âme à tous nos contempteurs de la gauche réformiste. Les différences d’approches entre Jules Guesdes et Jean Jaurès ou entre Guy Mollet et Pierre Mendès France ont illustré en leur temps ce conflit de méthodes entre le radicalisme verbal impuissant et l’action réformatrice déterminée (la posture maximaliste masquant souvent l’inaction ou le défaitisme quand elle ne cache pas sciemment des entreprises peu honorables). « Comprendre le réel pour aller à l’idéal » disait Jaurès. Avec ces coeurs purs installés dans la fonction tribunitienne, le capital industriel et financier n’a pas vraiment de quoi s’inquiéter! Cette critique du gauchisme doit rester cependant toute relative. On trouve aussi à la gauche de la gauche des esprits intrépides et généreux auprès desquels il y aurait beaucoup à apprendre en théorie et en pratique. Au sein du P.S, les écuries présidentielles ont par ailleurs longtemps fonctionné sur des ressorts assez écartés des principes d’action socialistes et le capital mondialisé a été tout aussi bien épargné par les gestions social-libérales.

Une posture réaliste, ouverte et critique devrait pourtant s’imposer à tous les militants de gauche désireux d’offrir une alternative aux citoyens de ce pays. N’avons nous pas le plus grand besoin d’unir nos esprits critiques et nos voix pour refuser l’allégeance aux idées libérales? Celles-ci campent dans l’air du temps et sont encore trop hégémoniques face aux conceptions socialistes et républicaines jugées péremptoirement ringardes au motif -jamais avoué- qu’elle n’épousent pas la pente idéologique du néolibéralisme. Et jusque dans la critique de ce néolibéralisme, une posture citoyenne ne saurait faire l’économie d’une analyse serrée d’une situation concrète et souvent complexe. Dans le grand arc en ciel de la gauche, il y a souvent loin des discours aux réalités et de l’intention aux actes. Foin des passions, des dogmatismes et des querelles d’épiciers. Notre désir d’avenir citoyen n’est-il pas autrement exigeant? (Xavier DUMOULIN 2007)

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